Burkina Faso: Il ya 18 ans, Norbert Zongo prédisait «Pour ce régime, le CDP sera le Cercueil Démocratique Parfait». A-t-il eu raison trop tôt?

La naissance du CDP fut ressentie comme un coup de poing dans beaucoup de milieux politiques de notre pays, surtout parmi les « petits » militants au bas de l’échelle. Les choses se sont tramées au sommet comme l’a confessé le docteur Bongnessan Yé. Les grands se sont vu et quand tout a été concocté, chacun a joué son petit numéro : congrès convoqué nuitamment pour donner l’illusion à la base qu’elle compte pour quelque chose dans ce marché de dupes ; communiqué laconique pour annoncer la « décision prise par les instances supérieures » de X ou Y parti d’adhérer au nouveau parti (le CDP) au nom de l’idéal « social démocratie ». Chacun y est allé avec son argutie favorite. Le parti central, l’ODP/MT qui a largement englouti les autres a connu ou connaît les mêmes problèmes que les autres partis qu’il a phagocytés. A la seule différence que les problèmes de l’ODP/MT après cette fusion ou cet élargissement à la base se situent parfois au plus haut niveau.

De sources dignes de foi, des hommes du bureau politique national de l’ODP/MT ont été informés de « l’élargissement par la base » de leur parti quelques heures seulement avant l’évènement. Conséquences : la fusion s’est bien passée au sommet. Mais à la base, on tâtonne toujours dans tous les partis du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP). Les bureaux politiques de tous les partis ont aiguisé les haines, poli les rancoeurs et construit les hautes murailles et l’intolérance et de l’exclusion. Et un matin, cataclysme, abracadabra comme le disent les magiciens du dimanche : le passé s’est effacé. Mieux, il n’a jamais existé. Vive le CDP, ont-ils voulu. Mais c’est compter sans la réalité : on ne joue pas impunément avec les sentiments des hommes. Mais à analyser les choses de prêt, le fondateur de ce parti a joué une très belle partie politique.

Comment et pourquoi ? De même, on peut transformer sa victoire en défaite. De quelle manière ? Le CDP est le fils de sa mère ODP/MT. Pour comprendre le nouveau parti, il faut se référer à l’ancien. L’ODP/MT était le bras politique du régime du président Compaoré. Ce parti qui était sa chose répondait à la caricature que ses détracteurs faisaient de lui : « Mange et tais toi ». Ceux qui voulaient les avantages matériels que donnait l’adhésion à ce parti étaient servis. Seulement la seule chose qui leur est interdite, c’est une quelconque ambition politique soi-même, une personnalité politique (monsieur Naré expliquez votre exemple). Et l’image de monsieur Dim Salif traduisait parfaitement la situation : « Ceux qui sont invités à boire le lait n’ont pas à compter les veaux ». La division du travail est claire et nette.

Comme l’ODP/MT, le CDP doit avoir son clan des grands : ceux qui conçoivent, assis à la droite de « Dieu le père », les premiers apôtres, les vrais saints de ce jardin désert : saint Salif, saint Simon, saint Yé, et quelques petits saints plus ou moins anonymes, commis à l’évangélisation et aux travaux comme saint Dim etc. Bien sûr quand « Dieu le père » le veut, il affecte des saints au purgatoire ou carrément en enfer, car jamais paradis n’a été aussi exigu, tout comme jamais un « dieu-le-père » n’a été aussi taciturne et aussi sévère quand il s’agit de la pérennité de son paradis.

L’ODP/MT, c’est le CDP élargi à la base. Ce qui signifie pour tous (ceux qui le veulent comme ceux qui ne le veulent pas) que le noyau central du parti reste intact. Les partis qui sont venus se dissoudre doivent observer une certaine logique dans cette politique. On ne fusionne pas en position de faiblesse. Nous avons critiqué cette attitude surtout s’agissant de la CNPP/PSD. Raisonnablement, un parti politique ne vient pas élargir un autre à la base et parler de fusion. Une fusion suppose un élargissement par la base. Cela a eu au moins le mérite d’être clair. Quand on adhère à un parti nouveau ou ancien avec ce rôle clairement défini d’élargir par la base, on reste à la base jusqu’à ce qu’on ait besoin de vous au sommet.

