Bouaké : Comment et pourquoi nous sommes devenues des prostituées

Bouaké : Comment et pourquoi nous sommes devenues des prostituées

La prostitution à Bouaké n’est plus un sujet tabou en milieu scolaire et universitaire. La pauvreté, la mauvaise fréquentation et des vices sont souvent cités comme les principales causes de ce métier à hauts risques chez les élèves et étudiantes et qui prend de plus en plus d’ampleur à Bouaké.

Commençons par l’université Alassane Ouattara (UAO) à Bouaké, avec près de 16.000 étudiants (es) dont 80% qui se prennent eux-mêmes en charge.. Ils se voient obligés  de se « débrouiller »pour subvenir à leurs besoins. Certaines étudiantes choisissent de se mettre à l’aise financièrement et de prendre leur indépendance vis-à-vis de leurs familles. Pour ce faire, elles se prostituent. Très peu d’études et de statistiques parlent de la prostitution des étudiantes et des élèves à Bouaké. C’est pourquoi,  il est difficile de mesurer l’ampleur du phénomène. Quelques étudiantes qui travaillent dans ce milieu, ont accepté de partager leur expérience.

L’étudiante Béatrice, 21 ans, habite à Ahougnansou dans une petite chambre de 4 m² qu’elle partage avec une autre fille, qui étudie dans la même faculté qu’elle. Le lieu est simple : deux lits séparés impeccablement rangés, une petite télévision plasma, une table en bois qui fait office de table d’étude et un petit placard délabré dans lequel elles mettent leurs habits et les ustensiles de cuisine.

« Je suis arrivée à Bouaké, il y’a 2 ans pour mes études, je n’ai aucune aide financière. Les 10.000 FCFA par mois que m’envoie mon père lui-même sans moyens financiers ne suffisent pas. C’est avec cet argent que je dois payer ma nourriture, payer ce studio qui me revient à 7.500 FCFA. Sans oublier l’achat des fascicules, le transport et le reste de mes besoins. Donc, je n’arrive pas à joindre les deux bouts. Je ne suis pas boursière. Vous voyez ma situation ?», lance-t-elle, nerveuse et visiblement pas du tout à l’aise avec des yeux larmoyants. Elle poursuit, tout en jouant avec ses mèches : « Mon père est malade en ce moment. Il ne travaille pas et le peu d’argent qu’il gagne sert à peine à payer ses factures et s’occuper de lui-même à Adiaké. J’ai perdu ma mère depuis l’âge de 8 ans. Depuis mon arrivée à Bouaké, l’année dernière, j’ai essayé de trouver du travail, mais personne ne voulait me prendre vu mon manque d’expérience, et je ne voulais pas empiéter sur mes études ». (Ndr : Elle s’arrête, lève les yeux au ciel, prend un grand souffle et continue.) « Une fille qui habitait dans la même cour commune que moi, me venait toujours en aide. C’est elle qui, souvent m’achetait même des tampons lorsque je suis indisposée. Un jour, aux environs de 22 heures, elle m’a demandé de l’accompagner dans un maquis au quartier Air-France 1. Une fois sur place, elle m’a dit qu’il y’avait un moyen facile pour moi d’avoir de l’argent et de manger gratuitement sans fournir d’effort.  J’avais très bien compris de quoi il s’agissait, et j’ai sur-le-champ refus, car je trouvais cela immoral ». Les larmes débordant de ses yeux, Béatrice, la voie nouée enchaîne : « J’ai fini par accepter. Car ce soir là, cela faisait deux jours que je n’avais rien à manger, et le propriétaire de ma maison  me mettait la pression. Il fallait payer mon loyer de peur de me faire vider de la maison. Ma voisine m’a assurée qu’il n’y avait aucun risque et elle m’a présentée à un policier en tenue civile qui m’a dit que je serais sous sa protection. C’est depuis ce temps, que je « travaille ». J’envoie chaque mois un peu d’argent à mon père. Je surviens à mes besoins. Mais personne n’est au courant de ce que je fais. Je n’ose même pas en parler à quelqu’un. Mes amies croient que je travaille dans un bar climatisé la nuit ».

