Anaky Kobena: «L’Onu juge la détention de Gbagbo inique»

Anaky Kobena: «L’Onu juge la détention de Gbagbo inique»

Anaky Kobena, président de Mfa: « Je me suis résolu de retourner à La Haye ». Le président du Mouvement des forces d’avenir (Mfa), Innocent Anaky Kobena, a été reçu le vendredi 27 octobre 2017, par le président Laurent Gbagbo, à La Haye. L’hôte du célèbre prisonnier nous plonge ici dans les secrets des échanges. Interview !

Vous vous êtes entretenu ce vendredi 27 octobre 2017 avec le Président Laurent Gbagbo, détenu à la prison de la Cour pénale internationale à La Haye, aux Pays Bas. Tout d’abord, comment l’avez-vous trouvé ?

J’étais effectivement hier (27 octobre 2017, ndlr) à la prison de Scheveningen, dans la banlieue de La Haye, pour une visite à Laurent Gbagbo, qui s’y trouve depuis plus de six années ; et je dois dire que j’ai été agréablement surpris, impressionné même, par sa forme physique et son tonus moral. Il a un bon port, et ne fait pas du tout ses 74 ans, et l’écharpe qu’il a autour du cou est uniquement pour le mettre à l’abri des brusques variations de température de cette région océanique et de plaine ou le vent souffle quelquefois très fort. Je suis arrivé avec deux heures d’avance et j’ai vu se succéder la brume, la pluie et le beau soleil, en ce petit laps de temps. L’image de lui que donne la retransmission télévisée du procès me paraît déformée, car elle le vieillit et la longue posture assise n’est pas forcément faite pour arranger les choses. En un mot, j’ai trouvé le même gaillard, et il était loin d’être abattu ou désespéré de son sort ou de sa condition.

De part et d’autre, nous avons su diluer la grande émotion de nos retrouvailles, dans un tel contexte, par des assauts de plaisanteries et rappel de grands moments de la naissance du FPI au congrès de Dabou en 1988. Ainsi, Gbagbo n’a pas pu s’empêcher de sortir son anecdote favorite me concernant, à savoir qu’au congrès constitutif du FPI à Dabou, chacun des 20 participants devait se choisir un nom de code, par prudence puisque nous bravions l’autorité de l’époque, car le parti unique était la règle. Son nom de code était santa, et le mien était l’Anguille, car je me targuais d’être insaisissable. Et par ironie du sort, Anaky l’Anguille est le seul qui sera arrêté par la sécurité présidentielle quelques heures après la fin du congrès. Laurent n’a jamais cessé d’ironiser sur cette anguille qui n’a pas su se glisser à travers les mailles de la police. Je peux vous dire que l’ambiance était détendue et bon enfant, et il nous arrivait d’oublier le cadre carcéral et même les cadres pénitentiaires qui observaient à distance, sécurité oblige.

Pourquoi avoir attendu six ans avant d’aller le voir ?

Mais je répondrais avec aisance, que c’est parce qu’en 2011, lorsqu’il a été transféré en Hollande, la plupart des gens ont pensé, que ce serait pour un laps de temps assez bref, et qu’il y avait le souci de désamorcer toute tentative de contrattaque de ses partisans, donc, le temps que la page de la crise postée-électorale soit tournée. Pour la suite, il y a eu beaucoup de confusions sur la procédure pour obtenir le droit de visite. Certains ont fait beaucoup d’intox, en prétendant être des ‘’sésames’’. Alors que les choses sont simples et bien réglées. Il y a enfin le calendrier du procès.

De quoi avez-vous parlé ?

Le tiers du temps d’entretien a porté sur des sujets dont ni lui, ni moi, ne pouvons-nous ouvrir à qui que ce soit, et donc surtout pas à la presse. Considérez que c’étaient les retrouvailles de deux personnes très idéalistes et qui se sont engagées dès l’adolescence, corps, et âme dans l’action politique pour apporter des choses précises à leur pays et à son peuple, au départ démocratie, développement et bien-être. Trente ou quarante ans après, après de multiples péripéties et pérégrination, après avoir eu l’exercice du pouvoir ou y avoir participé, elles se retrouvent entre quatre murs, au pays des polders, avec au moins le même sentiment, soit d’échec, soit d’inaccompli, mais la certitude que le bilan pour l’un comme pour l’autre est loin des paysages idéalisés de l’adolescence. Cela a été un temps dense, intense même, mais qui a abouti sur des résolutions libératrices.

