Conakry, capitale mondiale du livre

Conakry, capitale mondiale du livre

Célébrer le livre en Guinée Conakry est un événement exceptionnel pour l’Afrique. Pour en parler, nous recevons le journaliste-écrivain, Colbert Kouadjo, un amoureux du livre. Un entretien riche en enseignements. Entretien :

Colbert Kouadjo journaliste-écrivain : « C’est une injustice historique qui vient enfin d’être réparée…La France imposa un blocus sur la livraison des livres scolaires destinés à la formation des jeunes guinéens. »

Vous êtes écrivain, journaliste, libre penseur, sociologue, historien et militant des droits de l’Homme. Que pensez-vous du salon mondial du livre organisé à Conakry en Guinée (Afrique de l’Ouest) ?

La Guinée est un grand pays africain. Pour nous historiens, cet événement est la réparation d’une injustice historique dont fut victime la Guinée. En effet après le « non » historique de l’illustre Ahmed Sékou Touré en 1958, la Guinée a été rudement mise à l’épreuve par la France. C’est une injustice historique qui vient enfin d’être réparée. Le président Ahmed Sékou Touré qui devrait former une nouvelle génération de guinéens compétents pour développer la jeune nation, fut confronté à l’embargo imposé par la France. La France imposa un blocus sur la livraison des livres scolaires destinés à la formation des jeunes guinéens. Les autorités françaises manifestèrent un refus catégorique d’assister la Guinée. Pourtant l’éducation est un pilier incontournable au développement durable d’une nation. Je dirais que ce fut une grave violation des droits de l’Homme de la part des Français puisque ces jeunes guinéens avaient droit à l’éducation. Parmi les nombreuses difficultés de la jeune nation guinéenne, il y avait donc la création du système éducatif boycotté par la France. Aujourd’hui, on célèbre le livre à Conakry alors que la France imposa un embargo sur les livres qui devraient servir à l’éducation des jeunes guinéens. C’est un tort qui est en train d’être réparé. Le temps a fait justice. La Guinée, ce pays digne dirigé alors par un homme digne, un fier Africain, Ahmed Sékou Touré qui refusa durant toute sa vie, la lâcheté de ses pairs africains qui se soumirent lâchement à la politique coloniale déshumanisante de la France devient le symbole d’un réveil intellectuel en Afrique grâce à ce salon mondial du livre. Dans une société quand on n’accorde pas d’importance à la lecture, l’intellect s’appauvrit et les individus deviennent futiles et se font abuser facilement. Voilà pourquoi je soutiens toujours que les difficultés de l’Afrique émanent du manque d’intérêt pour la lecture. La jeunesse africaine ne s’intéresse pas à la lecture. Les gouvernants africains ne font rien pour promouvoir le livre et la lecture. Célébrer le livre en Guinée est donc pour moi un événement majeur, un événement important. Conakry en tant que capitale mondiale du livre est un symbole éclatant pour le réveil intellectuel en Afrique… Lire, c’est allumer la lumière et toutes les œuvres qu’on a lues éclairent nos vies d’un grand éclat. N’est-ce pas vrai que la lecture est une nourriture très précieuse pour toute la vie ? Les intellectuels guinéens doivent alors savoir reconnaitre maintenant leur rôle dans la diffusion de cette nourriture précieuse qu’est le livre, la lecture. La lecture d’un bon livre peut changer toute une vie. Elle procure des rêves de voyage dans plusieurs mondes différents. C’est un tremplin qui propulse le lecteur vers les autres et vers l’avenir. Un livre c’est un ami très intéressant, l’ami qu’on aime. Alors j’imagine la lecture comme une rencontre avec cet ami très intime qui te livre ses secrets…

J’ai lu certains de vos articles et j’ai pu constater que vous êtes un fanatique d’Ahmed Sékou Touré…

Effectivement ! La guinée est une terre bénie qui a vu naitre Ahmed Sékou Touré un grand révolutionnaire, un héro. C’est lui qui avait la meilleure vision pour les africains. Il y a eu des martyrs africains mais Sékou demeure un héro. Il ne s’agenouilla point devant la France jusqu’à ce qu’à ce qu’Allah le rappelât à lui. Grâce à son courage et sa clairvoyance politique, il a pu déjouer tous les complots montés contre lui par la France. Je souhaite que le Club Ahmed Sékou Touré redouble d’efforts pour pérenniser les pensées de ce grand Africain que les impérialistes ennemis de l’Homme et amis de l’argent tentent de noircir même pendant son repos éternel. Pendant quinze ans de 1958 à 1973 les services spéciaux français ont tenté en vain de renverser Sékou et de ramener le pays dans le giron français. Sékou est un grand homme et je pense que tous les africains doivent s’inspirer de son courage politique, son adresse politique, sa dignité, sa noblesse…Il est temps que des « Sékou » prennent la tête de nos Etats africains à l’heure où le monde est en train de changer et que l’Europe même est en train d’être détruite par les conséquences de sa cupidité. A l’heure où l’Europe est en train de s’imploser, à l’heure où l’Est se réveille grâce à la grande diplomatie de la Russie il faut des « Sékou Touré » pour dit non à la mainmise injuste des puissances colonisatrices sur les richesses africaines.