Abiba, 26 ans, comme la plupart de ses copines de la Faculté, habite l’une des résidences au Campus 1. Elle est dans le métier depuis le décès de son père survenu alors qu’elle était en classe de seconde à Bouaké, et qu’elle devrait, a-t-elle dit, se débrouiller toute seule. Elle reprend son année de Licence 2, car elle n’avait pas d’argent pour s’acheter des fascicules. « Je n’ai pas choisi cette vie, elle m’a été imposée. Et je fais avec », affirme-t-elle. Alors, comme ses consours, Abiba écume les bars et boîtes de Bouaké du crépuscule à l’aube.

Rokiatou, pour sa part explique que c’est par vice qu’elle se prostitue. « Mes parents s’occupent toujours de moi. Je ne manque de rien, mais par envie, j’ai voulu essayer car j’enviais beaucoup  des camarades d’amphi qui se faisaient entretenir par des hommes beaucoup plus âgés qu’elle. Ceux-ci viennent les chercher après les cours pour les emmener déjeuner et leur achètent des vêtements etc. J’avais envie d’essayer et j’y ai pris goût. Que Dieu m’en préserve ». Les clients de Rokiatou, a-t-elle dit, lui offrent des vêtements, des sacs, des parfums, des chaussures et lui donnent parfois assez d’argent.

Armelle, en classe de 1ère D, explique que c’est elle qui subvient aux besoins de sa famille : « Bouaké devient de plus en plus dur pour nous les jeunes filles. J’ai commencé à me prostituer parce que mes parents sont pauvres et j’avais besoin d’argent pour m’acheter mes fournitures scolaires et mon inscription. Maintenant, j’y ai pris goût. Je ne suis plus dans le besoin et je gagne toujours plus, j’ai des habitués, des cadres de Bouaké qui prennent soin de moi, et des amis du lycée qui veillent sur moi moyennant quelque chose». Elle sourit et sort de son sac à main un portable Androïd : « C’est un cadeau que j’ai reçu samedi dernier de la part d’un habitué. Un de mes enseignants ». Elle explique recevoir de nombreux cadeaux, et pense pouvoir vivre ainsi : « Je songe à arrêter mes études et à me consacrer à cette vie ». Elle se lève, fait signe qu’elle doit partir, mais elle ajoute : « De toutes les façons, je ne m’arrêterais que quand je me serais mariée ! ».

Samirha, 17 ans en classe de Terminale dans un collège privé affirme qu’elle se prostitue depuis sa classe de seconde, à cause de la démission de ses parents après une grossesse : « Quand j’étais en classe de 5ème, je suis tombée enceinte de mon enseignant. Celui-ci a nié la grossesse et j’ai été chassée de la cour familiale par mes parents. Depuis lors, je me débrouille toute seule pour m’occuper de mon fils. Mes parents sont ici à Bouaké mais n’ont jamais demandé de mes nouvelles ou comment je parviens à survivre avec un enfant . Vous voyez ce que mes propres parents et le père de mon enfant ont fait de moi ? ».

Gardien et proxénète prennent leur part

À Bouaké, ces prostituées élèves et étudiantes dont l’âge varie entre 16 et 26 ans sont présentes dans les hôtels, maquis et bars climatisés.. Pour les avoir dans leur lit, les clients doivent  débourser entre 5.000 et 15.000 FCFA pour toute la nuit et 1000, 1500 FCFA pour une passe de quelques minutes. Dans cette résidence universitaire pour filles située au quartier Commerce, Mariama et certaines de ses « camarades de nuits », doivent ruser pour sortir ou accueillir dans leurs chambres « les clients ». Les vigiles des résidences universitaires sont soudoyés pour ne pas rendre compte du  fait que ces étudiantes rentrent à des heures tardives, ou avec « leurs clients ». Elles témoignent aussi du fait que des proxénètes encadrent leur activité. Mais, elles restent très vagues sur l’identité des proxénètes étudiants ou le personnel administratif ou même quelques « enseignants » qui font office d’intermédiaires entre elles et les clients, et ne veulent pas citer de nom. Des proxénètes souvent étudiants, forces de l’ordre et « voire » des enseignants d’université, de lycée et collège les mettent en contact avec les hommes et, en échange, prennent un pourcentage sur ce qu’elles gagnent.

