Carte de séjour: Ouattara au piège de Tartuffe (Par Ferro Bally)

Carte de séjour: Ouattara au piège de Tartuffe (Par Ferro Bally)

Sous les présidents Henri Konan Bédié et particulièrement Laurent Gbagbo, elle a été décriée et présentée comme la manifestation vivante de la xénophobie et de l’Ivoirité (concept qui catégoriserait les Ivoiriens), mais voici qu’à la surprise de certains observateurs déboussolés, elle fait son grand retour: la carte de séjour de triste mémoire.

Ce document administratif revient pour donner le tournis et troubler le sommeil des ressortissants étrangers. Car Alassane Ouattara est là et la carte de séjour aussi.

Cette pièce, à l’origine de la traque aux étrangers, a un père et un seul: le Premier ministre de Félix Houphouët-Boigny, Alassane Dramane Ouattara (1990-1993). Même si dans la crise politico-armée ivoirienne où la carte de séjour a servi d’arguments pour justifier la prise des armes en septembre 2002 contre le régime Gbagbo, il avait voulu s’en laver les mains en rejetant la responsabilité sur… Félix Houphouët-Boigny.

Dans son édition du 18 janvier 2003, en pleine table ronde sur la crise ivoirienne à Linas-Marcoussis, dans la banlieue parisienne, le quotidien Le Patriote rapportait en effet que le président du RDR «s’est défendu en expliquant que la loi instituant cette carte de séjour est antérieure à sa nomination au poste de Premier ministre en 1990. Mieux, c’est Mathieu Ekra, ancien ministre d’État d’Houphouët-Boigny, qui l’avait concocté.»

Réponse du berger à la bergère dans les colonnes du quotidien Fraternité Matin en date du 20 janvier 2003. «Ce qu’a dit Alassane Ouattara n’est pas vrai», a protesté le mis en cause. «Car, je présidais simplement la Commission nationale de l’informatique, qui avait étudié les aspects techniques pour la mise en œuvre possible de ce projet», s’est mis à expliquer Mathieu Ekra avant de situer les responsabilités: «J’ai remis les conclusions de la Commission à M. Ouattara en lui disant: ‘Vous en faites ce que vous voulez’. Mais la décision politique de l’institution de ces cartes de séjour a été prise ensuite par le Premier ministre en exercice, M. Alassane Ouattara, conformément à la volonté du Président Félix Houphouët-Boigny. Cela dit, j’ajoute que les circonstances actuelles dans lesquelles M. Ouattara a fait sa déclaration, montrent que ce n’est qu’une fuite en avant de sa part».

Dans l’application du Programme d’ajustement structurel (PAS) à l’effet de sauver l’économie ivoirienne en pleine agonie, Alassane Ouattara, appelé à la rescousse, avait proposé huit mesures de redressement économique au nombre desquelles le raccrochage des enseignants, la suppression des bourses et de la gratuité du transport pour les élèves et les étudiants, la privatisation d’une centaine de sociétés d’État et… l’instauration de la carte de séjour.
La question sécuritaire était une poule aux œufs d’or. Dans un pays de forte immigration qui accueillait 28% d’étrangers responsables de 80% de la grande criminalité, selon les statistiques, l’insécurité va servir de prétexte, dans le cadre du Plan national de sécurité, pour chercher à renflouer les caisses de l’État asséchées.

D’où la promulgation de la loi n°90-437 du 29 mai 1990 relative à l’entrée et au séjour des étrangers en Côte d’Ivoire, instituant la carte de séjour à tous ceux d’entre eux âgés de plus de 16 ans. Ce document était de 15.000 FCFA par an et par personne pour les ressortissants de la CEDEAO, en violation des accords de libre circulation établis entre les pays signataires et de 50.000 FCFA par an et par personne pour les autres Africains et les étrangers non-Africains, à l’exception des diplomates.

Le décret n°91-631 du 2 octobre 1991 portant application de la loi n°90-437 du 29 mai 1990 relative à l’entrée et au séjour des étrangers en Côte d’Ivoire, prévoyait que les étrangers devaient toujours être en mesure de présenter leur carte de séjour (délivrée pour un an renouvelable) à toute réquisition des agents habilités de l’administration ainsi que pour l’accomplissement de toute formalité administrative.

C’était le début de la chasse aux étrangers. Le ministère de la Sécurité intérieure dirigé alors par le général Lassana Palenfo, s’est lancé, avec la bénédiction du Premier ministre Alassane Dramane Ouattara, dans une traque aux étrangers. Une descente musclée de la Police nationale qui a fait de nombreux blessés s’est même opérée en 1991 dans une mosquée d’Abobo, le nouvel ADOland, pour contrôler la carte de séjour des fidèles d’origine étrangère.

Les objectifs de renflouement des caisses ont lamentablement échoué. En revanche, le racket, les violations des droits de l’homme et les nombreuses fraudes sur la nationalité ivoirienne seront le corollaire de cette mesure impopulaire dont l’initiateur est devenu, par manipulation et propagande, le bénéficiaire.

