Au Sénégal, l’amour toujours à l’épreuve des castes

Au Sénégal, on ne badine pas avec la généalogie. Les castes composent toujours une hiérarchie sociale rigide qui vient parfois contrarier les histoires de cœur. Nous vous proposons un documentaire sur ces amours interdites.

Au Sénégal, il est difficile pour des Keita ou des Coulibaly, des familles “nobles”, d’épouser des Seck, de la caste des forgerons, ou des Ndour, de la caste des griots… Il faut beaucoup de courage et de persévérance aux couples pour faire triompher leur amour et imposer leur mariage à leurs proches.

France 24 a rencontré le jeune couple formé par Khady, griote, et Massamba, noble, dont la famille refuse l’union, au nom de la tradition.

Un coproduction Arte et Baozi Production, en partenariat avec France 24 et RFI.

Source: France 24

___________________

Gora Mbodj, sociologue : « Le système de Caste ne repose sur aucun fait réel »

Gora Mbodj est professeur Titulaire des Universités (Sociologie) à l’université Gaston Berger de Saint-Louis (UGB). Il est actuellement membre du Conseil National de Régulation de l’Audiovisuel (CNRA). Il a dirigé l’UFR de lettres et Sciences Humaines de 2000 à 2006. Il est Directeur du CIERVAL et Membre du Bureau International de l’AISLF. En 1987, il a soutenu un Doctorat d’Etat en Lettres et Sciences Humaines (Sociologie) et un Doctorat en Sciences du Développement, de l’Education et de la Formation (psychologie et Sciences de l’Education), en 1981 à l’Université de Toulouse 2 Le Mirail (France). Il fait le point avec nous sur les articulations des castes dans notre société…

Que savons-nous scientifiquement sur les castes au Sénégal ?

En sociologie, à l’U.G.B, les castes sont étudiées dans le chapitre qui concerne la morphologie sociale et la dynamique sociale. La morphologie sociale traite de la structure sociale et la dynamique sociale, des changements sociaux. L’étude pose donc le problème de la hiérarchisation sociale et répond aux questions que se posent la sociologie et les sociologues à savoir : comment tient la société ? Pourquoi les hommes acceptent-ils l’ordre social ? Pourquoi laissent-ils d’autres exercer le pouvoir à leur place ? Qu’est-ce qui fait que certains acceptent d’être inférieurs par rapport aux autres ? Trois formes, au moins, existent dans la hiérarchisation sociale : la hiérarchisation se rapportant au pouvoir (les ordres) qui décrit que tel groupe a pouvoir sur d’autres et qui répartir les individus en hommes libres et en captifs. Celle qui est liée à la profession, à la notion religieuse du pur et le l’impur (les castes) et à l’endogamie. Enfin, celle qui concerne les classes sociales telles que l’a si bien décrit Karl Marx.

Au Sénégal, les deux premières stratifications existent : les ordres et les castes. S’agissant de la stratification sociale liée aux castes, au Sénégal, le professeur Abdoulaye Bara Diop, dans son ouvrage intitulé la Société wolof, est un des maîtres reconnue dans le domaine de la sociologie. Pou lui, la caste est « une stratification sociale spécifique irréductible dont l’existence répond à trois critères : le fonctionnement théorique du système est idéologique et se trouve dans l’opposition religieuse du pur et de l’impur ; au niveau du concept de la hiérarchisation (aspect essentiel de l’idéologie) il y a disjonction du statut et du pouvoir et subordination di premier au second ; la société toute entière doit être constituée de castes. « Nous même, nous avons étudié la problématique de la stratification sociale au Sénégal et en milieu wolof dans son rapport avec la corporéité (l’ensemble des actes et des signifiances du corps). Cette étude était l’objet de ma thèse d’Etat : « corporéité et socialisation en milieu wolof ».

