Comment la France a renoncé à garder le contrôle de son patrimoine économique
A picture taken on October 1, 2012 shows blast furnaces of ArcelorMittal in Florange, eastern France. ArcelorMittal chief Lakshmi Mittal has vowed to keep his promise to maintain jobs at a French steel plant at the centre of a dispute with authorities, in a letter to workers seen by AFP on December 7. AFP PHOTO / JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN (Photo by JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP)

Comment la France a renoncé à garder le contrôle de son patrimoine économique

Dans une enquête qui passe en revue de nombreux secteurs de l’économie française, Laurent Izard fait le récit d’un long renoncement. En «vendant la France à la découpe», les élites politiques ont selon lui privilégié une vision de court terme, à l’opposé des stratégies des États-Unis ou de la Chine par exemple.


Laurent Izard est normalien et agrégé de l’Université en économie et gestion. Diplômé en droit de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, professeur de chaire supérieure, il est l’auteur de nombreux manuels d’enseignement supérieur en économie et gestion. Il vient de publier La France vendue à la découpe (L’Artilleur, janvier 2019).


FIGAROVOX.- Pourquoi ce livre maintenant? Quelle a été la «goutte de trop»?

Laurent IZARD.- Plus qu’une «goutte de trop», c’est l’accumulation des cessions d’entreprises françaises qui m’a conduit à entreprendre cette étude sur laquelle je travaille depuis plus de trois ans. Car si les opérations financières majeures qui touchent nos grands groupes sont relativement médiatisées, il n’en est pas de même pour les multiples acquisitions d’entreprises françaises de toutes tailles qui nous conduisent peu à peu à perdre le contrôle de notre patrimoine économique. Les conséquences de ce processus sont négligées ou minorées car les intérêts de court terme prévalent systématiquement sur les préoccupations plus lointaines, pourtant essentielles. À la fin, c’est notre indépendance économique et politique qui est menacée: en perdant le contrôle de nos entreprises et plus généralement de nos sources de créations de richesses, nous abandonnons peu à peu la maîtrise de notre pouvoir de décision.

L’appétit des investisseurs internationaux est presque sans limites.

«La France vendue à la découpe» est le récit de la cession continue de toutes nos richesses: entreprises du CAC 40, agriculture, tourisme, œuvres d’art… Aucun domaine n’est épargné?

L’appétit des investisseurs internationaux est presque sans limites. Aucun domaine n’est véritablement épargné, car les motivations des entreprises prédatrices étrangères sont très variées: dans certains cas, il s’agit simplement de réaliser des placements financiers sécurisés, d’où l’intensification des participations des fonds d’investissement américains dans le capital de nos grands groupes. Dans d’autres cas, l’acquisition d’une entreprise française répond à une stratégie de croissance externe, de captation de marchés ou à une logique de complémentarité industrielle. Mais parfois, il s’agit simplement d’opérations de prestige destinées à améliorer l’image d’un groupe étranger. L’acquisition d’entreprises symboles du savoir-faire à la française, comme Baccarat, Lanvin, Courrèges, Canson ou de vignobles du Bordelais illustre bien cette préoccupation. On peut également mentionner la recherche de captation de hautes technologies qui explique, entre autres, l’acquisition d’Altis, d’Aldebaran Robotics, de Savoye ou encore de Linxens, leader mondial de la fabrication de circuits gravés flexibles et spécialiste des paiements sans contact, absorbé par l’entreprise d’État chinoise Tsinghua Unigroup avec l’approbation de Bercy. Finalement, les acquisitions étrangères concernent des secteurs aussi variés que la grande distribution (Marionnaud, Printemps, PriceMinister…), le tourisme (Le Club Med, Nouvelles Frontières, Fram et la plupart de nos grands hôtels…), le prêt-à-porter (Lacoste, Aubade…), l’immobilier de prestige, les banques et compagnies d’assurances, le sport (Rossignol, de nombreux clubs sportifs parmi les plus prestigieux), les terres agricoles, l’économie numérique (Meetic, Kelkoo…) mais également nos infrastructures économiques (aéroports, autoroutes, installations portuaires…).

Certains des exemples que vous citez ont défrayé la chronique: Lafarge, Alstom, le PSG, l’aéroport de Toulouse… Pourtant, de nombreux économistes nous rassurent, et rappellent que de toute manière nous n’avons pas le choix compte tenu des réalités. En quoi la cession des fleurons industriels de la France est-elle pour vous si inquiétante?

Tous les investissements étrangers ne créent pas nécessairement d’emplois.

Chassons pour commencer une contrevérité trop souvent répandue: tous les investissements étrangers ne créent pas nécessairement d’emplois, et toutes les acquisitions étrangères ne garantissent pas la pérennité de l’entreprise achetée. L’OPA du groupe canadien Alcan sur Péchiney en 2003 le montre bien: suite à cette OPA, notre fleuron industriel de l’aluminium a été rapidement démantelé et vendu branche par branche par ses acquéreurs successifs. Plus généralement, la France a perdu la moitié de ses emplois industriels depuis le début des années 1980 (6,9 millions de salariés en 1984 pour 3,4 millions fin 2017 en incluant les emplois intérimaires) en dépit – et en partie à cause – de la cession de ses fleurons industriels. De fait, on constate que les entreprises sous l’influence d’investisseurs internationaux sont davantage exposées à des risques de délocalisation ou de licenciements massifs. C’est sans état d’âme que des dirigeants étrangers ont récemment pris la décision de fermer les usines françaises de Molex, Continental, Whirlpool, Ford ou Tupperware par exemple. D’autre part, les fusions entrainent souvent une détérioration du climat social, car outre les départs imposés, les salariés subissent de lourdes contraintes de productivité et de nouvelles méthodes de management, parfois brutales et exclusivement centrées sur les résultats. La cession de nos fleurons industriels et les prises de participations étrangères entrainent de plus une évaporation financière: les seules entreprises du CAC 40 ont en effet versé 57,4 milliards d’euros de dividendes à leurs actionnaires en 2018. Or, la moitié des actionnaires du CAC 40 sont étrangers… Enfin, nous perdons notre indépendance militaire et même politique, car l’État hésite à prendre des mesures qui pourraient contrarier les investisseurs étrangers et entrainer, par exemple, la fermeture de sites de production.

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