Afrique du Sud : voyage au coeur d’un ghetto blanc

C’est l’apartheid à l’envers. En Afrique du Sud, des «petits Blancs» laissés-pour-compte du nouveau régime croupissent dans une misère effroyable. Mis à l’écart dans des camps de fortune, ravitaillés par des Noirs, ils tentent de survivre tant bien que mal, parfois depuis plusieurs années.

Direction Krugersdorps, une ville située au Transvaal, dans la province de Gauteng. A une trentaine de kilomètres de Johannesburg, dans un township de Blancs dénommé Coronation Park, végètent dans une crasse effroyable quelque 400 Afrikaners ces Africains à la peau blanche d’origine néerlandaise, française, allemande ou scandinave, descendants des colons du XVIIIesiècle. Parmi eux, Anne Le Roux, 60 ans, est assise sur une chaise, les yeux rivés sur une photo. Ah… le mariage de sa fille…

Il est bien loin ce temps où Nelson Mandela était le premier président noir du pays, où elle vivait avec son époux dans une maison à Melville, où elle travaillait comme secrétaire… Aujourd’hui, seize ans après l’accession au pouvoir de «Madiba», Anne partage une caravane déglinguée et une pauvre tente avec sept autres personnes, dont sa fille et ses quatre enfants, dans un campement pour Blancs. Anne Le Roux fait partie de ces 450.000 Sud-Africains blancs qui vivent en dessous du seuil de pauvreté (dont 100.000 peinent à survivre). Comment en sont-ils arrivés là ?

Principalement à cause d’un renversement brutal de la législation, à la suite de la fin de l’apartheid:la loi de 1922, par exemple, qui fixait la liste des emplois réservés aux Blancs, permettant à des personnes non qualifiées de bénéficier d’emplois réservés dans l’administration et de logements sociaux, n’est plus qu’un lointain souvenir. Et la crise économique mondiale n’a rien arrangé.

Lorsque son mari est décédé, Anne Le Roux a eu le malheur de prendre des congés. A son retour, on lui a annoncé sans ménagement que son poste avait été attribué à une autre personne:«Prenez vos indemnités, merci pour ces vingt-six années de bons et loyaux services, et bon vent!»Avec ses compensations, elle a d’abord pu un temps héberger certains membres de sa famille, qui se retrouvaient dans la même situation qu’elle. Mais le pécule a bien vite fondu, et avec lui les illusions d’Anne sur la nouvelle société sud-africaine. Désormais, elle vit dans ce camp de Coronation Park.

Et comme tous ceux qui ont travaillé avant de sombrer, une question ne cesse de la hanter… «Comment ai-je pu tomber aussi bas?» La réponse, Anne Le Roux la connaît pourtant:«Ils ne me reprendront jamais à cause de la situation…», déplore-t-elle, le regard rivé sur la photo jaunie par le temps. Notre couleur de peau n’est pas la bonne, ici, en Afrique du Sud», ajoute-t-elle, venant grossir la complainte de ces milliers de délaissés.

Bien sûr, la majorité de la population blanche profite encore d’une bonne situation au pays de la Coupe du monde de football. Mais il n’empêche que le nombre des défavorisés n’a cessé d’augmenter au cours des quinze dernières années. Selon l’Institut d’études de sécurité d’Afrique du Sud, le taux de chômage des Blancs a ainsi doublé entre 1995 et 2005. Alors que l’apartheid protégeait les Blancs du chômage et les éloignait des non éduqués on promettait aux plus faibles qu’ils seraient soutenus par le service civil et que même les plus nécessiteux d’entre eux auraient droit à une maison, avec piscine ! , la donne a changé du tout au tout et la sécurité économique qui les entourait a disparu. Jusqu’à reproduire un apartheid à l’envers. A statut égal, c’est à présent le Noir qui prime sur le Blanc. Triste retour de balancier.

