Burundi : entêtement suicidaire de Nkurunziza

Burundi : entêtement suicidaire de Nkurunziza

Il ne s’y attendait peut-être pas car il a été surpris par la réaction du peuple burundais qui s’est exprimé à haute voix sans peur ni honte pendant plus de deux semaines, contre la violation de sa constitution arrachée par les larmes, les souffrances et les morts à l’issue des négociations politiques entre les différentes forces protagonistes tenues pendant de longs mois en 2004, dans la ville historique d’Arusha, en Tanzanie.

Pierre Nkurunziza n’est pas encore au bout de sa surprise et de son étonnement, lui qui a continué à croire que le pouvoir est toujours au bout des armes de ses miliciens dénommés les « Imbonerakure ». Cet homme est arrivé au pouvoir à la suite de ces négociations politiques destinées à mettre un terme à la longue guerre civile entre les deux communautés, tusti et hutu, parlant curieusement la même langue, partageant les mêmes traditions et habitant ensemble dans les mêmes villages depuis des millénaires.

Elu la première fois par les deux chambres réunies en congrès au mois d’avril 2005 conformément aux Accords politiques conclus à Arusha, il a ensuite été réélu en 2010 pour un second et dernier mandat de cinq ans. Alors que l’opinion tant intérieure qu’extérieure s’attendait à le voir respecter scrupuleusement la constitution en ne briguant pas un troisième mandat, voilà que le chef d’Etat en exercice au Burundi s’est permis sans vergogne de se moquer de la loi fondamentale régissant son pays. En invoquant des arguments fantaisistes ne résistant pas à la moindre critique et violant superbement la constitution et surtout les accords politiques ayant mis fin à la longue guerre civile qui a déchiré le pays de 1993 à 2006.

Des assassinats en cascade

Aveuglé, enivré par le pouvoir et sourd devant les signes de temps et l’évolution du contexte politique international, Pierre Nkurunziza a raté l’occasion d’inscrire son nom dans le Panthéon de l’histoire de ce pays qui compte le plus grand nombre des dirigeants assassinés ou chassés du pouvoir par les armes. Du Prince Louis Rwagasore, le tout premier ministre du Royaume et héros de l’indépendance assassiné en 1962 par des extrémistes tusti burundais dirigés par un certain Anicet Ntakiyicha sous l’instigation des milieux d’affaires grecs en passant par son successeur, Pierre Ngendandumwe, un hutu lui aussi assassiné en 1963 par un extrémiste tutsi rwandais à la sortie de la Clinique Royale où il était venu rendre hommage à son épouse qui venait d’accoucher d’un joli bébé, d’autres dirigeants dont le Prince Ntare V qui avait fait un coup d’Etat contre son propre père, le Roi Mwambusta 1er en 1967, a été renversé par le capitaine Michel Michombero avec l’appui de Mobutu, pour être assassiné en 1972 lors de la tentative d’un coup d’Etat préparé par un groupe des jeunes officiers hutu dirigés par le capitaine Marc Ndayahose pour renverser le régime militaire du président Michel Michombero. Il s’en suivit un massacre de près de 300.000 hutu sous prétexte d’avoir préparé un génocide contre les tutsi.

Grâce au concours des éléments parachutistes dépêchés par Kinshasa, le président Michel Michombero parvint à redresser la situation. En 1976, un groupe d’officiers tutsi conduits par le colonel  Jean-Baptiste Bagaza prirent le pouvoir par la force et Michel Michombero fut obligé de partir en exil en Somalie où il mourut cinq ans après.

En 1976, empêtré dans des règlements des comptes avec l’Eglise Catholique romaine et en conflit permanent avec le régime de Kinshasa, le colonel Bagaza fut renversé par un coup d’Etat juste au moment où il se trouvait au Sommet des Chefs d’Etat de France et d’Afrique au Québec. Son remplaçant Pierre Buyoya, organisa la démocratie qui aboutit aux élections générales tenues en 1992 qui virent la victoire de la coalition des partis politiques hutus dirigés par feu Melchior Ndadaye. Lequel sera assassiné en 1992 par des extrémistes militaires tutsi et voilà comment la deuxième guerre civile a été déclenchée jusqu’aux négociations politiques d’Arusha en 2004.

