Joseph Titi : « On veut nous maintenir loin du débat »

Joseph Titi : « On veut nous maintenir loin du débat »

Après une semaine en prison et la suspension de son quotidien, le directeur de publication de ‘‘Aujourd’hui’’, revient sur son arrestation.

Vous êtes le directeur de publication du quotidien ”Aujourd’hui”. Vous avez récemment séjourné pendant une semaine à la Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan (MACA). Quelles sont les raisons qui vous y ont conduit ?
A l’issue d’un certain nombre de documents émanant en particulier des services de sécurité français et qui traitaient de divers manquements que nous avons publiés, la brigade de recherches a décidé de m’entendre sur le document spécifique parlant du détournement de l’aide au développement. On m’a reproché d’avoir divulgué de fausses informations et d’avoir offensé le chef de l’Etat. C’est comme ça que je me suis retrouvé à la MACA où j’ai passé une semaine. J’en suis ressorti grâce à la mobilisation des journalistes, de la société civile et des politiques.
Le CNP (Conseil National de la Presse, NDLR) m’a convoqué et mon journal est suspendu pour un mois. Je voulais commenter l’enchainement des évènements. Avant tout cela le président du CNP m’a appelé au téléphone pour me dire que je faisais un peu fort et que je n’avais plus à avoir à faire au CNP, mais au procureur de la République. Je lui ai dit que le document que je publiais était authentique et qu’il pouvait le lire. Deux jours après il m’a rappelé pour me dire qu’il a lu le document et qu’il croit qu’il est authentique, mais quelqu’un pourrait me tuer. « On n’en parlera et puis il n’y aurait rien de toutes les façons. »
Donc, il me conseillait de faire attention à la publication de tels documents. A l’issu de ces échanges, je fais un éditorial pour dénoncer ces menaces véhiculées par le président du CNP. C’est après cela que tout s’est mis en place : la brigade de recherche, ensuite le procureur de la République. Voilà comment je me suis retrouvé en prison. Il y a donc une corrélation entre tous ces évènements d’autant plus que dès que je suis revenu de prison, le CNP a pris le relais et a suspendu mon journal.
Comment s’est alors opérée votre arrestation ? 
Par la ruse. J’ai été convoqué le lundi 27 juillet et j’ai répondu mardi à cette convocation. J’ai subi un interrogatoire qui a duré 5 heures. On m’a ensuite laissé regagner mon domicile. Le lendemain, l’officier de gendarmerie qui m’a interrogé m’a appelé pour, dit-il, rectifier une erreur matérielle qui s’est glissée dans la déposition et il fallait que je signe de nouveau. Je suis donc arrivé alors que tout avait été mis en place pour m’arrêter. On m’a alors déféré devant le procureur qui a aussitôt appelé les services de transfèrement de la MACA et je me suis retrouvé en prison.
Avez-vous subi des brimades lors de cette arrestation ?
Physique ? Non. Mais au plan moral, il est incontestable. Les brimades sont là, puisqu’on m’a menotté. On m’a humilié. On m’a jeté en prison comme un vulgaire voyou. Moralement, cela est incalculable.
Sept jours après vous êtes remis en liberté. Est-ce à dire que les charges sont abandonnées ?
Aucune charge n’a été retenue contre moi puisque les délits de presse sont dépénalisés. Si le document publié était du faux, les concernés auraient produit des démentis par des droits de réponse. Il y a quatre documents produits par les mêmes services. Je pense que si le gouvernement ivoirien n’a rien à se reprocher pour montrer patte blanche, il devait s’expliquer. Malheureusement il se cache derrière la justice et manipule le CNP en dernier recours. C’est lamentable.
Quels sont les motifs avancés par le CNP pour vous suspendre ?
Il ne faut pas perdre de vu que le CNP avait laissé volontairement le procureur s’occuper de moi. J’ai écrit un éditorial dans lequel j’ai retracé le contenu de mon entretien avec M. Lakpé (président du CNP, NDLR). Quand il (le procureur, NDLR) a vu qu’on ne peut pas me maintenir en prison en raison de la mobilisation internationale, le lendemain le CNP m’a convoqué et là-bas, on ne s’est même pas préoccupé de savoir si mon séjour carcéral s’est bien passé ou pas. Le gouvernement lui a donc filé la patate toute chaude.
Vous êtes libre, à présent. Avez-vous peur pour votre sécurité ?
J’ai peur. Mais qu’est-ce-que je peux faire d’autre, puisque je ne peux pas prendre de gardes de corps ? On s’en remet à Dieu.
Aujourd’hui, votre journal ne parait pas, que comptez-vous donc ?
Je suis là, mais tel que je vois ces gens là, ils sont en mission commandée. Qu’est-ce qu’un recours gracieux pourrait-il donner ? Je regarde seulement.
Et votre carte de journaliste professionnel, vous a-t-elle été retirée ?
Non non. Ce n’est pas ça leur problème. Leur problème c’est d’empêcher que le journal sorte. Parce que de toutes les façons, s’ils me retirent la carte professionnelle, le journal va sortir. Donc leur problème, c’est de nous maintenir loin du débat. Il faut casser le journal.
Jules Eugène N’DA

Source: afriqueactualite.com

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