Colbert Kouadjo : « La vraie révolution panafricaine viendra de la république de Guinée »

Colbert Kouadjo est journaliste-écrivain africain. Sollicité souvent pour animer des débats sur les maux qui rongent le continent africain, nous l’avons rencontré à Accra le samedi 30 septembre 2017. Il nous explique dans cet entretien « les luttes africaines et le messianisme en Afrique ». Selon lui, la Guinée demeure le creuset du panafricanisme.

Au cours d’un débat avec quelques Africains de Genève, parlant de luttes panafricanistes, vous avez parlé de « luttes africaines et messianisme en Afrique ». Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus aujourd’hui ?

Merci de me donner cette opportunité pour parler de ce que j’appelle messianisme dans la lutte panafricaniste. Je te remercie aussi d’accorder de l’intérêt à mes publications et autres débats que j’anime avec quelques camardes panafricains… Le messianisme, du point de vue littéraire ou didactique, est la croyance selon laquelle un messie personnel viendra affranchir les hommes du péché et établir le royaume de dieu sur la terre… C’est un sentiment qui est courant chez les peuples africains depuis les premières luttes pour la dignité africaine et selon moi, c’est ce sentiment empêche les Africains de lutter pour remporter des victoires sur leurs adversaires. J’insiste que ce sentiment empêche les Africains de continuer les combats laissés par leurs leaders comme Dr N’Krumah, Lumumba, Ahmed Sékou Touré…

Comment se manifeste ce messianisme dans les luttes panafricaines ?

Certains Africains qui se disent panafricanistes ne sont que de simples messianistes. Ils parlent de Dr N’krumah, de Sékou Touré, de Patrice Lumumba mais on a l’impression qu’ils attendent que ces derniers ressuscitent pour venir faire la lutte à leur place. Depuis le « non » héroïque et historique d’Ahmed Sékou Touré en 1958, quel est cet Africain qui a osé dire « non » à l’impérialisme occidental ? Qui ? Nous avons laissé les occidentaux et leurs acolytes africains tuer ou dépoter ceux qui ont osé donner de la dignité à l’Afrique. Par exemple Thomas Sankara. On ne fait que réciter les discours de Sékou Touré, de N’Krumah, de Lumumba…sans poser une action concrète susceptible de restaurer la dignité de l’Afrique. L’Afrique se sent-elle concernée quand on parle de communauté internationale ? Je pense que non !

Pourquoi ?

Parce que dès le début, les Africains ont vendu leur dignité aux impérialistes capitalistes…Vous savez, lors d’un débat avec des camarades à Ouagadougou, j’ai soutenu contre vents et marées que le capitalisme est le plus grand mal du monde. Le capitalisme, moteur de l’impérialisme a déshumanisé le monde. Peut-être l’Afrique pourra-telle choisir sa voie en se rapprochant d’autres pays moins vampiriques.

Pensez-vous qu’aujourd’hui il y a des actions concrètes en faveur du panafricanisme ?

Il y a beaucoup plus de discours théoriques et moins d’actions concrètes. C’est pourquoi depuis Simon Kimbangu, André Matsoua, Dr N’Krumah, Patrice Lumumba, Ahmed Sékou Touré… rien n’a changé. Les panafricanistes pleurnichent plutôt comme ces chrétiens qui pleurent chaque jour, attendant que « papa Jésus le messie » revienne sur terre enfin, pour mettre fin à leurs souffrances… Je vais vous donner deux exemples dans l’histoire de l’Afrique qui expliquent mieux ce messianisme qui continue de faire échouer les luttes d’émancipation en Afrique. Le premier exemple est celui de Simon Kimbangu en 1921 au Congo Belge, aujourd’hui RDC. Ce catéchiste de l’église baptiste se basant sur la bible, dénonçait les oppressions et les injustices dont étaient victimes les Africains. Sa voix va porter jusqu’au Congo français (Congo Brazzaville). « Que les Blancs envahisseurs, source de souffrances s’en aillent… ; Qu’on entrave leur commerce en ne leur achetant plus les marchandises… ; Qu’on ne leur fasse plus de plantations…, Qu’on ne leur vende plus d’amandes de palme… ; Qu’on déserte leurs industries… ;Que chacun abandonne le pagne de deuil et prenne le pagne blanc de joie… » disait-il. Quel combat déjà en 1921 ! Quel engagement ! Les colons impérialistes réagissent alors et arrêtent Simon Kimbangu…

Simon Kimbangu a été arrêté comme nos présidents africains le sont aujourd’hui et qu’on jette à la prison de la Haye…

Oui, cher confrère ! Simon Kimbangu est arrêté et puis, triste sort d’africain entre les mains de colons impérialistes, il est jugé au cours d’un procès hâtif et condamné à perpétuité… En fait, la stratégie des occidentaux contre les Africains n’a pas changé. La stratégie des occidentaux pour déstabiliser l’Afrique n’a pas changé. Vous comprendrez par la suite…

Et que devient alors le mouvement de Kimbangu après son arrestation ?

