Angela Davis et Gina Dent : « La violence d’État encourage la violence domestique, et celle-ci reproduit la première »

Angela Davis et Gina Dent : « La violence d’État encourage la violence domestique, et celle-ci reproduit la première »

À la veille de la journée internationale contre les violences faites aux femmes, le collectif #noustoutes organise une grande marche ce samedi 24 novembre. L’occasion pour AOC de publier un long entretien avec deux universitaires militantes féministes africaines-américaines, Angela Davis et Gina Dent, qui ont particulièrement réfléchi à la façon dont la violence d’État nourrit la violence domestique, et inversement.

S’engager dans une conversation avec Angela Davis et Gina Dent en échangeant sur des questions qui sont au cœur de l’histoire culturelle, politique et sociale américaine permet de revisiter les jalons d’un activisme au long cours, tout en réfléchissant aux paramètres contemporains du féminisme, de la violence domestique et policière, de l’éducation, de la presse, du racisme et de la nécessaire abolition du système carcéral.

La rencontre précieuse avec Angela Davis, philosophe, figure iconique de la lutte contre les discriminations, militante pour les libertés à l’échelle globale et Gina Dent, professeure associée aux départements des études féministes et des études juridiques de l’Université de Californie à Santa Cruz s’est tenue en Californie du Nord en septembre dernier. Toutes deux font de leur travail sur le terrain un des fondements de leur existence. L’entretien, en écho conjoint avec l’actualité et des recherches menées depuis plusieurs décennies, a permis de comparer les outils de la contestation politique entre les années 1970 et aujourd’hui. EZ

Angela Davis, votre livre Blues Legacy and Black Feminism paru en 1998 a été récemment traduit en français sous le titre Blues et féminisme noir (Libertalia). Il y a vingt ans, nous nous entretenions à son sujet et je m’interrogeais sur la phrase « le personnel est politique » devenue le slogan fédérateur d’une génération de féministes au tournant des années 1970. Je vous posais la question de savoir si cette notion était au cœur de votre réflexion et vous me répondiez en précisant que jusqu’à l’écriture de ce livre, vous étiez beaucoup plus intéressée par le « collectif » que le « personnel ». Vous précisiez néanmoins que, grâce à cette recherche, vous aviez compris que le personnel peut être à la fois un outil politique et féministe. Qu’en est-il vingt ans plus tard ? Vous travaillez sur les problématiques de genre et de race depuis de nombreuses décennies, voyez-vous une grande différence dans leur traitement aujourd’hui ? Que ce soit aux États-Unis ou dans les autres pays du monde où vous vous rendez ?

AD : Oui, bien sûr le personnel est politique. D’abord en tant que slogan qui, développé dans le contexte de la seconde vague de féminisme, faisait référence aux mouvements de libération des femmes aux Etats-Unis. C’était une pensée extrêmement importante à l’époque, cependant quelques personnes, dont je faisais partie, la comprenaient comme une notion complexe de la relation entre la sphère privée et la sphère publique, le personnel et le politique. Bien sûr, à ce moment, les relations entre genre et race mais aussi classe ont été écartées par beaucoup. J’ai écrit un livre intitulé Women, Race & Class et de nombreux(ses) auteur(e)s ont publié des ouvrages afin d’approfondir les liens entre ces catégories.

Blues Legacy and Black Feminism était le résultat d’une réflexion sur un travail précédemment accompli où je cherchais à comprendre le rôle joué par les femmes noires et de couleur dans l’établissement d’une conscience féministe. Je reconnais que la plupart de mes sources consistaient en des archives issues de femmes noires lettrées et appartenant à une certaine classe sociale. Il m’apparut à un certain point que considérer le travail des chanteuses de blues des années 1920 et 1930 en remontant jusqu’à Billie Holiday serait une façon de saisir une conscience du genre à laquelle je n’aurais pas eu accès à partir des écrits de célèbres intellectuelles telles que Mary Church Terrell, Ida B. Wells et Anna Julia Cooper ou de femmes ayant suivi des études supérieures.

