Alassane Dramane Ouattara, despote éclairé ou démocrate ? (Par Jean-François Fakoly)

Alassane Dramane Ouattara, despote éclairé ou démocrate ? (Par Jean-François Fakoly)

L’existence précède l’essence affirme Jean-Paul Sartre. C’est au crépuscule de la vie, en remontant la pente inverse du temps que se dégage le plus clairement les traits d’une personnalité.

À 75 ans révolus, Alassane Dramane Ouattara ne laisse personne indifférent en Côte d’Ivoire : adulé par les uns, il est haï par les autres ; démagogue patenté selon certains, il est pour les autres l’homme providentiel. Depuis sa prise de pouvoir en 2011, la croissance économique caracole à 8 % l’an. Les investisseurs sont effectivement de retour et le tarmac de l’Aéroport Félix Houphouët-Boigny ne désemplit point.

La diplomatie ivoirienne n’a jamais été aussi rayonnante : Abidjan vient d’abriter la rencontre Union européenne-Afrique et bien d’autres évènements internationaux de premier plan s’y déroulent. En outre, la Côte d’Ivoire a obtenu un siège au Conseil de sécurité des Nations unies, auréolant son prestige. Du troisième pont au bitumage des ruelles des quartiers, la toile des voies carrossables se densifie. Si par endroit le goudron peut être « biodégradable », ces quelques ratés n’enlèvent rien au mérite du projet. Il en va de même des logements sociaux. Si on peut déplorer l’étalement sans fin d’Abidjan et l’existence de promoteurs véreux, on peut aussi s’extasier devant le spectacle de ces cités qui poussent comme des champignons.

Au plan des libertés cependant, le bilan est moins reluisant. De nombreux opposants se retrouvent en prison pour des motifs spécieux et les manifestations sont régulièrement interdites. Alassane Ouattara est-il un despote éclairé ou un démocrate?

Où le situer sur ce Spectrum, en regard de ses actes et non de ses discours, car comme l’affirme Cicéron (106-43 av JC) : « il ne faut pas voir dans la vertu un art que l’on puisse posséder sans l’appliquer. On peut avoir la connaissance théorique d’un art sans le mettre en pratique ; la vertu consiste entièrement dans les applications qu’on en fait ». Confrontée à son œuvre, la figure de Ouattara est paradoxale. Alors que la démocratie a fait sa gloire, il s’attèle avec acharnement à détruire les fondements de ce merveilleux régime politique que Churchill qualifiait de pire à l’exception de tous les autres.

La démocratie a fait sa gloire

ADO aurait-il pu être premier ministre sans les mouvements sociaux des années 1990 qui ont conduit à la réinstauration de la démocratie ? Assurément que non. Avant cette date, son nom ne figurait pas sur la liste des héritiers présomptifs d’Houphouët-Boigny. Bien malin, qui à l’époque pouvait lui prédire un destin national. Brillant technocrate, il évoluait paisiblement dans les arcanes de la Banque centrale, lorsque les convulsions démocratiques des années 1990 le propulsent au-devant de la scène. En effet, la crise économique qui secoue la plupart des pays africain à cette époque conduit à faire appel au FMI, avec ces fameux plans d’ajustement structurels, singularisés par la réduction drastique des dépenses de l’État.

La première « thérapie de choc » proposée en 1990 est le plan Moïse Koumoué Koffi, du nom du ministre de l’économie et des finances de l’époque. Ce plan prévoit une réduction des salaires de 15 à 40 % dans le public et de 10 % au privé. La grogne suscitée par cette mesure, à travers les manifestations de rue, conduit à faire appel sur insistance du FMI à la mi-Avril 1990 à Alassane Ouattara. L’entrée en lice d’ADO sur la scène politique ivoirienne alors que beaucoup de ses compatriotes ne le connaissaient pas (dixit Houphouët-Boigny), s’est faite de façon fracassante et consécutivement au printemps démocratique ivoirien.

Soupçonné plus tard par Henry Konan Bédié d’être de nationalité Burkinabé (lire à ce propos, les chemins de ma vie, 1999), ADO sera visé par certaines modifications constitutionnelles destinées à l’empêcher d’être candidat. Ce sont encore les manifestations organisées par le Rassemblement Des Républicains (RDR) et relayées en 2002 par la prise des armes des rebelles qui lui permettront d’être candidat, puis d’accéder au pouvoir. À l’origine, le RDR parti créé le 27 septembre 1994 n’avait pas la composante majoritairement mono ethnique ou mono cardinale (le nord) qui le singularise aujourd’hui. Ses membres fondateurs, Djéni Kobina, Hyacinthe Leroux, Jean Malam, Pierre Badobré, Amadou Soumahoro et Ayié Ayié Alexandre provenaient de tous horizons.