(Rires) Simon Kimbangu avait onze disciples (il était chrétien). Ses disciples sont arrêtés et ses adeptes dispersés loin, à travers le pays. Le kimbanguisme est interdit par le gouvernement colonial. Et puis, à mesure que les années passaient les thèmes nationalistes qui faisaient la force du kimbanguisme furent abandonnés. Aujourd’hui, le kimbanguisme reste une simple chapelle religieuse où les kimbanguistes vont prier pour le retour salvateur de Simon Kimbangu, le messie. Personne n’a osé reprendre la lutte là où Simon Kimbangu s’est arrêté… Aujourd’hui où je vous parle, il y a des églises kimbanguistes même en Europe dirigées par des Congolais. Selon une source, la première église Kimbanguiste a été installée en 1975 en Europe…Voilà la triste fin d’un combat nationaliste ! Comment un combat politique aussi noble a été noyé dans des futilités religieuses qui endorment tout un peuple qui a besoin d’être libéré ? Le discours de Kimbangu était pourtant clair. Il avait désigné l’ennemi commun du peuple africain. Pourtant un combat aussi libérateur a pu être noyé dans des fadaises qui maintiennent aujourd’hui encore le peuple africain dans les chaines de l’esclavage. N’est-ce pas que les occidentaux pillent les ressources de l’Afrique et enrichissent l’Europe alors que le continent reste pauvre ? Déjà en 1921, Simon Kimbangu avait dit : « Que les Blancs envahisseurs, source de souffrances s’en aillent… » Simon Kimbangu a disparu et personne n’a eu le courage de poursuivre son noble combat libérateur depuis 1921. En lieu et place de son combat c’est plutôt une église qui a été construite…

Quel est le deuxième exemple de messianisme?

Il s’agit d’André Matsoua au Congo français ou Congo Brazzaville, l’autre côté de la rive du fleuve congo. Il fut combattu par le gouvernement français. En 1923, il s’est engagé dans un régiment de tirailleurs sénégalais. Il combattit pendant deux ans sur les fronts marocains et devint même sous-officier de l’armée française. Il sollicita alors la citoyenneté française et l’obtint sans difficulté. En 1926, il crée à Paris une association dénommée association des originaires de l’AEF et du Congo belge…

Quel était l’objectif de cette association qu’il avait créée en France ?

C’était une association de secours mutuel et de bienfaisance. Elle a été créée pour aider les membres. Par exemple au cas où un membre tombait malade ou frappé par le chômage, la mutuelle lui venait en aide. Mais quelques années après, André Matsoua va utiliser cette association pour former une élite au niveau de toute l’Afrique équatoriale et du Congo belge.  Dans la stratégie d’André Matsoua, cette élite devra assumer l’émancipation des peuples dans l’amitié avec la France. Ainsi en 1928, il envoie en AEF et au Congo belge des délégués pour collecter des fonds et pour expliquer aux populations, les objectifs de l’association. Les Africains accueillent positivement l’association. Convaincu du soutien de ses frères africains, Matsoua va engager contre la France son premier combat. Dans une lettre adressée au président du conseil, Raymond Poincaré, il proteste contre le régime de l’indigénat qui maintien les colonisés dans le travail forcé, et dans une incapacité politique. André Matsoua va stigmatiser les pratiques abusives des sociétés de commerce françaises qui nuisent au développement de l’AEF…

Quelle fut la réaction de la France ?

Violente… De nombreux délégués et membres de l’association sont arrêtés et enfermés par les autorités coloniales françaises de Brazzaville. L’association est alors dissoute et interdite en AEF et même en France. Matsoua est lui-même arrêté à Paris et transféré au Congo. Tous les Congolais se rendent alors compte que les Blancs entravent l’émancipation des Africains. Pour la première fois, ils prennent vraiment conscience de la situation. Matsoua et ses compagnons sont condamnés à trois ans de prison et à dix ans de déportation au Tchad.

