Bons sentiments à la rescousse de l’esclavage (Le Monde diplomatique)

Bons sentiments à la rescousse de l’esclavage (Le Monde diplomatique)

Dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, des voix commencent à exiger l’abolition de l’esclavage grâce auquel les colons français défrichent et cultivent l’Amérique du Nord et les Caraïbes. La réaction des esclavagistes ne se fait pas attendre. Après l’émancipation, disent-ils, cette main-d’œuvre par essence paresseuse tombera dans l’indigence, entraînant avec elle la ruine de l’industrie.

En 1748, le philosophe Charles de Montesquieu soulève la question de l’émancipation des esclaves. Dominé par des considérations morales, le débat français s’enrichit d’arguments économiques : « Le sucre serait trop cher si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves », avance Montesquieu de façon provocatrice. Certains abolitionnistes s’emploient à l’époque à démontrer l’inefficacité du travail servile par rapport au travail libre : ses coûts élevés et sa faible productivité rendent l’esclavage préjudiciable au bien-être des esclaves, à la fortune des colons et plus largement à la prospérité de la métropole.

Pour contrer ces attaques, les auteurs esclavagistes développent leur argumentaire autour de deux thèses, celle de l’inanité et celle de l’effet pervers, typiques, selon le sociologue américain Albert Hirschman, de la rhétorique réactionnaire.

Selon la première, il serait inutile de procéder à une réforme qu’une loi plus générale – la domination des riches sur les pauvres – rend impuissante : « Je fais avec [le nègre que j’achète], affirme ainsi le colon Pierre-Victor Malouet en 1788, un nouveau marché, semblable à celui qui lie tous les propriétaires aux gens sans propriété. “Travaille pour moi, et je te nourrirai” : voilà le pacte universel des riches avec les pauvres. Dans toutes les sociétés, celui qui a n’accorde sa subsistance à celui qui n’a rien qu’en disposant de ses bras et de sa sueur. Quelle différence y a-t-il entre ce marché tacite et celui par lequel j’ai acquis la propriété d’un nègre, si ce n’est qu’il m’en a coûté quinze cents francs de plus qu’à vous pour avoir le droit de faire travailler un homme en le nourrissant, comme vous nourrissez votre journalier ? Mais mon intérêt m’impose encore d’autres obligations dont vous êtes dispensé. Je soigne mon nègre dans ses maladies ; je le soulage dans sa vieillesse ; j’élève et je nourris ses enfants, quoiqu’ils ne me rendent aucun service. Aucun de ces nègres, estimés par vous si misérables, ne manque du nécessaire, tandis que les journaliers indigents, que vous ne plaignez pas, bordent les rues, les grands chemins, tâchent en vain d’exciter notre commisération. » Les deux arguments de Malouet seront repris par nombre d’auteurs esclavagistes : l’universalité de l’oppression sociale est inéluctable car naturelle ; l’esclave est plus heureux que le journalier ou le paysan pauvre car son propriétaire a intérêt à le conserver en bonne santé.

Le mieux, ennemi du bien

 Bons sentiments à la rescousse de l’esclavage (Le Monde diplomatique)
Absolute Power, de Hank Willis Thomas, 2003.
L’artiste américain détourne un dessin technique en coupe d’un navire négrier construit à Liverpool en 1781, dessin que les abolitionnistes avaient diffusé afin de dénoncer les conditions de transport des captifs.
© DR.

L’abolition de l’esclavage, affirme quant à elle la thèse de l’effet pervers, aura inévitablement des conséquences contraires à celles que les abolitionnistes recherchent. Paresseux par essence, les nègres ont peu de besoins. Devenus libres dans des régions où la nature est généreuse, ils abandonneront les plantations pour vivre de cueillette, de culture vivrière, de pêche et de chasse. Privés de main-d’œuvre ou contraints de la payer très cher, les planteurs feront faillite. L’effondrement de la culture du sucre, du café, etc., entraînera la ruine des colonies et l’affaiblissement du commerce et de l’industrie de la France. Livrés à eux-mêmes, les Noirs verront leur condition se dégrader : « Nous ne voulons pas accuser ou avilir l’esclave, explique en 1843 le conseiller colonial Bovis. Nous le mettons à sa place : pour nous l’esclavage devient une fonction sociale, la fonction sociale la plus en rapport avec les aptitudes du nègre, car chez lui il n’y a pas aptitude d’intelligence égale à la nôtre. » En abolissant l’esclavage, les soi-disant philanthropes provoqueront, au bout du compte, le malheur de tous.

« J’ai déjà croisé le mensonge, le fieffé mensonge. Mais avec le ministère de l’économie, je découvre le stade ultime : la statistique. »Benjamin Disraeli, premier ministre britannique (1868 et 1874-1880)

« Le mieux est ennemi du bien. » Placée en exergue d’une brochure anonyme qui présente, en 1791, le point de vue des planteurs des colonies françaises d’Amérique, cette maxime résume l’opinion des esclavagistes face aux abolitionnistes : en défendant le maintien du statu quo favorable à leurs intérêts, ils prétendent œuvrer pour le bien public.

 

Caroline Oudin-Bastide & Philippe Steiner

Docteure en histoire et civilisations de l’EHESS. Coauteure de Maîtres accusés, esclaves accusateurs. Les procès Gosset et Vivié (Martinique, 1848), Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2015.

Source: Le Monde diplomatique

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