Dans ce milieu on note trois catégories de caste : les Geer, (la caste supérieure) qui sont les non artisans de cette société, ce sont essentiellement des agriculteurs et accessoirement des éleveurs et des pêcheurs, les ñeeño, subdivisés en jëf-lekk (artisans), en sabb-lekk (griot) et les Ñoole issues généalogiquement d’un père cadavre tel qu’il été raconté par R.Rousseau dans les cahiers de Yoro Diaw, étude sur le walo.

En quoi les castes s’articulent-elles à votre thèse sur les logiques du corps ?

Ma porte sur la socialisation de la personne wolof dans son rapport avec les actes et les signifiances du corps. Il s’agissait de montrer que la société wolof pour intégrer la personne dans son milieu, passe par des pratiques centrées sur le corps, usant des techniques des apparences et des représentations des choses du corps qui perpétuent la construction de la société.

Pourquoi traditionnellement, une division du travail s’est cristallisée en hiérarchie sociale différente de la logique de classe ?

Si on se réfère à Durkheim qui a centré sa thèse sur la Division sociale du travail, nous percevons clairement qu’il y avait deux types de solidarité dans la société : la solidarité mécanique et la solidarité organique. La solidarité mécanique caractérise les sociétés traditionnelles : les individus sont semblables les uns aux autres ; ils partagent les mêmes sentiments, obéissent aux mêmes croyances, aux mêmes valeurs. C’est la similitude et la reproduction des statuts et des rôles qui créent la solidarité.

La solidarité organique, caractéristique des sociétés modernes, résulte au contraire de la différenciation des individus. Ceux-ci sont liés les uns aux autres parce qu’ils exercent des rôles et des fonctions complémentaires qui sont acquis à l’intérieur du système social. Alors que dans la société traditionnelle les rôles et les statuts sont donnés. Ces deux types de solidarité constituent les deux pôles entre lesquels évolue la société. Pour que les individus éprouvent le besoin de se répartir des tâches, il faut qu’il existe une conscience de l’individualité qui ne peut résulter que de la vision du travail.

Traditionnellement, la société wolof est une société de type mécanique, où le métier est un legs social et culturel et constitue en même temps un marqueur social ; c’est ce qui fait qu’au Sénégal la division du travail se cristallise autour de la hiérarchisation. Dans cette société de type traditionnel mécanique, la construction de l’échelle sociale se faisait à partir de strates constituées dans les différentes castes. Ce qui fait la pertinence de cette vision durkheimienne, c’est qu’elle s’inscrit dans une perspective dynamique parce que les sociétés humaines ne sont pas figées.

Quel est l’appareil utilisé pour fonder une appartenance à une caste ?

L’appareil est d’abord symbolique et la structuration des sociétés à castes laisse apparaître toute une organisation qui permet les uns et le autres de s’auto identifier, c’est qu’on désigne par le terme « d’autoreprésentation ». Cet appareil est à la fois matériel et symbolique : matériel à travers les pratiques, les façons d’agir, d’être, de se sentir et de se comporter, symbolique à travers les croyances, les idées, les valeurs sociales et culturelles et surtout les représentations sociale. C’est tout le système qui contribue à l’érection des barrières sociales et par ricochet à fonder l’appartenance à la conscience de caste.

Comment explique-t-on cette résonance dans d’autres sociétés ?

L’organisation des sociétés en strate supérieure ou inférieure a toujours existé. Celle-ci peut se fonder sur des castes, des ordres ou des classes. Expliquer cette résonance dans d’autres sociétés, c’est un peu se référer à l’histoire de ces sociétés parce que cette hiérarchisation sociale est le fruit de l’histoire.

Pourquoi les castes qui sont inscrites dans des systèmes traditionnels sont-elles encore opératoires ?

Comme nous l’avions montré plus haut avec les sociétés à solidarité mécanique et les sociétés à solidarité organique, Durkheim avait bien montré ce qui caractérise les sociétés modernes. Par exemple en Europe et notamment en France existait la société des ordres structurées autour di clergé de l’Etat, avec la révolution de 1789 les ordres avaient disparu car dans ces sociétés il n’existe pas de castes. Maintenant pourquoi les castes sont toujours opératoires malgré l’avènement de la modernité, parce que l’appareil qui régente cette structuration de la société en caste est toujours maintenu. Cet appareil est symbolique et comme vous le savez les représentations et les croyances ne s’effacent pas si vite.