Encore la déportation…

Oui, la déportation est l’une des armes des occidentaux contre les Africains. Je dis à mes camardes de lutte que les pratiques des occidentaux n’ont pas changé vis-à vis des Africains. La CPI est la nouvelle forme du tribunal indigène. N’est-ce pas une « négresse » qui est perchée au sommet de ce tribunal ? La prison de Haye est aussi le lieu de déportation des Africains. Même Samory Touré a été déporté. C’est dommage que les Africains et surtout les éminents intellectuels du continent n’éclairent pas le peuple. Il faudrait que les panafricains commencent à poser des actes concrets sur le continent pour former et informer le peuple. C’est pourquoi je pense que les nombreux congrès panafricains qui se tiennent en Europe se tiennent sur le continent pour que les populations africaines puissent en bénéficier directement. Il faut y penser vraiment. Les Blancs divisent les Africains pour bien régner, ils déportent à la prison de la Haye les Africains qui peuvent galvaniser les autres Africains contre leurs pillages, leurs vols…Suivez mon regard !

Matsoua est-il resté longtemps en prison ?

Non ! En 1935, André Matsoua réussit à s’évader de façon courageuse et mystérieuse. Puis, par mille efforts soutenus par des camarades, il décide de repartir en France. Dès son arrivée à Paris, il tente de relancer l’Association. Mais, sur une décision ministérielle, l’association est dissoute. André Matsoua se rend compte alors du danger qui le guettait. C’était en 1939. Espérant forcer la reconnaissance de la France, il s’engage dans l’armée française dès que la seconde guerre éclate. Malheureusement, il est blessé dès les premiers jours au front. Et pendant sa convalescence à Paris…, encore triste sort pour un Africain, il est arrêté sur la demande du gouverneur général Boisson sous prétexte qu’il collabore avec l’ennemi… (rires) J’aime souvent dire ceci à mes camarades : « Courage à toi qui refuses de manger à la table du diable ! Car le diable te combattra par tous les moyens parce que tu as refusé de manger à sa table. » C’est le jeu entre les occidentaux et les Africains. André Matsoua fut transféré au Congo dans la pure discrétion puis incarcéré pendant de longs mois. Alors qu’il était citoyen français, il fut traduit devant un tribunal indigène. Le 08 février 1941, au cours du procès qui se déroule à huis clos, Matsoua est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Victime de mauvais traitement il meurt seulement un an plus tard à la prison de Mayama…

Vraiment triste ! Quelle tristesse !

Oui, c’est très triste ! Oui, quelle tristesse vraiment ! Oh ! quelle tristesse ! Un rapport administratif déclara que Matsoua est mort de dysenterie (rires)… Aujourd’hui, la vérité est sue de tous, grâce au témoignage de monseigneur Auguste N’Kounkou cité par plusieurs sources dignes. Ce dernier a témoigné qu’en se rendant à la prison pour donner les derniers sacrements à André Matsoua(il était chrétien catholique) qui se sentait mal, il s’était aperçu qu’il était déjà mort le 13 janvier à 5 heures du matin. La réalité, selon le prélat catholique, c’est que la veille, André Matsoua avait été bastonné et il avait reçu un coup de crosse d’un milicien. Après ce coup, il avait vomi du sang… Monseigneur Auguste N’Kounkou est né le 11 mai 1909 et il est mort le 03 juillet 1982. Il a été de son vivant un célèbre prélat au service de l’église catholique. Son témoignage est donc crédible. André Matsoua a simplement été assassiné parce que, en émancipant les Africains, il gênait les intérêts français.

Comment a réagi la population en apprenant la mort d’un aussi important leader qui se faisait appeler André M’Bemba Kivoukissi c’est-à-dire sauveur, libérateur ?

La réaction se situe à deux niveaux. Le premier niveau, c’est que la population ne voulait pas croire que Matsoua est mort tant qu’elle n’a pas vu son corps. Evidemment, pour empêcher une véritable crise, Matsoua a été enterré dans la clandestinité totale. Le second niveau, et c’est ce qui fait l’intérêt de cet entretien, c’est que le mouvement créé par feu André Matsoua pour émanciper ses frères Africains, s’était simplement transformé en une religion syncrétiste… C’est sur ce point que je voudrais attirer l’attention de mes camarades africains. Comment peut-on vider un si noble combat de sa substance pour en faire un simple opium, une simple religion avilissante ?

Comme ce fut le cas de Simon Kimbangu au Congo belge ?

Exactement ! La preuve même c’est que les mêmes thèmes bibliques laissés par le kimbanguisme foisonnent dans la religion matsouaniste qui sera divisée en plusieurs sectes dont la foi repose sur le retour d’André Matsoua…Voilà d’où vient le thème messianisme dont je parle souvent.