On compare souvent Houphouët et Sékou Touré

C’est à tort ou à raison. Mais je soutiens que Sékou Touré n’était pas au même diapason que Houphouët et Senghor. Il était en avance sur eux. Lui, il se battait pour une vraie indépendance de l’Afrique. Par contre Houphouët et Senghor recherchaient leur propre gloire, ils étaient même fiers d’être la copie pâle du Français colonisateur. Ahmed Sékou Touré, lui, recherchait l’indépendance totale de l’Afrique et était fier d’être Africain. Aujourd’hui en regardant ce qui se passe en Afrique, on peut dire que c’est lui qui a raison. En restant dans le giron français, les colonies françaises en particulier ont bradé leurs richesses et leur souveraineté à la France. C’est la France qui pille les matières premières de ces pays. Elle s’enrichit pendant que les pays africains s’appauvrissent. Dans les plantations d’Amérique disait Sékou Touré, les chevaux vapeurs étaient renforcés par les nègres vapeurs…

Vous pensez que les choses n’ont pas évolué ?

Rien n’a changé ! C’est la France qui dirige nos Etats africains. C’est elle qui fixe le prix de nos matières premières. C’est le capitalisme à outrance sans aucun visage humain. Le monde capitaliste est en train de détruire l’humanité. On ne fait confiance qu’aux économistes. Aujourd’hui on se demande qui de la politique et de l’économie dirige le monde. On massacre des enfants, des femmes, des innocents pour faire fonctionner le capitalisme et gonfler les profits des multinationales. Le sang humain fait fonctionner le capitalisme. Voyez ces guerres qui déchirent le monde pour faire circuler le diamant, le pétrole, le cacao, l’or…Voyez ces armes sophistiquées qu’on met sur pied pour protéger le capitalisme et les intérêts des multinationales à travers le monde ?…Vous savez qu’en Côte d’Ivoire pour imposer le candidat Ouattara, le commis de la Banque mondiale et du Fonds monétaire internationale, la communauté internationale a consenti qu’on mette l’embargo sur tous les médicaments pharmaceutiques en provenance de l’Europe. Savez-vous combien d’Ivoiriens sont morts dans les hôpitaux pendant cet embargo ? Il fallait à tous les prix, imposer Ouattara le commis du FMI. Tant pis pour les Ivoiriens qui sont morts. C’est ça le vrai visage inhumain du capitalisme, de l’impérialisme occidental. Ahmed Sékou Touré ne voulait pas de cet impérialisme. Nous ne devrions jamais oublier que les nations européennes, à l’époque moderne ont basé leur développement sur la traite des Noirs, ce commerce que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de crime contre l’humanité. Ces grandes puissances se sont édifiées sur le sang et les corps des Noirs. Les marchands de nègres prétendaient capturer des sauvages mais cette chasse à l’Homme fait d’eux les vrais sauvages. Ce sont ces puissances occidentales qui ont assombri l’avenir de l’Afrique. Et elles continuent de faire planer de gros nuages sombres sur le continent. L’Afrique est un continent toujours exploité. Elle l’a été au XVIe siècle par l’esclavagisme et par la colonisation au XIXe. Et le malheur c’est qu’aujourd’hui encore, les puissances colonisatrices maintiennent sous leur pouvoir les pays africains. Aucun pays ne peut s’en défaire sans provoquer leur courroux. Chez moi en Côte d’Ivoire par exemple, le peuple Sanwi qui ne voulait pas du système colonial français et qui voulait s’attacher à la Gold Coast a été massacré par les Français pour le maintenir dans le giron français. Je me demande bien combien d’Ivoiriens le savent. A l’école, on préfère parler d’Houphouët le démiurge, le prédestiné, seul capable d’imaginer et de construire la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui encore l’humiliation des Africains continue par la faute de dirigeants devenus des sous préfets des pays occidentaux. Pour moi, il faut que la jeunesse africaine se cultive à travers de bons livres et s’approprie le « non » historique d’Ahmed Sékou Touré. Lire un seul bon livre peut transformer toute une vie. Vive Conakry, la capitale mondiale du livre !

Entretien réalisé par ADJA FATOUMATA CISSE, journaliste-militante des droits de l’Homme (CANADA) en collaboration avec BARTELEMY DIOP Journaliste indépendant à Genève (SUISSE)

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

CLOSE
CLOSE