Le CDP est un excellent coup de poker politique du président Compaoré. Mais comme toutes les médailles, celle-là aussi a son revers. Le Chef de l’Etat a toujours donné l’impression qu’il lui faut des hommes neufs autour de lui. Il lui faut changer d’hommes, d’entourage, ceux qui répètent naïvement, ceux qui le soutiennent et ont tendance à rejeter tout sur son entourage : « C’est son entourage qui est mauvais ». S’il devait le faire, il y a longtemps qu’il l’avait fait, au tout début, quand tout le monde (y compris nous au Journal du jeudi et à La Clef) demandait le changement. Confessons que nous n’avons pas mis du temps pour savoir que là aussi, l’entourage ne compte pas pour grand-chose. Cette idée d’un président qui voudrait de nouveaux hommes autour de lui a motivé la venue au CDP des leaders des autres partis. Le Chef de l’Etat a aujourd’hui un avenir tout tracé de « président-à-vie », les uns et les autres se disent : tôt ou tard il aura besoin d’homme nouveaux. « Pourquoi pas moi ? » N’oublions surtout pas que l’occasion était belle pour narguer à son tour certains arrogants de l’ODP/MT comme nous l’avons dit au début de la création du CDP. Au deuxième et dernier congrès de l’ODP/MT avant sa « dissolution » l’ambiance était bon enfant à la table des « saints ». (Même si certains sont aujourd’hui au purgatoire ou en enfer). Les nouveaux venus devaient comprendre que quand on vient à la base, on n’est pas au sommet. Le CDP qui naîtra quelques temps plus tard a fini de tout rassembler c’est-à-dire, ne plus avoir à rassembler.

Et comme l’exige la dualité du monde, après le rassemblement viendra la dispersion. Le piège se refermera sur son poseur. Ils sont venus. Ils n’ont pas encore vu. Le premier désenchantement des nouveaux venus vient de cette illusion et du refus de comprendre que l’on n’élargit pas une base pour se retrouver au sommet. Le président Compaoré a visé deux objectifs. Le premier a consisté à éteindre tous les petits partis, les canaliser, les contrôler, etc. Ils ont beau être petits, unis quelque part, ils peuvent constituer une force d’opposition nuisible s’ils sont récupérés par quelqu’un d’autre. Le deuxième objectif est l’organisation de sa réélection prochaine. N’oublions pas, et nous l’avons toujours dit : il y a une revanche à prendre sur son élection passée en solitaire. Et tout ce monde venu au CDP va s’y mettre pour le succès « très éclatant » du chef de l’Etat lors des prochaines élections présidentielles. Ce n’est pas le fait d’être élu qui l’intéresse, cela est acquis. C’est plutôt le score qu’il voudrait ; un score de grand champion, à la manière des Bafana Bafana dont le chef de l’Etat porte déjà le maillot. Un signe très intéressant pour les analystes et les psychologues.

Mais tout cela n’est pas encore le coup de poker dont nous avons parlé. Il est beaucoup plus important : le chef de l’Etat qui se dit audessus de la mêlée a réussi à discréditer l’ensemble de la classe politique burkinabè et pour longtemps. Nous ne nous en rendons pas encore compte, mais l’impact psychologique, extrêmement négatif du CDP sera un gain très appréciable pour le chef de l’Etat. Le CDP a brisé la foi politique de nombreux militants au Burkina. Il n’est pas rare d’entendre : « Moi, c’est fini, je ne fais plus de politique ! ». C’est ce que disent les hommes sincères qui se sont sentis abusés. Mais il y a ceux qui se taisent ou qui disent à haute voix : « Maintenant, j’ai compris la politique. Tu y entres, tu cherches tes intérêts et tu te barres. Qui est bête ? ». Un tel climat psychologique appelle à une dévaluation extrêmement importante de la chose politique. C’est bien cela le gain majeur du chef de l’Etat. Un coup de poker réussi.