Salimata, 16 ans en 1ère dans un lycée public, explique que c’est un de ses professeurs du lycée qui, pour l’aider à être admise en classe supérieure alors qu’elle était en 4ème, lui a proposé de coucher avec l’un de ses amis opérateur économique de passage à Bouaké. « Bien sûr après m’avoir lui-même testée. Aujourd’hui encore, je suis sous son influence. Car, il me menace de mort lorsque je veux tout arrêter».

Adjoua, 23 ans, étudiante en Master 1, quant à elle, se fait « entretenir » par un étudiant de son amphithéâtre, et vit de la prostitution depuis des années.  «J’ai passé l’année académique  2015-2016 à dormir dans les amphithéâtres ici au campus 1. Il pouvait m’arriver de passer des jours sans manger. Il m’est même arrivé de manger des restes de nourritures d’une amie. Quelques fois, je suivais un dragueur pour qu’il m’achète à manger. Et en début de 2017, un de mes enseignants a commencé par me draguer et comme je n’acceptais pas ses avances, il a commencé à me harceler et me mettait dehors à son cours. À l’approche des examens, mon délégué d’alors et l’enseignant en question m’avaient dit que si je voulais réussir mon année, il fallait que j’y mette un peu du mien. Et c’est comme ça que tout a commencé.. Après avoir couché avec lui, il m’a livré à ses amis, de hauts cadres ou à ses collègues enseignants. Ceux-ci me remettaient de l’argent que je devrais présenter à mon enseignant. Ce qu’il me donnait était pour moi. Tout cela par l’intermédiaire de mon délégué d’amphi qui lui aussi était rémunéré sur mon dos. Ce genre de situation est récurrent ici à l’université de Bouaké. Soit ce sont des étudiants qui vous obligent, ou certains enseignants eux-mêmes. Aussi, il faut dire qu’en me prostituant, je gagne ma vie. J’arrive à payer mon inscription ».

Andréa Da Silva, en Licence 2 de Droit,  a fait savoir qu’elle et quatre de ses amis    ( trois étudiantes et une élève) ,  pratiquent la prostitution hors de Bouaké.. Chaque début de week-end, elles vont offrir leur service à Yamoussoukro. « À Bouaké, le terrain est saturé. Nous ne gagnons plus grand-chose.  Alors qu’à Yamoussoukro, il y’a des personnalités qui quittent Abidjan pour venir se reposer, ou travailler les week-ends à Yamoussoukro. Là-bas, moi je peux rentrer à Bouaké avec 40.000 ou 60.000 frs CFA. Si je n’ai rien eu c’est au moins 25.000 frs CFA ».

Une Etudiante reine du proxénétisme    

Un réseau a même été créé par une étudiante qui « branche » les élèves et étudiantes sur des Libanais, des Marocains et autres expatriés européens. C’est ce que nous ont  affirmé plusieurs gérants d’hôtel, maquis et bars climatisés. « La prostitution en milieu estudiantin et scolaire est un phénomène réel à Bouaké. Moi qui vous parle, j’ai un répertoire d’étudiantes dans un catalogue. Je le montre quand des hommes souffrant d’une envie de satisfaire leur libido me sollicitent. C’est un réseau d’une étudiante, c’est son numéro qui se trouve dans les catalogues », a avoué J-C Kouadio, gérant d’hôtel. Sans avoir oublié de préciser que c’est à cette dernière qu’appartiennent les filles et qu’eux, les gérants sont chargés de mettre les hommes assoiffés de sexe en relation avec les filles. « Mon rôle n’est que celui d’intermédiaire. Le tarif du rapport dépend d’elles. Mais après, l’homme et la propriétaire du catalogue me donnent quelque chose en contrepartie », précise-t-il en proxénète avisé.    Ajoutant aussi que ces élèves et étudiantes sont généralement sollicitées directement par des travailleurs, des étudiants et fonctionnaires en mission à Bouaké.

Aux boîtes de nuit et hôtels s’ajoute, la prostitution sur les  trottoirs aux abords des locaux de l’ancienne BCEAO , du jardin public, aux environs de la Direction régionale des Douanes et de la 3ème Légion de la Gendarmerie nationale, à la Rue du fromager à Air-France 1,  dans les ruelles du quartier Commerce, Nimbo, Soukoura, Dar-es-salam et autres où des élèves et étudiantes assises sur des briques à l’air libre interpellent des clients, pour leur proposer une partie de plaisir. Il n’est pas rare de voir des parties de jambes en l’air dans des véhicules «des clients » stationnés devant les résidences des Campus 1 et 2 de l’Université Alassane Ouattara ou autres résidences universitaires privées.

