Abattre la Françafrique ou périr: Le dilemme de l’Afrique francophone (Une œuvre de Jean-Claude Djéréké)

Abattre la Françafrique ou périr: Le dilemme de l’Afrique francophone (Une œuvre de Jean-Claude Djéréké)

Une revue du livre Abattre la Françafrique ou périr : le dilemme de l’Afrique francophone de Jean-Claude Djéréké par Edi Eric Le titre de l’essai politique de 160 pages que Jean Claude Djéréké a publié aux éditions L’Harmattan en 2014 évoque avec son contenu la futilité du post-colonialisme africain1 avec en ligne de mire l’interférence outrageante de puissances occidentales dans les affaires internes de la Côte d’Ivoire, en plein 21ème siècle. Cette interférence, qui comme l’intervention de l’OTAN en Lybie a marqué les années 2010 et 2011, sest déroulée moins de six mois après le colloque sur les cinquante années « d’indépendance» de la Côte d’Ivoire, au moment où des jeunes sont confrontés au chômage et à des avenirs hypothéqués, et au moment où une conscience nationale s’éveille à nouveau pour affirmer la personnalité ivoirienne et sortir de deux décennies de crise. Quelle crise ? Quels en sont les facteurs et les dimensions?

C’est à ces questions, qui confirment la pertinence et la contemporanéité des pensées des René Dumont, Walter Rodney, Frantz Fanon, Aimé Césaire, Albert Memmi, etc. sur les relations Afrique-Europe, que Jean-Claude Djéréké répond sans détour avec une méthode originale.
 Abattre la Françafrique ou périr : le dilemme de l’Afrique francophone prolonge et  projette les philosophies politiques cités plus haut dans les anciennes colonies de la France, dans le paysage ivoirien. La première particularité du livre est qu’il expose les trois dimensions du devoir de l’intellectuel2 quand la société perd ses repères et l’anomie s’installe : analyser,  proposer des normes, et agir pour la vérité.
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La deuxième particularité du livre est qu’il répond aux questions ci-haut premièrement en comparant les pays francophones aux pays anglophones, deuxièmement en discourant sur des situations concrètes, le vécu quotidien, les habitudes et les actes des citoyens y compris les citoyens lambda, troisièmement en utilisant un style langagier dépourvu de nuances, quatrièmement en reconnaissant la responsabilité des africains et des ivoiriens dans l’effritement de la justice sociale, et enfin cinquièmement en invitant frontalement à rompre avec la Françafrique, « ce monstre qui a surgi telles des jumelles, en même temps que les indépendances qui est partout et dont l’unique objectif est de s’enrichir et de saborder les indépendances de l’Afrique en les vidant de leur substantifique moelle, en maintenant et soutenant à la tête des Etats africains des êtres d’un autre âge, venus de nulle part, corrompus, manipulables, prêts à tous les crimes pour se maintenir au pouvoir » (p. 46).
C’est dans la conclusion que l’auteur affirme que « les pays colonisés  par l’Angleterre s’en sortent beaucoup mieux que ceux dits francophones… parce que les dirigeants britanniques interfèrent peu dans leurs affaires, ne cherchent pas à les contrôler. » Cette assertion, qui est discutable à cause des limites de l’expression « s’en sortir mieux, » reflète cependant le constat largement partagé que la France n’a jamais changé sa façon d’interagir avec l’Afrique.
A-t-elle  par contre changé de style pour rendre la nocivité de sa politique africaine plus subtile ? Peut-être. Mais au fond, la France est restée le  Deux ex machina de la gouvernance de ses anciennes colonies. Environ cinq chapitres du livre traitent directement de comment la France suffoque l’existence des pays dits francophones. Ce traitement atteint un point culminant avec la  Lettre au  Président français, 19ème et dernier chapitre du livre, qui, comme la fin d’un procès dans lequel le procureur a produit des détails enrichissants, des faits avérés, et des pièces à conviction convaincantes, les dix-huit chapitres précédents, donne le verdict : la Françafrique est le virus qui ronge l’Afrique « francophone, » détruit son système immunitaire et provoque d’autres maux. Du coup, traiter les autres maux allège les souffrances mais guérir le/la malade requiert de circonscrire et extirper le virus.
Ce verdict est d’autant plus juste que l’auteur observe une contradiction entre le fait que l’actuel Président français, François Hollande dise à son arrivée au pouvoir que le « temps de la Françafrique est terminé » et le fait qu’il « garde intact les relations étroites avec les chefs d’états africains corrompus,» (p.148 -149) qui sont les bénéficiaires et les pourvoyeurs des réseaux Françafricains. Ce verdict courageux rend cet essai intéressant, brillant, et original. Il redéfinit enfin la fameuse « crise ivoirienne » comme une crise de la mondialisation, une crise des relations entre la France, la Côte d’Ivoire et les autres anciennes colonies de la France en Afrique noire, une crise entre le colonisateur et le colonisé, une crise de l’impérialisme. Par conséquent, s’il y a au moins une leçon que le lecteur et les acteurs politiques ivoiriens doivent retenir de cet essai, c’est d’apprendre à la lumière d’observations méticuleuses et pluridimensionnelles que les crises africaines ne peuvent pas être détachées du contexte international dans lequel évolue l’Afrique.
Le livre met donc fin à ce qu’Aimé Césaire3 appelle le refus de la responsabilité de l’oppresseur ou ce que Jean Paul Sartre4 appelle « la mystification des néo-colonialistes, » qui  prétendent être de bons colonisateurs. Non, interpelle Jean Claude Djéréké, qu’il soit ancien ou nouveau, un colon est un colon. 
 