Ces dernières années grâce au résultat du travail mené par les universitaires et les activistes, une nouvelle prise de conscience de la complexe conjonction entre les notions de genre, de race, de classe, de sexualité, de nation ou de capacité (hability) s’opère. La dichotomie entre le personnel et le politique s’est transformée. Rétrospectivement et dans un contexte différent, je porte un autre regard sur la recherche que j’ai effectuée sur les chanteuses de blues. Jusque-là ces enjeux n’étaient pas embrassés théoriquement suivant les mêmes faits. Notre travail sur le terrain de la prison et de la police nous a permis de mieux comprendre la violence domestique qui est, par exemple, en relation directe avec la violence d’État.

Ce qui est intéressant c’est que ce sont les femmes détenues qui ont aidé à orienter la réflexion sur ce que l’on appelle le cercle de la violence. Comment la violence d’État encourage la violence domestique et comment celle-ci reproduit la première. On peut à ce sujet rappeler la façon dont les femmes en prison sont constamment sujettes à la fouille au corps, la fouille aux cavités. L’une d’entre elles a témoigné du fait qu’il n’y avait au fond que peu de différences entre être abusée sexuellement par un inconnu ou être l’objet de violence de son partenaire. C’est là que nous avons commencé à saisir les liens dans toute leur complexité; quand je regarde après coup le travail que j’ai fait sur les performances des chanteuses de blues comme Ma Rainey et Bessie Smith, je réalise d’autant plus que non seulement elles évoquaient dans leurs chansons la violence et la violence domestique mais elles le faisaient d’une telle façon que leur expérience intime se transformait en une conscience collective.

C’est très intéressant et cela m’amène à poursuivre la question autour d’une notion que vous discutez beaucoup, Angela Davis et Gina Dent, dans le contexte de vos conférences et présentations publiques, celle que je mentionnerais d’abord en anglais d’ « abolition feminism ». Comment pourrait-on traduire cette notion en français ? Notamment pour éviter qu’elle soit confondue avec l’usage du terme « abolition » en lien avec la prostitution ?

AD : Il est nécessaire en effet de faire la distinction car nous sommes pour les droits des travailleurs.ses du sexe. « Abolition feminism » pourrait être traduit par «féminisme carcéral ». On pourrait avancer l’argument que le féminisme carcéral soutient que la violence à l’encontre des femmes, la violence genrée, peut être abolie en contrant la violence d’État, l’usage de la police ainsi que le système pénitencier existant. C’est pourquoi nous utilisons le terme d’ « abolition feminism » et qu’il est si important ; il permet le développement de nouvelles idées et de multiples approches sur le genre, sur les formes non binaires du genre, sur l’incarcération de masse. Il y a clairement une portée radicale dans l’usage de cette expression, dans le sens qu’elle véhicule.

GD : Nous pourrions approfondir la réflexion sur la question de l’incarcération de masse. Quand nous voyageons en Europe et que nous en discutons, nous comprenons qu’elle est comprise comme un problème racial propre aux États-Unis. Il est tout à fait positif que les gens se penchent sur la question et y portent attention mais c’est compliqué car parfois ils peuvent mécomprendre la nature des enjeux raciaux. Ils raccordent de façon étroite l’esclavage racial et l’incarcération, ceci en se référant surtout à la communauté noire et en particulier aux hommes noirs. Pour eux, être un homme noir fait de lui ipso facto un criminel. Or, il ne faut pas oublier que le système dans son entier, tout au long de l’histoire de la colonisation, a marginalisé un bien plus large pan de la population carcérale.

Il y a déjà les Natifs qui sont très largement incarcérés. Il ne faut pas omettre non plus de la discussion la façon dont la prison déstabilise les catégories de genre, de race et bien sûr de classe. On pourrait donc dire que l’« abolition feminism » est une manière plus directe d’exprimer la nécessité de penser l’intersectionnalité. Non pas en termes de catégories de race, de genre, de classe qui se croisent mais bien qui agissent intersectionnellement sur les racines structurelles des systèmes opérationnels.

Cela voudrait dire qu’il faut développer de nouvelles modalités de connaissance pour comprendre ce concept féministe et son action sur le système social, économique, politique.