A quoi l’endogamie renvoie-t-elle sur le plan sociologique ?

Nous avons diverses formes de mariages, l’endogamie comme l’exogamie correspond à une terminologie employée dans l’étude des relations sexuelles en rapports avec le rang social et propre à chaque société. L’endogamie est la règle de mariage qui prescrit qu’un individu épouse quelqu’un faisant partie de sa communauté, de sa classe sociale, de sa nationalité de son ethnie ou de tout autre groupement social. De telles prescriptions existent plus ou moins virtuellement dans toutes les sociétés et entraînent une très forte sanction à l’égard des individus qui les transgressent. Le terme est générique et s’adresse au groupement ou au système social en général. Ramener au niveau des systèmes de classe, des systèmes d’ordre ou des systèmes de caste le terme d’endogamie peut se muer en isogamie. Ce phénomène existe lorsqu’il y a possibilité de mariage d’individus différents à l’intérieur d’une caste.

Par exemple quand un sabb-lekk (griot) se marie à un jëf-lekk (forgeron). Par contre nous parlerons d’homogamie lorsque l’institution sociale porte sur les classes sociales c’est-à-dire les différentes catégories socioprofessionnelles ou sociales. Dans ce cas, nous assistons au mariage d’individus de même rang ou de même position sociale. Quant à l’exogamie c’est le fait de se marier en dehors du groupe d’appartenance. Enfin lorsque des groupes de niveau et de rang social différents dans la stratification sociale se marient on parlera d’anisogamie. Lorsque les individus se marient sans tenir compte de la différence de classe ou de catégorie sociale on parlera d’hétérogamie. 

Trouvez-vous que ces formes d’exclusion (ou d’auto exclusion) sont utiles pour la société sénégalaise présente ?

Utile ? Je n’en sais rien, mais ce qui semble évident, c’est que la société s’en sert, même si chaque individu sait que ce système ne repose sur aucun fait réel, sur aucun système rationnel. On a l’impression que c’est une auto duperie consciente des individus interagissant dans le système social.

Comment se fait-il que les castes préexistent dans une société dite islamisée ?

Le système d’hiérarchisation sociale existe en Islam, mais il repose sur la foi entre ceux qui croient et ce qui ne croient pas. Il ne repose pas sur des prénotions ou des représentations liées aux castes. Le système des castes comme l’a montré plusieurs chercheurs de fonde surtout sur la tradition et la représentation. Comme nous le savons au Sénégal et dans les pays limitrophes la tradition et le symbolique sont suractivés.

Pourquoi nombre de personnes qui développent une attitude de défiance par rapport à d’autres sénégalais de caste différente ne l’affirment pas ouvertement ?

Ils ne l’affirment pas cas ils ont peur d’être indexés di doigt. Malgré la persistance des castes, des changements sociaux et le développement des sciences et des techniques accordent peu de crédit rationnel au principe ou à l’idéologie du pur ou de l’impur et de l’endogamie.

Pourquoi lorsqu’une famille se lie avec un occident, le problème des castes n’est pas mis en exergue ?

Dans un mariage où les deux conjoints ne développent pas la même idéologie liée aux castes, où un des conjoints ne connaît pas le système des castes, la conscience, les actes et les pratiques qui s’y réfèrent sont dilués. Le problème des castes n’est pas alors mis en exergue.

Pensez-vous que ce système des castes va disparaître un jour ou tendra vers sa consolidation ?

Question difficile à répondre. D’une part la conscience de caste reste vivace dans la mentalité et la pratique des sénégalais et de part et d’autre on la revendique. D’autre part les changements sociaux notamment ce qui se rapporte aux pratiques et la profession ouvrent des perspectives multiples qui n’interdisent plus ou tolèrent de plus en plus l’inter professionnalité et l’exogamie. (Amul geer, amul gewel Mbëgeel la xew) semble être le leitmotiv des générations en herbe.