Le 8 novembre 2007, Laurent Gbagbo abolissait la carte de séjour. Le RDR de Ouattara, l’Opposition ivoirienne et des officines étrangères accuseront l’ex-chef de l’État d’être dans une logique instrumentale et démagogique. Son action a été moquée et tournée en dérision pour lui enlever tout soupçon de crédibilité.

Dix ans plus tard, la carte de séjour se trouve aux portes des étrangers. Son lancement officiel a eu lieu le 9 septembre 2017 et sera exigée à compter du 1er janvier 2018.

D’une validité de cinq ans, elle coûtera trois cents mille francs (300.000Fcfa) aux ressortissants hors CEDEAO, cent cinquante mille francs (150.000 Fcfa) aux Français et seulement trente cinq mille francs (35.000Fcfa) aux coopérants et religieux français. Selon l’Office national d’identification (ONI), elle concerne un million quatre-vingt dix-huit mille (1.098.000) personnes.

Le gros du bataillon concerne les ressortissants de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO, regroupement de seize pays avec l’intégration du Maroc). Quatre millions (4.000.000) de personnes, majoritairement des Burkinabè, des Maliens et des Guinées, sont ciblées. Le montant n’est pas encore connu mais ces ressortissants devront posséder une carte consulaire biométrique.

Ouattara est pris à son propre piège de manipulateur et de tartuffe. Dans sa volonté de se démarquer des régimes précédents vomis et présenter l’image rassurante d’un dirigeant différent, il a aboli les frontières nationales en s’affranchissant de tout contrôle du flux migratoire incontrôlé. Il a, avec la complicité de l’ex-rébellion armée, cédé les forêts classées (Mont Péko à Duékoué, Goin-Débé à Guiglo, forêt de Tiapleu ou mont Niéton à Danané, réserve du mont Nimba à Man, etc.) aux ressortissants essentiellement burkinabè et a même été jusqu’à accorder la nationalité ivoirienne à près de quinze mille (15.000) personnes présentées comme apatrides.

Mais l’eau est désormais dans le gaz. Tout comme Houphouët-Boigny qui a lancé les forces de l’ordre aux trousses des Burkinabè auxquels des cartes d’identité ivoirienne falsifiées ont été distribuées pour participer au vote en 1990, Ouattara se tire une balle dans le pied. Il se met à appliquer les politiques qu’il a, par calcul politique, condamnées pour s’attirer les faveurs de pauvres citoyens crédules et malléables. Voltaire n’a-t-il pas dit que «la politique est le moyen pour les hommes sans principes de diriger des hommes sans mémoires»?

Nous y sommes. Ouattara a ouvert la boîte de Pandore… ivoiritaire et xénophobe et personne ne s’en émeut.

A l’instar de Donald Trump aux USA et de tous les partis populistes en Europe, le pouvoir Ouattara veut fermer les frontières nationales. «La Côte d’Ivoire ne laissera pas rentrer sur son territoire, une personne si elle n’a pas un document fiable (passeport biométrique ou carte d’identité sécurisée), même pour les ressortissants de la CEDEAO», a prévenu le ministre d’État, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Hamed Bakayoko, le 22 mars 2016, pour espérer lutter contre le terrorisme qui a frappé le 13, la cité balnéaire de Grand-Bassam.

De plus, constatant que sur treize mille immigrés présumés ivoiriens arrivés sur les côtes italiennes au cours de la période du 1er au 31 décembre 2016, seuls deux mille sont d’authentiques Ivoiriens, le Gouvernement a décidé, en Conseil des ministres du 13 avril 2017, de fustiger ce qu’il banalisait sous les régimes précédents pour appâter les étrangers et la communauté internationale: la fraude à grande échelle sur la nationalité ivoirienne.

D’où la réintroduction de la bombe nucléaire sociale: la carte de séjour. L’objectif visé, comme en 1990, est de gérer efficacement le flux migratoire, lutter contre la fraude sur l’identité et opérer la traçabilité de toutes les personnes vivant en Côte d’Ivoire.

Mais nul n’est dupe. L’application de cette mesure discriminatoire va conduire immanquablement, comme sous tous les régimes précédents, à toutes les dérives auxquelles le pays a assistées. Dans le travail de contrôle et, de manière aléatoire, des opérations coups de poing, l’excès de zèle cohabite avec le ras-le-bol des éléments des forces de l’ordre.

Et bonjour les dégâts de toutes sortes qui ont commencé avec la démolition, sans aucun plan de recasement, des quartiers précaires d’Abidjan où résident nombre de ressortissants de la sous-région. Des citoyens aux longs boubous risquent malheureusement d’être encore et toujours des victimes du délit de patronyme et de faciès.
Mais comme Ouattara a de la chance! Il ne risque pas le retour du bâton. Il a un chèque en blanc, montrant ainsi que l’indignation occidentale est à géométrie variable. Même s’il reprend et même en pire les mêmes politiques vouées aux gémonies de ses prédécesseurs, Ouattara est couvert.

De plus, les premières victimes de cette politique sont ses propres partisans parmi les plus convaincus. Ces derniers, afin de ne pas se faire hara-kiri, vont passer par pertes et profits ses dérives, et accepter de boire le calice jusqu’à la lie.

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