La portée est incalculable ; mais pas perceptible c’est cette conclusion : « Si tout le monde est parti avec Blaise Compaoré, y compris tous ceux qui disaient du pire de lui, c’est qu’il est le meilleur ». Mais dans le long terme, il faut la montée d’une nouvelle génération de militants pour renverser la tendance de ceux qui ont reçu le choc de la dévalorisation de la politique ; et pendant tout ce temps, le chef de l’Etat est libre de bâtir sa politique après que le CDP ait anesthésié le plus grand nombre. C’est un acquis hautement politique. Mais sur le terrain, les bases oubliées ont leurs mots à dire. Au niveau des partis qui sont venus élargir l’ODP/MT par la base, certains leaders n’ont pas compté sur les rancoeurs de leurs militants vis-à-vis du grand parti. On n’oublie pas facilement certaines frustrations, certaines humiliations quant elles ont été faites par certaines personnes. L’arrogance de certains leaders ou simples militants de l’ODP/MT a fait des plaies difficilement cicatrisables dans certaines conditions.

Conséquences : nombreux sont les militants de partis dissouts qui refusent d’être avec les « ennemis d’hier ». Sans oublier les sarcasmes vexants entre nouveaux militants CDP et anciens militants ODP/MT. (Ne dites pas aux seconds nommés qu’ils sont nouveaux militants CDP. Ce sont les autres qui sont venus les trouver). La plus grande opposition au CDP doit venir de l’ODP/MT. Jusqu’à nos jours certains militants de ce parti se posent des questions sur la nécessité de la création du CDP. L’ODP/MT était suffisamment forte pour garantir la victoire au chef de l’Etat, avec un score des plus appréciables ; sans oublier tous ceux qui ont démissionné des autres partis pour venir grossir les rangs de l’ODP/MT. La plupart de ceux qui sont venus se fondre dans l’ODP/MT auraient pu soutenir le Chef de l’Etat sans qu’il n’ait eu besoin de créer le CDP. Tous ou presque le soutenaient d’ailleurs. Alors pourquoi le CDP ? Simple ! N’oublier pas, messieurs qu’il commençait à avoir du remue-ménage à l’ODP/MT, que partout on chuchotait la possibilité pour Rock Marc Christian Kaboré de créer son parti. Ce ne sera que plus tard que l’on saura qu’il a peur de se lancer dans une telle entreprise.

La situation méritait un CDP. Mais là n’est pas le propos. La grogne vient plutôt de la possibilité des uns et des autres de perdre leur position ou de leur portefeuille. C’est le même gâteau qu’il faut à présent partager avec de nouveaux convives. C’est humain que les uns et les autres grognent. C’est humain qu’ils cherchent à protéger leurs acquis. Il y a la psychose de l’étranger envahisseur qui vient manger le pain des autochtones. Cette psychose est pendant d’une autre au niveau des militants CDP des partis élargisseurs : les uns et les autres croient à une farce de mauvais goût de l’ODP/MT pour les « enterrer » définitivement. Ils n’ont jamais cru à la réelle disparition de l’ODP/MT. Effectivement, ils s’aperçoivent à chaque occasion que les militants ODP/MT restent soudés et solidaires pour le partage des postes de responsabilités au sein du CDP.