Le mérite revient aux inventeurs de l’Ivoirité d’avoir réalisé l’exploit unique de provoquer le raz de marée Dioula vers cette formation politique. En effet, les propos et pratiques xénophobes ont créé une psychose au sein de ce groupe ethnique, que le RDR a vite exploité en se positionnant comme l’unique rempart. Bref, pour que sa candidature soit retenue, ADO a profité de l’ouverture démocratique : un parti politique, des manifestations de rue et des élections multipartites. En revanche qu’a-t-il apporté à la démocratie ?

L’acharnement à dépouiller les institutions démocratiques

La fin, affirme Hegel, se trouve dans le commencement. Bien que favorisé par les événements de 1990, ADO s’est illustré avec Henry Konan Bédié comme les deux plus farouches adversaires de la démocratie naissante. Profitant des absences prolongées d’un Houphouët grabataire, ce tandem autoritaire composé respectivement du Premier ministre et du président de l’Assemblée nationale sera à l’origine de quelques pages noires de la transition démocratique en Côte d’Ivoire entre 1990 et 1993. Citons pêle-mêle, la descente punitive des militaires de la FIRPAC, le 18 février 1991 à la Cité universitaire de Yopougon, où des étudiantes seront violées.

La violente répression de la marche du 18 février 1992, organisée par l’opposition et des associations des droits de l’homme pour demander des sanctions contre les militaires. En 1992, les deux autocrates iront plus loin dans leur dessein de verrouillage institutionnel. Ils feront voter la loi anti casseur, un joyau de la dictature. Ironie du sort, consécutivement à la marche du 27 octobre 1999, Henriette Diabaté secrétaire générale du RDR, Koné Kafana et d’autres hiérarques du parti connaitront les joies de la prison grâce à cette loi liberticide dont leur mentor fut l’instigateur.

Sa gestion en tant que président de la république est encore plus attentatoire à la démocratie et aux libertés. Plus aucune règle ne semble le lier. Les principes les plus élémentaires de la démocratie sont foulés au pied. Premier principe violé, la souveraineté du peuple. Dans une démocratie, le peuple est l’Alpha et l’Omega, il se trouve au début et à la fin des processus décisionnels. La conséquence de ce principe est qu’il revient au peuple ou à ses représentant de définir les termes de la constitution, de délibérer sur son contenu avant de le voter. Contre toute éthique politique élémentaire, la nouvelle constitution a été le fruit de la volonté d’un seul homme. Aidé de deux juristes marrons (Ouraga Obou et Cissé Bakongo), ADO a constitutionnalisé ses desiderata. Comme si cela ne suffisait pas, les godillots de l’Assemblée nationale se sont vus enjoints de ne point amender le texte. On croyait avoir atteint le fonds, lorsque sont réapparus au cours du referendum les fameux bulletins multiples, vieille stratégie de fraude, bouclant ainsi la boucle.

Deuxième principe violé, la limitation et la diffusion du pouvoir. Dans une démocratie, il existe des freins pour empêcher qu’un seul individu ne détienne la totalité des pouvoirs, car comme l’affirme Lord Acton : « le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument ». La règle est absolue et vaut autant pour Georges Washington, Barack Obama que pour ADO. Aussi, « pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » (Montesquieu).

Les mécanismes de freinage sont divers : la limitation des mandats, l’ouverture des médias publics aux opposant et bien sur la séparation des pouvoir, raison d’être de la division tripartite entre l’exécutif, le judiciaire et le législatif. Le renforcement des institutions des deux derniers pouvoirs est essentiel pour atteindre l’équilibre des pouvoirs tant recherché. C’est la substance de la boutade d’Obama, l’Afrique n’a pas besoin d’homme fort, mais d’institutions fortes. Ce n’est assurément pas un hasard si cette phrase est prononcée au Ghana.