GD : C’est complexe en effet car il faut bien saisir le contexte dans lequel ces enjeux se situent. Le féminisme carcéral peut être décrit au sein des nombreuses connexions situées entre la violence intime et la violence d’État. Le féminisme qui dépend de l’État est supposé protéger les libertés individuelles des femmes et l’idée que la prison serait l’environnement solide qui permettrait de traiter la violence domestique, le viol ou les autres problèmes engendrés par les conflits genrés est justement l’objet de l’analyse des féministes militant pour une gestion pénitentiaire féministe.

Il s’agit ici de déconstruire la croyance que ces violences pourront cesser seulement si leurs auteurs sont incarcérés pendant de longues années comme le stipulent nombre de personnes œuvrant à la défense des victimes. En d’autres termes, la valeur de la personne qui est victimisée est mesurée par l’extension de la peine de la personne qui a commis la violence. C’est cette logique qui a permis de fortifier le système carcéral. La violence domestique et genrée est devenue un angle d’approche très important pour envisager l’abolition. C’est pourquoi, pour nous, l’abolition de la prison doit être pensée selon une approche féministe. Il faut réduire les coups et les blessures mais en ne pensant pas la prison comme seule solution aux problèmes sociaux.

AD : Et dans ce contexte, le féminisme carcéral nous permet d’aborder les problématiques de genre et de sexualité au sein d’un champ d’action plus large afin de changer le monde, de transformer les conditions économiques et sociales. C’est une manière de nous distinguer des approches d’autres féministes qui pensent en simples termes d’assimilation des femmes dans l’état actuel de la société. Comme le féminisme du plafond de verre par exemple, un féminisme qui se contente du fait que les femmes soient considérées comme les égales des hommes.

GD : C’est aussi un enjeu pour le féminisme intersectionnel qui pense en termes de catégories de race et de genre, voire même de classe, mais sans nécessairement s’attarder sur la façon dont l’industrie carcérale fortifie ces structures.

AD : Exactement. J’utilise le terme d’« abolition feminism » aussi en résonance à la forme d’abolition sur laquelle portaient les écrits de W.E.B. Du Bois au début du XXe siècle. Nous pensons ainsi la notion dans son sens élargi. Il ne s’agit pas uniquement de l’abolition des prisons ou de l’abolition de la police en tant qu’appareil répressif mais plutôt de la transformation des conditions socio-économiques qui confirmerait que nous n’avons plus besoin de ces institutions autoritaires. C’est par conséquent une approche révolutionnaire qui souligne un féminisme représenté par des universitaires et des activistes appelant à l’anticapitalisme. C’est un projet anticapitaliste.

La notion d’intersectionnalité est aussi beaucoup discutée aujourd’hui en France. Je dirais davantage dans le milieu activiste que dans le milieu universitaire même si, pour ce dernier, c’est dans le domaine des études de genre qu’on la retrouve le plus. Vous avez évoqué la catégorie de race ; c’est un terme qui a été banni du vocabulaire français et qui, depuis juillet 2018, a été supprimé de la Constitution par l’Assemblée nationale. L’article 1erne le mentionnera plus. La nécessité de ne plus faire de distinction de sexe a en revanche été ajoutée. On lit ainsi « La République assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de sexe, d’origine ou de religion »au lieu de « sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Je m’interroge sur la suppression de ce terme de race qui, d’une certaine manière, tend à lisser les problématiques raciales, sociales et culturelles qu’il sous-entend dans un contexte où le racisme est toujours présent. Que pensez-vous de ce point ? Comment pouvons-nous penser cette catégorie de « race » selon les pays ?

GD : Aux États-Unis, nous appartenons à la génération pour qui cette notion est issue d’un savoir universitaire et qui a produit un retour de bâton qui n’est pas très différent de ce qui se passe en France en ce moment. Dans certains États, incluant la Californie, et dans le contexte académique, l’idée que la race n’était pas un fait biologique est devenue une raison pour délégitimer diverses formes de recherche ou de programmes sociaux par exemple. Et les débats se poursuivent. Nous avons encore des polémiques autour des pratiques liées à la discrimination positive en Californie. La « proposition 209 » a même rendu la discrimination positive illégale en 1996.