Sensibilisation assurée par des étudiants

Des étudiants ont décidé de sensibiliser leurs camarades sur ce qu’ils appellent  le métier de la honte. Interrogés, des responsables et membres d’associations syndicales d’étudiants témoignent de la difficulté à aborder le sujet de la prostitution en milieu scolaire et universitaire à Bouaké. Kim, l’un des responsables du Comité des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire (CEE-CI) explique : « Étudier devient de plus en plus difficile. Les frais d’inscriptions augmentent chaque année et beaucoup d’entre nous n’ont pas les mêmes moyens. 80% des étudiants à Bouaké se prennent eux-mêmes en charge, car les parents ont démissionné. C’est sûr qu’il y’a des camarades étudiantes qui travaillent avec leur corps, mais aucune d’elles n’en parle, ni ne le fait savoir. Ce phénomène prend de l’ampleur depuis 2012. Nous sommes une communauté d’étudiants et nous voulons nous entraider si besoin, il faut juste qu’elles viennent nous rencontrer pour parler de leurs difficultés. Nous avons à plusieurs reprises essayé d’aller vers elles, mais elles ont peur ou bien elles ont honte, je ne sais pas. Nous avons même constaté qu’il y’a des filles qui ne sont là pour les études mais pour la prostitution », explique-t-il.

À l’en croire, ces étudiantes professionnelles du sexe s’adonnent à ce métier pour faire face aux dures réalités de la vie estudiantine. « Nous ne condamnons pas ceux qui tirent à boulets  rouges sur les étudiantes qui se prostituent sans pour autant dire que nous, au CEE-CI, on les encourage à le faire. Mais, à l’université Alassane Ouattara, les conditions sont difficiles. Elles le font pour survivre et souvent même, sortir leurs familles de la précarité. Le président national, Traoré Karamoko dit  »TK » entreprend depuis lors, des démarches dans tous les sens pour freiner ce phénomène dans notre milieu. À plusieurs reprises, il a rencontré la Directrice générale du Centre régional des ouvres universitaires, le président de notre université et même nos camarades étudiantes pour dénoncer ça », a-t-il révélé avant de souligner la générosité des prostituées : « Il y a des camarades étudiants et étudiantes qui aussi bénéficient des retombées du « travail » des camarades prostituées ». Pour lui, le fait qu’il n’y ait aucune étude sérieuse sur le sujet, ni aucune vraie structure d’écoute n’étonne pas les responsables du CEE-CI qui mettent tout en ouvre pour améliorer les conditions des élèves et étudiants. « Ces élèves et étudiantes restent dans l’ombre et se terrent dans leur silence, nous ne pouvons pas estimer le nombre de nos camarades ou jeunes sours qui travaillent avec leur corps, et nous ne pouvons pas aller les obliger à y mettre fin. C’est de cela qu’elles vivent ici à l’Université Alassane Ouattara à Bouaké. Le tabou social et les mours les empêchent de demander de l’aide et de s’ouvrir sur le sujet ». Rien n’est jamais perdu, dira Kim. « Il y a toujours une solution, il faut juste que les élèves, étudiants (es), les parents, les responsables des lycées et collèges et tous les adultes, se mobilisent pour sensibiliser  nos jeunes sours sur les dangers de la prostitution ».

Toujours selon lui, il faut mettre à disposition des élèves et étudiantes, des structures d’écoute. « C’est ce qu’a fait la CEE-CI, pour aider le maximum de nos camarades en difficultés. Nous arriverons peut-être à limiter les maladies sexuellement transmissibles, les grossesses non désirées et les arrêts précoces des cours chez nos jeunes sours dans les lycées et collèges. Pour nous, la sensibilisation est primordiale pour assurer une cohabitation essentielle et durable».

Aucune institution gouvernementale encore moins l’administration de l’université qui porte le nom du Président de la République de Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara et les responsables de l’Education nationale à Bouaké ne semble avoir fait du sujet de la prostitution, une préoccupation majeure.

Réalisé par Aboubacar Al Syddick

Source: L’intelligent d’Abidjan

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