Ensuite, nous avons évoqué le sujet de la libération quelle qu’en soit la voie, car vous savez bien que la pensée de tout prisonnier est en permanence habitée par la libération. Nous avons longuement échangé et analysée sur ce sujet. Il faut savoir que dans le cas du Président Gbagbo, le vrai problème aujourd’hui se situe dans le fait qu’aucun problème ne s’oppose à sa mise en liberté. Puisque nous sommes sous l’autorité de la CPI et des Nations unies, il est évident que c’est le droit et la règle de droit qui doivent l’emporter sur tout. Or, aucune règle de droit ne peut être opposée à la mise en liberté conditionnelle d’un prévenu, non encore condamné, donc bénéficiant de la présomption d’innocence par rapport à ce qui lui est reproché, après six longues années de détention. Même la division de l’ONU s’occupant des droits de l’Homme juge cette détention désormais inique.

Aucun démocrate sérieux ne peut argumenter que c’est la crainte des troubles ou réactions que déclencherait l’annonce de son élargissement qui fondent que l’on continue à refuser les demandes de mise en liberté, car en raisonnant par l’absurde, quel individu ou quelle autorité est légitime ou fondé à décider que cette menace ou cette éventualité n’existe plus ? Nous sommes pratiquement, de facto, en face d’une décision de détention à vie, sinon même à une condition d’otage qui ne dit pas son nom. C’est là que réside le véritable drame dans le sort que connait Laurent Gbagbo, à savoir qu’il est en prison, sans aucune lecture de son futur, ni aucun moyen légal ou juridique d’actionner sa libération. Quelqu’un qui n’aurait pas sa trempe et son mental pourrait sombrer dans le désespoir ou même la démence. Sa force de caractère et sa foi en son destin sont à relever et à admirer.

Que faire pour lui ?

L’intéressé est en prison et est donc comme une force inerte. C’est donc de l’extérieur et à l’extérieur que tout doit se faire. J’ai déjà eu à dire, et avec beaucoup d’autres, que la sortie ne relève plus du droit, mais de la seule volonté politique. Et essentiellement, sinon exclusivement de la France qui est le membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU à avoir été partie prenante, puis combattante lors de la crise postélectorale de 2010-2011, et même de tout depuis la crise armée de 2002. Tous ceux qui, en Côte d’Ivoire, ou ailleurs en Afrique et dans le monde, partagent la cause de la libération de Gbagbo doivent axer leurs initiatives et leurs efforts dans cette direction. Beaucoup a déjà été entrepris ou est en cours. Il faut persévérer sans relâche car comme tout homme, surtout à l’âge qui est le sien aujourd’hui, Laurent Gbagbo a droit à la paix de l’esprit et à la liberté.

Avez-vous évoqué la situation sociopolitique en Côte d’Ivoire ?

Gbagbo est informé, peut être même beaucoup mieux que la moyenne de la classe politique. Nous ne nous y sommes pas trop attardés car nous retrouvant comme initiés ; mais sa décennie d’exercice du pouvoir d’Etat lui donne une profondeur de vision indéniable, à côté de l’expérience faite de la véritable nature des hommes. Aujourd’hui c’est un sage qui, avec humilité, revisite tout son parcours, en privilégiant lui-même ce qui n’a été à la hauteur des attentes. Il a même anticipé sinon prophétisé sur ce que deviendrait la Côte d’Ivoire et vivraient les Ivoiriens sous un pouvoir Alassane Ouattara, tenant Bédié et le Pdci dans le Rhdp. Rien ne le surprend, ni l’ébranle fondamentalement. Il est confiant en ce que cela connaitra une fin par la mobilisation du peuple. Je vous épargne les détails.

Un commentaire après cette visite…

Je peux dire qu’ayant connu moi-même la détention, Je me suis résolu de retourner à La Haye et multiplier les visites autant que cela se pourra, car il y a le côté du contact humain que rien ne peut remplacer. Après une si longue détention, et devant un tel mur d’incertitudes, passer de temps en temps, deux à trois heures avec de vieux compagnons est une thérapie irremplaçable. Laurent Gbagbo ne m’a pas donné de mot ou de message pour les Ivoiriens. Dès qu’il est arrivé et que je l’ai vu, après les accolades, il n’avait plus besoin de formuler ce que j’avais immédiatement appréhendé. Le soleil continuera à se lever tous les matins. Nous ferons en sorte qu’il finisse par briller pour les Ivoiriens.

Interview réalisée via le Net par Tché Bi Tché

Source: Le Temps (via letempsinfos.com)

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