Pierre Buyoya revint encore une fois au pouvoir pour réconcilier les Burundais avant de céder le pouvoir à un président hutu du nom de Cyprien Ntaryamira, tué le 6 avril 1994 avec le président Juvénal Habyarimana dans le crash de l’avion présidentiel de retour des négociations politiques inter rwandaises à Arusha. Les burundais portèrent leur choix sur un autre hutu du nom de Sylvestre Ntibantunganya qui dirigea le pays pendant cinq ans, avant d’être remplacé par un autre hutu du nom de Marc Ndayizeye.

Pendant toute cette période, la guerre civile faisait toujours rage entre l’armée régulière dominée par les tutsi et la rébellion menée par des hutu qui occupait les 3/5ème du pays. Ainsi donc, l’histoire politique du Burundi est parsemée d’assassinats des chefs d’Etat et de gouvernement.

Entêtement suicidaire

Pierre Nkurunziza n’a pas pris en compte ce nombre effrayant de ses prédécesseurs assassinés dans l’exercice de leurs fonctions ni la comptabilité macabre des victimes de ces longues guerres civiles qui ont endeuillé tant son pays. Cet homme qui a rejoint la rébellion hutu en 1999 devrait songer au nombre des morts, des destructions méchantes, des déplacements forcés des populations burundaises tant à l’intérieur que vers les trois Etats voisins, notamment la RDC, le Rwanda et la Tanzanie où ils ont vécu dans des camps pour réfugiés pendant plus de vingt ans.

Pierre Nkurunziza n’a pas voulu entrer dans l’histoire comme celui qui aurait été le tout premier chef d’Etat burundais à avoir appliqué les accords politiques signés à Arusha qui ont installé la paix, la sécurité et surtout la cohabitation pacifique entre les deux communautés parlant la même langue, ayant vécu ensemble pendant des siècles,  partageant les mêmes coutumes et traditions et condamnées à vivre ensemble ad vitam aeternam.

Pierre Nkurunziza n’a pas voulu comprendre qu’après la présidence de la République, il y a toute une vie. Il lui aurait suffi de relire la riche histoire de certains Etats africains pour se rendre compte que de dignes fils de ce continent ont goûté aussi et avant lui aux délices du pouvoir suprême mais ont résolu de se conformer au principe sacro-saint de l’alternance au pouvoir :  Mathieu Kérékou, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade, Ketumile Masire, Jerry Rawlings, Nicéphore Soglo, Kenneth Kaunda et tous ses successeurs jusqu’à l’actuel chef d’Etat zambien, Joachim Chissano, Léopold Sédar Senghor, Sam Mujoma, Thabo Mbeki, les deux successeurs de Jomo Kenyatta, Jonathan Goodlack, Olusegun Obasandjo, etc. Ceux-ci n’ont pas voulu effectuer un passage en force alors qu’ils en avaient aussi les moyens.

Des moyens, certes efficaces, mais qui ne résistent pas devant l’ouragan de l’histoire. Et comme le disait l’un des dictateurs qui a commis les mêmes erreurs comme lui, à savoir feu le maréchal Mobutu, « devant l’ouragan de l’Histoire, un fruit mûr ou pas mûr finit par tomber ». Croyant que cela n’arrive qu’aux autres, il a vite oublié les journées glorieuses de Ouagadougou qui ont mis fin à un régime ayant régné sans partage au Burkina Fasso pendant 27 ans. A qui le prochain tour ?

F.M.     

Source: Journal Le Phare, Quotidien indépendant paraissant à Kinshasa

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