C’est pourquoi il paraitrait tout à fait légitime de s’interroger sur l’utilisation des vocables : francophone et anglophone. Ne serait-il pas logique d’abattre la Françafrique en se gardant d’utiliser les expressions et les idéologies qui en dérivent ? Certainement, l’idée de la rupture suppose une révolution dans la rhétorique. Cependant, on notera que l’utilisation de ces expressions est plutôt ironique, satirique. Il s’agit de permettre à l’auteur de pénétrer dans l’univers du lecteur, d’être  précis et circonscrit dans sa critique, d’exposer facilement la toxicité des relations entre la France et l’Afrique, de fouetter les consciences, enfin de provoquer la catharsis.
Justement, la beauté de cet essai est que pour inciter cet exercice collectif de catharsis, l’auteur se faufile dans l’univers ivoirien, touche à tous les sujets et n’épargne  personne. Le rôle de l’intellectuel africain, la réconciliation en Côte d’ivoire, le rôle de l’église dans l’énonciation de la justice sociale et dans la critique des tares d’un régime qui viole les droits de l’homme, le silence coupable du Vatican, la complicité de la CEDEAO dans la fragilisation de la Côte d’Ivoire, la démocratie, l’essor nocif du messianisme dans les comportements et habitudes des Ivoiriens, la mobilisation pacifique pour réinstaurer l’état de droit, le culte du matérialisme, la culture de la complaisance et du compromis, le refus de l’aplatissement, l’expression de la souveraineté, la critique de la Cour Pénale Internationale (CPI), la critique des Nations Unies, l’hommage à de grandes figures africaines telles que Nelson Mandela, Mgr. Dacoury-Tabley Paul et feu le Cardinal Bernard Agré, et on en passe, constituent le menu très varié du livre.
Pourquoi cette variété de thèmes ? C’est une traduction éloquente de l’idée que la Françafrique ne se limite pas qu’au fait que la France fasse des injonctions aux chefs d’états africains, contrôle les finances, la monnaie, et exploite plus à son profit les ressources naturelles des pays africains mais s’illustre aussi dans l’inaction des Africains et des Ivoiriens, qui attendent l’arrivée imminente d’un ange providentiel pour les libérer, s’accommodent de la France impérialiste au motif qu’elle serait invincible, accompagnent les régimes de marionnettes qui leur sont imposés, etc. La Françafrique s’illustre aussi dans le refus de l’ONU et de ses secrétaires généraux de préserver effectivement et impartialement la paix en Afrique. La Françafrique s’illustre aussi dans le mutisme du Vatican. La variété des thèmes traduit aussi une nouvelle manière de concevoir et de comprendre la politique en Afrique. Elle place les chefs d’états, le clergé, les enseignants, les citoyens ordinaires, les partis politiques, la société civile à équidistance les uns des autres dans l’arène politique.
Que dire du style d’écriture ? Il y a résolument une concordance entre l’objectif que cet essai veut atteindre et le style dans lequel il est écrit. Ce style est simple. Les chapitres sont courts. Ils se lisent vite. Les references à l’histoire abondent et sont supplémentés par des évènements tirés du vécu quotidien des ivoiriens. Dans une approche sociocritique, on trouverait ici la formule magique, qui fait de l’essai un miroir placé entre les mains ou en face du lecteur. Le livre parle à toutes les couches sociales et professionnelles. Mais surtout, il parle aux entrailles des citoyens ordinaires, la masse souffre-douleur par excellence des politiques désastreuses liées à la Françafrique, sur qui repose la force et l’espoir de la rupture.
Ainsi, la concision, la pugnacité des chapitres, et l’évitement du jargon philosophique hermétique souvent commun aux intellectuels africains sont un moyen d’inverser la direction de l’éveil politique du bas vers le haut. Le livre de Jean Claude Djéréké fait donc suite à la philosophie de Paolo Freire quand ce dernier dit que l’opprimé a plus que toute autre personne la responsabilité de la réconciliation. Y a-t-il une meilleure façon de donner ce message que d’écrire un tel essai politique ? Y a-t-il un meilleur moyen d’éveiller les consciences que de dire au peuple que le plus brillant discours politique qu’il doit entendre c’est celui qui le met face à ses responsabilités5 ?
Edi Eric est titulaire d’un doctorat (PhD) en Etudes Pan Africaines de Temple University, Philadelphie (USA). Il est l’auteur de Globalization and Politics in the Economic Community of West African States
 

 

 Abattre la Françafrique ou périr: Le dilemme de l’Afrique francophone (Une œuvre de Jean Claude Djéréké)

Eric Edi
 
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1 Eric Edi,  Post-colonialism, Africa, and the Post-Cold War period . Dans cet article en instance de  publication, j’ai énoncé que le post-colonialisme africain est un leurre en raison de la manière outrageante avec laquelle des  puissances occidentales se sont arrogées le droit en ce 21ème siècle d’intervenir dans les affaires intérieures africaines

notamment en Côte d’Ivoire et en Lybie.
2 Immanuel Wallerstein,
European universalism: the rhetoric of power, New York: The New York press, 2006.
3 Aimé Césaire,  Discourse on colonialism, New York: Monthly Review Press, 2000.
4 Jean Paul Sartre, Colonialism and neocolonialism, New York, Routledge, 1964, p. 36.
5 Frantz Fanon, The Wretched of the Earth, New York: Grove Press, 2004.

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