“Bombardement” de Bouaké : la “bombe” de Mediapart

“Bombardement” de Bouaké : la “bombe” de Mediapart

La vérité sur ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire (singulièrement à Bouaké) en novembre 2004, est-elle en marche ? Il semble bien que oui. Quelques jours après le retour d’Abidjan de Bernard Kouchner, ministre français des Affaires étrangères, et plus d’un an après le départ du pouvoir de Jacques Chirac, une enquête publiée par Mediapart, le journal en ligne créé par Edwy Plenel, évoque clairement la possibilité que l’attaque du camp militaire français de Bouaké ait été perpétrée par… la France ! Il s’agit de la thèse de l’auto-attentat fabriqué pour se donner l’opportunité d’entrer en guerre que nous avons défendu, dans le mépris général, au Courrier d’Abidjan.

Fabrice Lhomme, l’auteur de cette enquête, est un ancien du Monde. Il connaît la Côte d’Ivoire pour y avoir “couvert” l’affaire Mahé (du nom d’un jeune Ivoirien tué par l’armée française dans l’ouest du pays) et “l’affaire” du bombardement de Bouaké. J’avais évoqué ici son projet de livre, jamais arrivé à son terme, sur les relations entre Paris et Abidjan (France-Côte d’Ivoire : le double jeu). J’avais essayé de le joindre, sans succès. Il avait réagi sur ce blog, mais je n’étais pas parvenu à avoir son adresse électronique, pourtant envoyée avec son commentaire – je ne maîtrise pas tous les aspects du logiciel de publication d’Ivoire-Blog…
Mediapart étant un site payant, je ne peux pas me permettre de reprendre l’intégralité des articles de Fabrice Lhomme – son papier de synthèse, des extraits commentés de la déposition de Dominique de Villepin face à la juge Florence Michon, et une interview de l’avocat des familles des militaires français morts à Bouaké. Je peux toutefois vous en livrer quelques extraits…

Le titre de l’article principal de Lhomme est explicite : “L’enquête sur le bombardement de Bouaké se heurte à la raison d’Etat”. Lhomme écrit :

“Plus que jamais, le bombardement meurtrier du camp militaire français de Bouaké (Côte d’Ivoire), qui coûta la vie à neuf soldats français en novembre 2004, a des allures d’affaire d’Etat. Le 8 avril dernier, le ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, a indiqué à la juge du Tribunal aux armées de Paris (TAP), Florence Michon, qu’il ne souhaitait pas déclassifier le rapport de fin de mission de l’ancien ambassadeur de France à Abidjan, Gildas Le Lidec, conformément aux recommandations de la Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN).
Ce document, qui couvre la période 2002-2005, l’Etat le couve jalousement. (…)
Depuis le début de l’enquête, tout se passe comme si l’Etat français avait quelque chose à cacher dans cette affaire dont on sait désormais presque tout… hormis l’essentiel : qui a donné l’ordre de bombarder, le 6 novembre 2004, une position française basée dans le lycée Descartes de Bouaké, au nord du pays, région alors aux mains des rebelles opposés au président Laurent Gbagbo? (…)
Dès le lendemain de l’attaque du lycée Descartes, les soupçons se sont logiquement portés sur l’entourage du président Gbagbo (les Sukhoï appartenaient à l’armée ivoirienne). Le chef de l’Etat ivoirien a toujours contesté avoir donné l’ordre d’attaquer des positions françaises, privilégiant la thèse d’une bavure et observant que le bombardement meurtrier avait servi de prétexte à la France pour mener des représailles, avec éventuellement pour objectif à court terme de le renverser…
Ce qui est certain, c’est que l’attitude des autorités françaises juste après l’attaque est pour le moins troublante.”

Interrogé par la juge, Poncet n’hésite pas à “mouiller” Alliot-Marie, donc Chirac.

Lors de son audition, le général Poncet est revenu sur l’un des épisodes les plus intrigants de cette affaire. Le lendemain du bombardement, les forces françaises arrêtaient à l’aéroport d’Abidjan neuf Ukrainiens, quatre Biélorusses et deux Russes. Des mercenaires qui, a priori, avaient toutes les chances de détenir des informations sur l’équipage des deux Sukhoï. Les services de renseignement français savaient déjà à cette date que chaque avion était composé d’un pilote slave et d’un co-pilote ivoirien.
Or, dès le 11 novembre 2004, les quinze personnes arrêtées étaient relâchées et remises à l’ambassadeur de Russie, à la stupéfaction des militaires français.
«Je n’avais pas du tout envie de lâcher ces personnes», a confié le général Poncet à la juge, indiquant avoir reçu «cette instruction par deux canaux différents. D’une part le canal diplomatique, d’autre part le canal militaire. C’est l’ambassadeur de France qui m’a fait savoir qu’il fallait remettre ces personnes au représentant de la Russie.»
Le général dit avoir reçu l’ordre formel de libérer les mercenaires du général Emmanuel Beth, commandant du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO). «Le général Beth n’a pu que me retransmettre un ordre qu’il avait lui-même reçu, il n’a pas pris d’initiative sur ce plan-là», a cru bon de préciser le général Poncet. «Avez-vous demandé des explications au général Beth, ou à votre interlocuteur, sur les raisons de cette décision?» s’est enquise la juge.