Beaucoup de démunis, anciens travailleurs ou éternels accidentés de la vie, se retrouvent donc ici, à Coronation Park. Jouxtant la ville de Krugersdorps, le camp s’entasse derrière un espace vert où les familles des classes moyennes viennent pique-niquer le week-end. Entouré de petits terrils ocre jaune le fruit du travail de générations de chercheurs d’or , l’endroit fut d’abord utilisé par les Britanniques comme camp de concentration pour Afrikaners durant la guerre contre les Boers, au tout début du XXesiècle. Aujourd’hui, il accueille quelque 400 squatters issus des quatre coins du pays. Les chats et les chiens errants vagabondent entre les amas de détritus et les voitures abandonnées…

Ici, on cohabite avec la saleté et l’on tente de faire face à la faim, au chômage et aux maladies. Pas facile, naturellement, de se faire soigner:un grand brûlé dans l’incendie de sa caravane qui avait pris feu après qu’il eut allumé des bougies, à la suite d’une coupure d’électricité en a fait récemment l’amère expérience : dix heures après son arrivée aux urgences, personne ne s’était encore occupé de lui…

Et pourtant, à un tel niveau de déchéance, on est frappé par la dignité que conservent la plupart des habitants du camp. Même dans la misère, ils tentent de soigner leur image et répugnent au laisser-aller. Ils se lavent avec des bassines qu’ils remplissent grâce à la quinzaine de robinets installés dans le camp, vont chercher leurs provisions, cuisinent, bricolent… Certains, comme André Coetzee, survivent grâce à de petits boulots. Lui distribue les journaux aux feux rouges et devant les supermarchés. Même à pied, même pieds nus, les enfants vont à l’école. Comment s’organisent-ils?

Le chef du camp, Hugo Van Niekerk, s’occupe d’approvisionner les familles en nourriture. Il récolte des dons auprès des habitants des alentours, mais explique qu’il ne veut pas apporter les vivres sur un plateau d’argent:«Pour les motiver à chercher du travail et à améliorer leur situation, je leur crée un univers assez confortable pour qu’ils puissent vivre, mais suffisamment inconfortable pour qu’ils se remuent», lâche-t-il sans sourciller. Pour autant, les dégâts humains sont importants. Certains sombrent dans l’alcoolisme, d’autres dans la drogue. Face à cette situation, que fait le gouvernement?

L’an passé, durant la campagne électorale, le président Jacob Zuma a visité l’un de ces «camps pour Blancs», proche de la capitale, Pretoria. Il s’était alors dit «choqué et surpris» par ce qu’il voyait, dans un pays où «être blanc était jusqu’ici synonyme de bien portant». «La pauvreté noire ne doit pas nous faire oublier la pauvreté blanche, dont il est de plus en plus embarrassant de parler…», avaitil même déclaré. De là à dire que la situation s’est améliorée…

«Les Noirs sont plus avantagés que les Blancs, maintenant… Et puis, on les a montés contre nous, déplore Denis Boshoff, l’un des habitants du camp. C’est si injuste. On nous avait dit que nous serions égaux… pas inégaux», soupire-t-il. Silence dans le campement. On fume, les yeux perdus dans le vide. Les Afrikaners se sentent abandonnés par les pouvoirs publics. Un sentiment qui a fait grandir en eux un certain fatalisme, un repli sur eux-mêmes, ainsi qu’un regain de ferveur religieuse.

La Bible est présente dans chacune des caravanes de ces calvinistes, fervents nationalistes qui restent très attachés à cette terre africaine. L’un d’eux, faisant mine de s’interroger sur une éventuelle punition divine qui leur aurait été infligée, cite quelques versets à haute voix:«Dieu m’a mis une écharde dans la chair» (II. Cor. 12.7). «C’est pourquoi je me plais dans les outrages, les calamités, les persécutions, les détresses, car quand je suis faible, c’est alors que je suis fort» (II. Cor. 12.10). La foi aide à vivre.

Source: Le Figaro

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