Comment se manifeste vraiment ce messianisme matsouaniste au Congo ?

Au lieu de continuer le combat politique de Matsoua, ses adeptes ont plutôt composé des cantiques, des prières qui lui sont adressées pour qu’il revienne parmi eux et qu’il poursuive son œuvre émancipatrice. Ainsi depuis 1942, des milliers d’hommes continuent d’attendre le retour d’André Matsoua. Simplement ridicule ! Personne n’a osé continuer le combat d’André Matsoua. Regardez le Congo aujourd’hui ! A qui profite son pétrole ? Au peuple ?

Aujourd’hui vous avez une idée d’un dirigeant Africain pragmatiste ?

Oui ! Moi, je pense à Paul Kagamé, président du Rwanda. Il est concret. Il a décidé de rompre avec la France, et il l’a fait sans état d’âme. Il parle anglais aujourd’hui, il ne parle plus français. Il tisse d’autres relations économiques sans tenir compte de sa relation historique avec la France. Et le Rwanda se développe sereinement…Voilà un leader concret, pragmatiste à la tête d’un peuple qui lui fait confiance.

Nous sommes à la fin de notre entretien. Quel appel lancez-vous aux panafricains ?

Aujourd’hui, la question est de savoir si chaque panafricain sera capable de prendre conscience de sa mission sur le continent… J’ai foi. Le message des panafricains et la lutte des panafricains porteront fruits bientôt. La vraie révolution panafricaine viendra de la république de Guinée. La Guinée est le creuset du panafricanisme. Les Guinéens sont de grands panafricains. Le message libérateur d’Hamed Sékou Touré résonne encore dans leur cœur et je suis sûr que le réveil panafricain viendra de la Guinée. Souvent, certains camardes panafricains me trouvent un peu dur, un peu radical. Oui, moi je préfère être radical que d’être rêvasseur. Oui, pour la dignité de l’Afrique, on ne doit pas transiger. Ahmed Sékou Touré a dit « non » là où des Africains faisaient des calculs politiques mesquins pour être assimilés aux Français capitalistes. Ahmed Sékou Touré a regardé la dignité de l’Afrique et a dit « non » à De Gaulle, à la France impérialiste avec toutes ses promesses fallacieuses qui maintiennent aujourd’hui malheureusement le riche continent africain dans la servitude occidentale. En toute chose, pour moi il faut qu’on soit concret. C’est le pragmatisme. Arrêtons de pleurnicher et d’appeler Sékou Touré, N’krumah, Lumumba…, qui nous ont déjà tracé le chemin.

Sékou Touré a dit « non » à la France pour que nous soyons aussi capables de dire « non » à n’importe quelle puissance qui compromettrait notre dignité africaine. Simon Kimbangu a dit en 1921 : « Que les Blancs envahisseurs, source de souffrances s’en aillent… » A-t-il menti ? Il suffit de regarder les souffrances de nos peuples africains aujourd’hui ! Il suffit de regarder la misère des populations africaines pour se rendre compte que Simon Kimbangu avait eu raison depuis 1921 ! Les Blancs continuent de piller les richesses du continent et les Africains continuent d’être pauvres. En Côte d’Ivoire, les sociétés de cacao comme Cargill, Callebaut, pillent les forêts classées à cause du cacao. Elles ont organisé sous les yeux des Ivoiriens, un vrai écocide. Au non des tablettes de chocolat ces sociétés ont détruit la faune et la flore pourtant protégées. Mais personne n’en parle en Côte d’Ivoire. Peut-être que les Gbagboistes attendent que Gbagbo sorte de la prison de Haye pour venir parler à leur place, tout comme les adeptes de Matsoua et Kimbangu attendent qu’ils ressuscitent pour venir continuer le combat libérateur. Je trouve que ce n’est pas juste. Il faut que les panafricains s’organisent mieux sur le continent et qu’ils soient plus pragmatistes. En réalité, les Blancs savent que quand un leader africain s’en va, il n’y a plus personne comme lui pour lui succéder. Or il faut continuer le combat. C’est sur cette tare là que misent les impérialistes pour décapiter les mouvements politiques en Afrique. Ils déportent les leaders africains à la CPI s’ils ont la chance de survivre aux coups d’état qu’ils fomentent.

Entretien réalisé à Accra au Ghana par J.J Akafo, free-lance journalist, (London)

Retranscription et traduction de l’anglais au français : Akossiah Gwladys, University of Cape Town (Afrique du Sud)

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