Ce pays a réussi sa transition démocratique grâce aux renforcement des institutions au mépris de la personne des détenteurs du pouvoir. Le principal artisan de ce succès, Jerry Rawlings, nous livre son secret : nous avons mis en place des institutions que même le diable ne peut corrompre. En Côte d’Ivoire en revanche, plus rien ne semble arrêter « ADO Puissansi ». Bien que le parlement ne compte que des amis, il a gouverné par ordonnance pendant plus d’un an lors de son premier quinquennat, invoquant l’urgence. Depuis, de nombreuses lois sont votées avec pour consigne l’interdiction de tout débat. Cela a été notamment le cas de la loi sur le mariage et bien sûr du projet de constitution. Bref, pour tous les sujets d’importance, le parlement est sommé de voter les yeux bandés. Alors même qu’on s’apprête à créer une nouvelle chambre, le sénat, la première est bafouée dans ses prérogatives : on n’est pas à une contradiction près !

Le dernier congrès du RDR n’a été qu’une grosse farce sur le plan de la participation populaire. Le gourou avait déjà tout goupillé, tout pensé, tout décidé, y compris de nommer une présidente du parti, là où il devrait en principe y avoir une élection, se substituant ainsi au groupe tout entier, relégué au rang de spectateur de sa propre histoire et réduit aux applaudissements. Mais si les militants de ce parti acceptent d’être des moutons de panurge, c’est bien leur droit. Sauf que la même méthode de diktat est en cours pour choisir, le futur dirigeant du pays, par une sorte de dévolution tyrannique du pouvoir. Contre de telles velléités, rappelons que dans une démocratie, c’est le peuple qui adoube et non un ou deux individus, fussent-ils chefs de partis ou de tribus. L’organisation d’élections primaires au sein des partis est aujourd’hui le minimum qu’on puisse offrir à ses militants, si on les considère autrement que comme du bétail.

Enfin, troisième et dernier principe violé, la légitimité de l’opposition. Disons-le tout net, il n’y a pas de démocratie sans opposition forte, sans débats contradictoires. Pourtant, l’opposition ivoirienne est terrorisée. Les manifestations sont interdites. Même un marcheur solitaire comme l’ex député Gnangbo Kouakou s’est vu empêcher le 1er décembre dernier de manifester pour raison de trouble à l’ordre public. Heureusement que le ridicule ne tue pas ! L’absence de débat à la télé nationale a été suffisamment décriée pour qu’on s’y attarde. Dans la crise interne avec les partisans de Guillaume Soro, on a vu comment le « père injuste » s’est encombré d’aucun scrupule procédural pour limoger tous ceux qui ont daigné affirmer leur soutien au premier cité. La puissance publique était ostensiblement dévoyée de sa finalité de poursuite du bien public pour être mise au service de bas instincts, pour assouvir une vengeance. Le sort réservé à l’opposition officielle est encore plus funeste.

L’habeas corpus, la garantie contre l’arbitraire, n’existe pas. Toute accusation, même sans preuve matérielle, conduit à une détention préventive extemporanée et illimitée. Si les pro-Soro en font les frais que dire alors des pro-Gbagbo ? Le crime de lèse-majesté, cette épée de Damoclès, plane magistralement sur toutes les têtes (affaire Sam l’Africain et aussi le limogeage de Konaté Zié pour des propos irrévérencieux envers le chef). La censure persiste, même s’il faut reconnaitre que Raphael Lakpé, d’ordinaire si prompt à sanctionner les « journaux bleus » a réduit ses ardeurs depuis que les associations d’éditeurs de presse et de journalistes ont fait bloc pour dénoncer dans un communiqué commun ses excès.

En conclusion, la fascination anachronique exercée par les projets monumentaux et les glorioles diplomatiques n’est qu’un grand feu d’artifice qui dissimule mal la misère morale d’un peuple infantilisé, y compris les militants du RDR, et exclus des processus décisionnels sur son propre destin. Avec ce pouvoir personnel et gémellaire (duo ADO-Bédié) dans ses meilleurs jours, ADO oublie que l’essence de l’homme, cet animal politique disait Aristote, se trouve dans sa liberté. Un besoin incompressible que ne peut satisfaire les bibelots et autres affiquets. La soif de liberté ne s’étanche pas avec du goudron. Le développement ne se mesure pas au nombre de kilomètres bitumés. On ne peut développer qu’avec le peuple. On ne développe pas sans le peuple et encore moins contre le peuple. La lumière projetée par le despotisme éclairé ne peut produire qu’éblouissement, ombre et fureur.

Jean-François Fakoly

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