Les autres d’ailleurs, par souci de lutter contre l’exclusion resserrent les coudes. Il y a comme une énorme tricherie. Dans tout cela une réalité s’impose : on ne bâtit rien de solide avec une telle rapidité. Les uns et les autres ont beau dire que les négociations ont duré des mois et des mois, ce temps n’est guère suffisant pour rassembler des gens qui se sont toujours haïs, détestés ou tout au plus suspectés d’être des ennemis irréductibles. Dès sa naissance, le CDP montrait très ouvertement que le mariage de ces partis n’était ni d’amour ni de raison solide. Une seule personne comme on le dit a atteint son but : le chef de l’Etat. Seulement il y a le revers de la médaille de sa victoire. Il est évident que le niveau politique de la base ne peut pas lui faire accepter ce changement. Il est certain aussi que le niveau politique du sommet ne lui permet pas non plus d’organiser et de piloter un si colossal parti et espérer en tirer autre chose que le temps du règne. Même les plus grands politiciens ne peuvent pas réussir à organiser avec succès une si importante association ou un si grand rassemblement d’intérêts antagonistes, divergents opposés.

Un parti de la taille du CDP n’est pas gouvernable par des « novices politiques » dans la mesure où la politique politicienne pour les uns et les autres a commencé seulement en 1990. Tout le reste de leur carrière politique est la stratégie des coups bas des Etats d’exception. Le CDP est aussi « volumineux » à l’heure actuelle que le RDA qui avait mis plus de trente ans pour le devenir à son apogée. Sans minimiser personnes, nous pensons que les dirigeants actuels de l’ODP/MT ne peuvent pas réussir même la simple politique politicienne avec le CDP. Ils réussiront tout au plus à former un monstre plus dangereux que l’ODP/MT qui conduira le Burkina à la ruine et qui sera sanctionné par la faillite totale du pays.

Le sommet du parti hyper majoritaire est tellement compromis qu’avec un CDP de cette taille et de cette nature il ne réussira que le désastre. Les revers de la médaille de la victoire du Chef de l’Etat résident en cela. C’est avec le CDP que les Burkinabé auront les vrais opposants au régime en place. La quantité de la soupe s’est réduite et continuera à se réduire. Et comme la politique de l’ODP/MT son chef a contribué à donner une dimension bassement matérielle à la politique dans son ensemble, il faut satisfaire tout ce monde ou c’est la débandade, le mécontentement. Souvenons-nous que la quasi-totalité des manifestants du 3 janvier 1966 avaient en poche la carte du RDA et que presque tout le pays était RDA. « Tout le monde était DRA ».

Avec le CDP ou l’ODP/MT diluée, le chef de l’Etat se fera prendre par la classe politique qui naîtra avant la fin de son prochain septennat. Aidée par les insatisfaits et les laissés pour compte du CDP, elle mettra fin, démocratiquement, au règne du président Compaoré. S’il refuse cette voie, c’est la rue qui s’occupera de lui. Un éclatement du CDP sera salutaire pour le régime actuel. Après un tel divorce, les perdants ne pourront être que ceux qui sont partis. Et il ne sera pas étonnant que le président Compaoré travaille pour cela, la quiétude qu’il observe après les vœux d’impuissance de Rock Marc Christian Kaboré fait qu’il n’a plus besoin de tout ce monde qui ne sait plus où aller.

Il peut laisser ceux qui peuvent lui être utiles encore. Mais logiquement, il doit « neutraliser » démocratiquement les plus importants indésirables. A moins qu’il ne « libéralise » les législatives en interdisant la politique de liste afin que sur le terrain les meilleurs soient élus. Mais quelle que soit la solution adoptée, le CDP apportera au chef de l’Etat plus de dommages que d’intérêts.

A notre avis le CDP sera le dernier piège tendu par le régime et dans lequel il se fera prendre lui-même. Quand on veut un régime à vie il faut calculer plus froidement. Quand on pose des pièges il y a lieu d’être plus calme. Pour ce régime, le CDP sera le Cercueil Démocratique Parfait.

Avis aux politiciens.

Norbert Zongo alias H.S

Source: L’indépendant N°149 du 18 juin 1996

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