A Abidjan, les ex-combattants de Ouattara ont leur part du ghetto | eburnienews | Diaspora ivoirienne | Actualité Politique | Diaspora africaine en France A Abidjan, les ex-combattants de Ouattara ont leur part du ghetto
A Abidjan, les ex-combattants de Ouattara ont leur part du ghetto

A Abidjan, les ex-combattants de Ouattara ont leur part du ghetto

Parqués dans une cité universitaire de la capitale ivoirienne trois ans après leur victoire, ceux qui se sont battus pour le Président se sentent abandonnés.

Ce sont des hommes en colère. Très vite, dès les premières paroles échangées, ils se mettent à hurler avec rage comme on se cogne aux murs d’une prison. La leur est à ciel ouvert, mais privée de ligne d’horizon. Ce jour-là, ils sont une trentaine à crier leur indignation, parlant tous en même temps, dans la moiteur d’un ciel gris électrique à la cité universitaire de Port-Bouët, un quartier périphérique d’Abidjan, la capitale de la Côte-d’Ivoire. Une poignée d’hommes sont présents, mais à les entendre, ils seraient près de 300 à occuper, depuis plus de deux ans, ces bâtiments aux façades pouilleuses et noircies de moisissure. Du linge pend aux fenêtres, des enfants à moitié nus traînent au milieu des ordures, à l’ombre de quelques palmiers faméliques.

Passé. On est dans une cité universitaire, pourtant les occupants des lieux ne sont pas des étudiants mais des ex-combattants installés là avec leurs familles. Ils se battaient il y a encore trois ans pour imposer au pouvoir l’actuel président, Alassane Ouattara. Une période sanglante pour la Côte- d’Ivoire : au lendemain de l’élection, en décembre 2010, Laurent Gbagbo, le chef de l’Etat sortant, conteste la victoire de son rival. Commence alors la bataille d’Abidjan, dans laquelle s’affrontent les partisans de Gbagbo et ceux de Ouattara, dans les rues de la capitale d’un pays déjà meurtri par dix ans de guerre civile que cette élection était censée clôturer.

Trois mille morts plus tard, en avril 2011, Gbagbo est délogé de son bunker présidentiel avec l’aide des forces françaises. Il sera ensuite envoyé à la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye (Pays-Bas), alors que Ouattara s’installe à la présidence. Trois ans après, la réconciliation peine encore parfois à s’imposer entre deux camps qui n’ont toujours pas la même lecture des événements tragiques qui ont endeuillé le pays.

Mais parmi les perdants de ce chapitre sanglant, il y a aussi ces soldats perdus qui ont cru à une cause et qui ont aujourd’hui le sentiment d’avoir été abandonnés de tous. Faute de ressources, ils ont été chassés par les propriétaires de leurs logements et squattent désormais plusieurs cités universitaires fermées depuis la crise : à Port-Bouët, comme dans le quartier d’Abobo. Ils seraient plusieurs milliers à survivre ainsi en ville sans avenir immédiat. Leur passé de rebelles effraie les éventuels employeurs, la population leur est parfois hostile, comme à Port-Bouët, où les partisans de Gbagbo étaient majoritaires.

Certains sont des recrues de la dernière heure, comme Mamadou Camara, un jeune homme au corps musclé, affublé d’une petite barbichette, qui a pris les armes lors de la bataille finale en 2011. D’autres avaient déjà rejoint les forces rebelles à l’aube des années 2000, comme Alassane Coulibaly, 35 ans, qui exhibe des photos de groupes en treillis, souvenirs de l’époque de la rébellion, lorsque le pays était coupé en deux, entre 2002 et 2010. Après la fin de la crise, ils auraient dû célébrer la victoire de leur camp, ils pensaient être récompensés de leurs sacrifices, surtout lorsque, comme Amadou Daou, ils ont quitté l’école trop tôt et ne savent ni lire ni écrire. Mais voilà qu’ils se retrouvent dans ces logements d’étudiants délabrés où ils tournent en rond en ressassant leur amertume. Au temps de la crise post-électorale, la cité universitaire de Port-Bouët avait été un moment occupée par des miliciens pro-Gbagbo. Après leur départ, les nouveaux occupants auraient découvert un charnier «avec plus de quarante corps» juste derrière l’un des foyers étudiants.

«Magouilles». Pourtant, dans cette cité pleine de fantômes, personne ne parle de vengeance. Paradoxalement, les ex-combattants en veulent plus à leurs chefs, ces commandants qui gèrent aujourd’hui la sécurité du pays et parfois quelques affaires plus lucratives. «Ouattara a dit qu’il fallait pardonner et nous avons pardonné. Mais nos anciens chefs ont placé leurs proches dans l’armée, revendent les matricules à de faux ex-combattants et font semblant de ne pas nous connaître», accuse un homme de 22 ans, qui dénonce «les magouilles» de l’Autorité pour le désarmement, la démobilisation et la réintégration chargée de s’occuper de leur sort. Les hommes présentscritiquent l’incompétence, l’indifférence ou la corruption de l’organisme, dont ils affirment avoir fait les frais au moment de toucher leur prime de démobilisation de 800 000 francs CFA (environ 1 200 euros). «Nous avons faim, nos enfants ne vont pas à l’école, nous devons nous contenter de médicaments périmés vendus sur le trottoir», glapit un homme au physique de gladiateur.

Puis, brusquement, le silence s’impose : un 4 × 4 rempli de militaires armés et de quelques hommes en civil vient de faire irruption au sein de la cité universitaire. Visiblement, notre présence intrigue. Ils semblent hésiter, posent quelques questions, puis repartent à reculons. Mais la tension restera palpable. «Je veux croire que le président Ouattara n’est pas au courant. Le problème, ce sont les intermédiaires entre lui et nous», lâche finalement Lamine, avant d’ajouter dans un murmure rageur : «C’est toujours une erreur de se montrer ingrats avec ceux qui vous ont aidé à conquérir le pouvoir.»

Maria MALAGARDIS

Envoyée spéciale à Abidjan
Source: liberation.fr

About admin

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.