Ce qui est intéressant dans le contexte français est la substitution de la catégorie de race par la catégorie de sexe même si elle est entendue dans sa non-distinction. Aux États-Unis, nous sommes dans une période où au sein des contextes activistes et dans une moindre mesure à l’université, la catégorie de sexe n’est plus viable. Comme nous pensons en terme de genres multiples, le genre lui-même est également déstabilisé. Qu’en France la religion ou le sexe restent des catégories mais que la race soit écartée me semble compliqué. En particulier parce que la religion, en lien avec la laïcité et un environnement marqué par les migrations postcoloniales vers la métropole, a produit un déploiement racial des catégories religieuses.

AD : On ne peut pas soutenir le fait que la notion de race étant idéologique, elle n’a pas de conséquences. La race peut être irréelle et fictionnelle et dans le même temps sonner le clairon de dommages massifs dans le monde réel. Supposer que l’on puisse se diriger vers une fin du racisme simplement en refusant de voir la race est une fracture dans la façon de comprendre les façons dont le racisme a été si fondamental au développement d’une histoire humaine en particulier dans le monde occidental. Je pense que la France devrait étudier l’histoire des États-Unis et les échecs qui ont résulté du fait de considérer l’absence de préjugés raciaux comme une voie vers l’égalité raciale. Le fait d’apprendre à ne pas voir la race (en face) n’a jamais fonctionné et ne fonctionnera jamais.

Voilà où nous en sommes aux États-Unis plus de 130 ans après la soi-disant émancipation des esclaves, des peuples d’origine africaine. Et nous continuons à faire face à des questions qui ont été historiquement créées par l’esclavage. Nous continuons à vivre comme des gens qui ont défendu un au-delà de l’esclavage et de la colonisation. Il n’est pas concevable de penser que l’on puisse s’extirper de l’imbroglio de la race simplement en décidant de l’oublier en tant que catégorie. Je pense que la France choisit la mauvaise direction, mais celle-ci n’est pas contradictoire avec la façon dont la religion est abordée dans le pays. Comme Gina l’a souligné, la notion de laïcité dans son ensemble est celle qui privilégie certaines religions et ciblent d’autres en les réprimant.

En vous écoutant je m’interrogeais sur les différentes formes de luttes contre le racisme qui se sont développées aux États-Unis en particulier plus récemment avec un mouvement comme Black Lives Matter. Pensez-vous que les outils de protestation soient très différents aujourd’hui si on les compare à ceux des années 1960 ou 1970 ?

AD : Oui, c’est très différent. On ne peut jamais vraiment prédire quels seront les aboutissements des mouvements sociaux. Et personne n’aurait pu anticiper que le mouvement des droits civiques évoluerait ainsi, débutant tout d’abord à Montgomery dans l’Alabama pour parvenir à des changements majeurs dans la société. Mais on peut voir que ce mouvement du milieu du XXsiècle s’est transformé en un mouvement appelant à l’intégration et à l’assimilation. Le racisme ne concerne pas seulement des gens qui ont de mauvaises idées et le contrer ne consiste pas à pointer du doigt des individus qui ont une inclinaison vers la discrimination. Aujourd’hui beaucoup d’activistes ont une meilleure connaissance du caractère structurel du racisme, ils et elles nourrissent une approche beaucoup plus radicale. Ils et elles condamnent les auteurs de violences d’État, et les poussent à être jugés en se spécialisant dans les rouages juridiques et politiques.

Par exemple, la militarisation de la police a clairement commencé à être dénoncée après les événements de Ferguson en 2014. La violence infligée aux communautés noires aujourd’hui induit des analyses plus complexes que celles que l’on pouvait convoquer dans les années 1960. On pourrait avancer que les Black Panthers faisaient face aux mêmes problèmes n’est-ce pas ? Mais leur approche était plus celle d’un face à face avec la police que d’une analyse de l’appareil policier en lien avec la structure du racisme, elle-même liée à l’impérialisme. Il est difficile d’isoler ces questions en les décontextualisant. Il y a beaucoup de différences mais sans doute la plus grande concerne le rôle des femmes. Il y avait beaucoup de femmes militant au Black Panther Party même si on ne le sait pas forcément car elles n’étaient pas mises en avant.

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