« Au Cameroun, héros et résistants n’ont jamais gagné. Seuls ceux qui ont collaboré l’ont emporté »

« Au Cameroun, héros et résistants n’ont jamais gagné. Seuls ceux qui ont collaboré l’ont emporté »

Rencontre avec le réalisateur Jean-Pierre Bekolo, créateur de la série «Our wishes » retraçant l’histoire de la colonisation allemande à la fin du XIXe siècle.

Réalisateur d’Our wishes, une série télévisée consacrée à la période de la colonisation allemande du Kamerun à la fin du XIXe siècle, Jean-Pierre Bekolo s’inquiète de voir l’histoire de son pays totalement ignorée par ses concitoyens. Retour sur la genèse d’un projet aussi ambitieux qu’original.

Comment est née l’idée de votre série ?

Jean-Pierre Bekolo En 2004, j’ai reçu un projet de Karin Oyono, une Allemande installée au Cameroun depuis cinquante ans qui avait écrit 2 000 pages d’une série télévisée sur toute l’histoire de la colonisation allemande au Cameroun, de la signature du traité germano-douala en 1884 jusqu’en 1916 [date qui marque la fin de l’hégémonie allemande]. Elle avait réussi non seulement à donner chair à des personnages historiques mais aussi à dramatiser cette histoire.

D’où vient le titre de la série ?

Our wishes est le nom du document que les chefs douala ont adressé aux Allemands, dans lequel ils exprimaient leur désir de voir préservés leur pays, leur population et leur culture. Ils pensaient qu’ils pouvaient cohabiter avec les Européens et ils ont exprimé, à travers ce texte, leur vision de ce qu’aurait pu être ce vivre-ensemble. Ils se sont mépris sur les intentions des Allemands. Mais il me semblait important d’un point de vue symbolique de revenir sur cette vision.

En quoi ce projet est-il novateur ?

En Afrique, nous ne pouvons plus continuer à vouloir faire de la télévision comme les autres le font ailleurs. Nous devons nous adapter aux réalités locales et changer le paysage des séries télévisées. Des chaînes comme TV5 et A + proposent des modèles d’une Afrique infantile, effaçant les histoires ambitieuses et édulcorant tout. Chez A +, c’est un jeune Français qui vous apprend ce que les Africains aiment ou pas ! Il est primordial de nous réapproprier le discours sur nous-mêmes.

Les autorités camerounaises ont-elles été sensibles à ce projet ?

Absolument pas ! On avait contacté CRTV [la chaîne publique camerounaise], qui sera partenaire pour la deuxième saison, mais à l’époque la chaîne ne nous a jamais répondu. Idem pour le ministère de la culture. Même pour le lancement officiel le 30 juin, le ministre de la culture a préféré se faire représenter. J’ai produit moi-même ce projet-pilote, avec un petit appui du Goethe Institut et d’Equinoxe TV, qui diffuse la série avec CRTV.

Comment l’histoire de la colonisation est-elle enseignée au Cameroun ?

Elle ne l’est pas ! C’est seulement ceux qui entreprennent des études universitaires qui l’apprennent. Et encore ! Ils doivent aller au-delà de la maîtrise. Au Cameroun, on a certes une vague idée de qui est Rudolf Douala Manga Bell, mais on ignore comment s’est construit le pays. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de réaliser une série télévisée, qui permet de toucher aussi bien les grands-mères que leurs petits-enfants.

King Bell est présenté comme un traître, prêt à vendre les terres de son clan aux Allemands. Vouliez-vous montrer que la colonisation n’aurait pas été possible sans la complicité de certains Africains ?

Pas exactement. Our wishes est davantage un film sur l’Afrique et le Cameroun que sur l’Occident. Je ne voulais pas montrer ce qu’avait été la colonisation pour les Occidentaux, mais parler de nous-mêmes, présenter une Histoire vécue de l’intérieur. Pour cela, il fallait montrer les tensions internes. Au fond, c’est plus une critique de nos sociétés. On ne se regarde pas assez. Nous devrions le faire davantage. Les Allemands ont donné de l’argent à King Bell pour qu’il le redistribue aux autres chefs. Mais il rêvait d’un bateau à vapeur et il a tout gardé pour lui. Aujourd’hui, dans la relation Afrique-Occident, des personnages comme King Bell, qui se sert de la puissance que lui octroie l’étranger pour contrer ses adversaires ou maîtriser ses parents, existent toujours.

Le petit-fils de King Bell, Rudolf Douala Manga Bell, sera un résistant. Il luttera contre la colonisation et finira pendu par les Allemands. Que représente cette famille dans l’imaginaire des Camerounais aujourd’hui ?

Ce nom a une résonance très forte. Les Bell restent une famille emblématique qui a joué un rôle majeur dans ce qu’est devenu le Cameroun. Le père de Rudolf, Auguste Manga Ndoumbe (fils de King Bell), avait été envoyé à Bristol faire des études. Il connaît comment fonctionnent les Européens quand il s’agit de discuter avec les Allemands. Il n’arrive pas à trancher entre Lock Priso, qui ne veut pas signer avec les Allemands, et King Bell, dont il est l’héritier. Rudolf, que l’on connaît mieux, n’a alors que 7 ans. Ce n’est que bien plus tard qu’il s’opposera aux Allemands. Mais il n’est pas le seul. Chaque année, le centre Doual’art de Marilyn Douala Manga Bell, son arrière-petite-fille, organise en août la Journée des héros. Et à chaque édition, on découvre de nouveaux résistants tués par les Allemands. Ce travail de mémoire est remarquable et essentiel, mais il relève d’une initiative privée. Je ne comprends pas pourquoi l’Etat camerounais a abandonné son Histoire, en particulier cette période.

Vous dites que cette Histoire porte les germes de ce que va vivre le continent africain jusqu’à ce jour. Pouvez-vous expliquer ?

Quand Lock Priso résiste, les Allemands vont faire pression sur lui au moyen de la dette. Les Allemands, qui négocient l’accord germano-douala pour le compte de Woermann, ami de Bismarck, en prélude à la conférence de Berlin, sont d’abord des commerçants. Ils lui bloquent l’accès aux créanciers. Et lui demandent de rembourser ses dettes. Autre exemple : alors que l’huile de palme était une valeur de référence, les Allemands vont la dévaluer pour mettre à genoux les habitants de ce qui va devenir le quartier de Bonabéri, où Lock Priso gouvernait. Rappeler ces faits permet d’éclairer le présent. Mais aussi de déconstruire le mythe qui existe autour de la présence allemande. Il y a encore chez certains Camerounais une nostalgie de la période allemande, pendant laquelle des constructions, comme le chemin de fer actuel, ont été menées à bien. Les Français, dont les règles étaient plus irrationnelles – alors qu’avec les Allemands, on savait à quoi s’en tenir – n’ont rien développé.

« Our wishes » montre que ce nouveau pays, le Kamerun, se construit dans la corruption…

Oui, le Kamerun s’est construit dans la corruption et tout ce qui va avec. On donne l’argent à quelqu’un et celui-ci ne le redistribue pas. C’est très camerounais, ça ! Le problème que nous avons au Cameroun, c’est que les héros n’ont jamais gagné. Qu’il s’agisse des résistants à la colonisation ou des nationalistes. Ce sont ceux qui ont collaboré qui l’ont toujours emporté. Et on entretient cette idée terrible que résister ne sert à rien.

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