Paradoxe « Les castes dépassées mais un frein au mariage » Au Sénégal, lamour toujours à lépreuve des castes

Castes et Mariage ; Paradoxe : « Les castes dépassées mais un frein au mariage»

L’histoire du Sénégal est marquée par une hiérarchisation de sa population en castes. Pour aborder la problématique des castes et cerner la réalité qui s’engage, on peut indexer au moins trois aspects : une fermeture sociologique, une spécialisation socioprofessionnelle héréditaire et un processus d’intériorisation des discours infériorisant, tenus par l’autre. Mais beaucoup de penseurs ont expliqué le système comme un moyen de diviser le travail au sein de la société. Cheikh Anta Diop dira d’ailleurs que « le système des castes est né d’un division du travail, mais sous un régime politique avancé, monarchique, car on ne trouve jamais de castes sans noblesse. Cependant, il est fort probable que la spécialisation dans le travail qui a abouti à l’exercice du métier par héritage dans le système des castes à l’échelle familiale et individuelle, soit élaborée depuis l’organisation clanique ».

Si nous prenons comme exemple le milieu wolof pour mieux appréhender le système des castes, on note une stratification composée de Gèèr ou nobles et de ñeeño de caste inférieure. Précisions que terme caste est assez élastique. Dans cette même ethnie wolof, les ñeeño sont, en fonction de leurs activités, de divers ordre : guéwel (griot), tëgg (forgeron, bijoutier), uudé (maroquiniers) etc.

Une étude de l’Agence Dakaroise d’Etudes Stratégiques et de Recherche (ADESR) nous renseigne que 76% des dakarois estiment que le système des castes est dépassé, contre 22,2% qui pensent le contraire. On note d’ailleurs que 78,4% de ces personnes déclarent être prêtes à se marier avec une personne de caste différente. L’argument d’une opposition familiale se trouve être le plus probant pour les 21,1% qui avouent ne pas être prêts à se marier avec une personne de caste différente.

Cependant, on se rend compte que dans la réalité, les mariages entre castes différentes sont encore un phénomène marginal. Malgré l’islamisation et la modernité, se marier en dehors de leurs castes est difficilement réalisable par les ñeeño. Ces derniers, eux-mêmes, par fierté, rejettent dans certains cas le mariage avec des Gèèr. De ce fait, si on demande aux personnes interrogées par l’ ADESR pour cette étude, si les castes sont un frein au mariage, elles sont 57,1% à répondre par l’affirmation. Il n’y a que 39,5% qui soutiennent l’inverse. C’est donc une hypocrisie avérée qui entoure la question des castes. Les ñeeño et les gèèr partagent le commun vouloir de vie commune, mais lorsqu’il s’agit de « mélanger leur sang », les réticences se font remarquer des deux côtés.

Toutefois, du fait du caractère mercantile de l’économie moderne, qui n’a épargné aucun milieu, le système des castes a été bouleversé dans son aspect portant sur la division du travail. Ils sont aujourd’hui nombreux, les gèèr qui s’activent dans les métiers jadis réservés aux ñeeño, comme la musique, la bijouterie… D’ailleurs, sur les 43,8% des dakarois qui trouvent que le système des castes est encore opérant, seuls 24,1% pensent qu’il continue de l’être à l’occasion des activités résiduelles.

Sue le sujet, la jeune génération se montre plus ouverte et désireuse de s’ériger en porte-étendard d’une mutation sociétaire qui favorise l’équité et combat la discrimination. Cependant, les coutumes et les croyances ne peuvent pas disparaître du jour au lendemain. Les conservateurs auront toujours une certaine longueur d’avance sur les révolutionnaires qui devront s’armer de patience et d’abnégation pour atteindre leur but.

Recueillis pas Massamba Mbaye

Source : Galsentv.com

About Tjefin

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.