«Oui. Dans la discussion, de manière informelle, je me suis interrogé pour savoir pour quelles raisons on relâchait des personnes qui étaient des mercenaires et qui savaient certainement des choses intéressantes.

— Avez-vous eu une réponse ?

— Non.»

Publiquement, au cours de différentes interviews, Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la défense, a notamment invoqué des motifs juridiques pour justifier l’élargissement des quinze mercenaires. Un argument qui ne convainc visiblement ni la juge, ni le général Poncet, qui a déclaré : «Selon moi, le cadre juridique ne posait pas de problème. Je vous renvoie à la loi Pelchat sur le mercenariat, qui date de 2003, et qui dit que l’on doit par tous les moyens empêcher ce type d’activités (…) Je préfère donc ne pas faire trop de commentaire quant à l’absence de cadre juridique.»
Visiblement amer, le général Poncet a conclu : «De toute façon, nous avions bien compris que nous ne devions pas nous intéresser aux mercenaires.»

«Les pilotes slaves n’étaient-ils pas des témoins gênants?» a osé la juge. «Je n’ai pas de commentaire à faire», a lâché Henri Poncet. Interrogé en qualité de témoin le 7 février, Dominique de Villepin, qui était à l’époque ministre de l’intérieur, et qui connaît par cœur le dossier ivoirien, a de son côté affirmé n’avoir été informé de rien (lire le compte rendu de son audition).

Dans son article, Mediapart laisse transparaître l’hypothèse d’un coup fourré au centre duquel se serait trouvé, dans le rôle de l’agent double, Robert Montoya, vendeur d’armes français (et ancien de la cellule antiterroriste de l’Elysée) qui a fourni à la Côte d’Ivoire les Sukhoï et… les fameux mercenaires ! Le papier de synthèse de Lhomme s’achève ainsi :

«L’implication possible dans cette affaire de Robert Montoya, personnage vraisemblablement bien connu des services de renseignements français, explique-t-elle le manque d’enthousiasme manifesté par les autorités françaises à la suite de l’arrestation des huit Biélorusses?» a demandé la juge Michon au général Poncet. «Je n’ai pas de commentaire à faire», a rétorqué le militaire, renvoyant la magistrate à ses interrogations … ou à ses convictions.”

Jean Balan, avocat des victimes, blanchit quant à lui le président ivoirien Laurent Gbagbo dans une interview, et demande que Michèle Alliot-Marie soit entendue. Extraits.

Me Balan, que vous inspire la décision du ministère des affaires étrangères de suivre l’avis de la commission consultative du secret de la défense nationale, opposé à la déclassification d’un rapport de l’ancien ambassadeur de France à Abidjan ?

Dans ce dossier, à ma connaissance, c’est la première fois que la CCSDN refuse de déclassifier un document. Parfois, on a eu du mal à obtenir la levée du secret défense, d’autres fois on a obtenu au minimum une déclassification partielle… C’est pourquoi je suis à la fois très surpris et interrogatif. Cette décision entraîne toutes sortes de suppositions. Visiblement, on touche au secret d’Etat.

Les documents préalablement déclassifiés avaient-ils permis de faire avancer l’enquête?

Oui, énormément. Nous savons désormais exactement ce qu’il s’est passé, à la minute près. Sauf un point essentiel: d’où est venue la décision de bombarder le camp français. Pour résumer, je dirais que l’on sait qui a attaqué nos soldats, mais pas pourquoi!

Au départ, les soupçons s’étaient portés sur l’entourage de Laurent Gbagbo…

C’est exact, mais on sait maintenant à 95% que cela ne vient pas de Gbagbo. Il y a de nombreux témoignages qui le confirment..

(…)

En clair, vous n’excluez pas que la France soit complice d’une affaire qui aurait pu être le prétexte idéal pour se débarrasser de Laurent Gbagbo?

C’est une hypothèse comme une autre. Cette interrogation, je ne suis pas le seul à la soulever. Des militaires mais aussi la justice maintenant se posent la question. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas en l’état d’explication rationnelle à l’attitude de la France depuis le bombardement.

Vous souhaitez que les ministres de l’époque s’expliquent?

Absolument. J’avais demandé il y a deux ans différentes auditions, qui m’avaient été refusées. Mais depuis, le dossier s’est enrichi de révélations qui justifient de nouvelles démarches. J’ai déjà obtenu l’audition de Dominique de Villepin, en tant qu’ancien ministre de l’intérieur. Et je m’apprête à demander l’audition de Michèle Alliot-Marie, au vu des nouvelles informations contenues dans le dossier. Elle s’est exprimée dans la presse pour dire pourquoi on avait laissé filer les mercenaires. Or, le dossier établit que ses justifications sont non seulement insatisfaisantes, mais surtout inexactes. Mme Alliot-Marie doit s’expliquer.

Source: kouamouo.ivoire-blog

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