Côte d’Ivoire: «La France avait une volonté très ferme d’en finir avec le régime Gbagbo» (RFI)

« Pendant les années Gbagbo, la France n’est pas intervenue en Côte d’Ivoire pour résoudre la crise, mais au contraire pour l’aggraver ». C’est en substance la thèse de Raphaël Granvaud et de David Mauger, de l’association Survie, qui publie l’ouvrage Un pompier pyromane aux éditions Agone. Une semaine avant la reprise des audiences du procès Gbagbo devant la CPI, le 1er octobre, Raphaël Granvaud répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

Pourquoi dites-vous que la France joue un rôle de « pyromane » en Côte d’Ivoire ?

Raphaël Granvaud : Selon la version officielle, la France est intervenue avec l’opération Licorne pour des buts humanitaires et de manière complètement impartiale. Or ce qu’on démontre dans le livre, c’est que la France n’était pas du tout un arbitre neutre, mais au contraire un acteur de la crise et un acteur très engagé avec une volonté très ferme d’en finir avec le régime Gbagbo et des accointances qu’on a pu documenter à partir de plusieurs indices de complicité avérée avec la rébellion.

Vous dénoncez en effet les multiples ingérences de la France en Côte d’Ivoire depuis l’an 2000, depuis l’arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo. Mais en décembre 1999 par exemple, lors du « coup d’Etat du Père Noël », la France n’a rien fait pour sauver le régime du président Bédié…

Oui. Officiellement c’est parce qu’il y avait des divergences de vue dans l’exécutif, d’un côté la droite et Chirac à l’Elysée, de l’autre côté Matignon et le Parti socialiste avec Lionel Jospin. Mais on peut penser aussi que dans la mesure où Konan Bédié avait commencé à remettre en cause certains intérêts dans le cacao par exemple, et que se profilaient également des questions pétrolières, on peut penser que peut-être la France n’était pas très empressée non plus à aller sauver quelqu’un qui par ailleurs était très discrédité à la fois sur le plan intérieur et sur le plan international.

Et en octobre 2000, quand une insurrection aide Laurent Gbagbo à renverser le général Robert Gueï, c’est la France comme vous l’écrivez qui soutient la reconnaissance de Laurent Gbagbo contre plusieurs pays dont les Etats-Unis et le Nigeria, non ?

Alors, la diplomatie de Hubert Védrine aux Affaires étrangères, effectivement, va se prononcer pour la reconnaissance du régime Gbagbo, sous condition toutefois. Tandis que Jacques Chirac va mettre quand même un long moment avant de le reconnaître comme président de la Côte d’Ivoire.

Voulez-vous dire qu’il y a une exception Jospin ?

Une exception, je ne sais pas. En tout cas, le gouvernement Jospin ne partageait pas la hargne qu’a pu avoir le président Chirac à l’encontre du président Gbagbo, même si, par la suite, cette aversion va se propager, se répandre et être partagée par d’autres acteurs de premier plan du Parti socialiste.

On arrive à septembre 2002, l’insurrection nordiste. Vous semblez dire que la France est au courant de cette insurrection anti-Gbagbo, voire qu’elle l’a suscitée. Avez-vous des preuves ?

Des preuves matérielles, non. En revanche, ce qui ne nous parait absolument pas crédible, c’est l’argumentaire qui est tenu à l’époque selon lequel les services secrets auraient été sourds et aveugles avant et après le déclenchement de cette tentative de putsch. Et, dans le livre, on rapporte notamment quelques exemples simultanés dans d’autres pays à la même période et impliquant parfois même le Burkina d’où est partie la rébellion, où les services secrets étaient tout à fait informés et tout à fait au courant de certaines tentatives de coup d’Etat qui étaient en train de se nouer.

Vous expliquez l’aversion des Français à l’égard de Laurent Gbagbo à cause notamment des intérêts économiques de la France en Côte d’Ivoire. Mais pour autant, est-ce que le marché des matières premières de Côte d’Ivoire n’a pas échappé à la France dès cette époque-là ?

Pour partie effectivement, dans le cacao il y a des intérêts américains qui sont très présents depuis cette période. Cela dit, la France conserve une part prépondérante dans l’économie ivoirienne. Quelques grands groupes comme Bolloré, Bouygues et quelques autres se taillent encore des parts importantes [de marché]. Et, par ailleurs, il n’y a pas que des intérêts strictement économiques. Il y a véritablement des intérêts stratégiques à l’échelle de toute la région.

Ce que craignaient sans doute Chirac et, plus généralement, quelques autres acteurs français, c’est que, si les intérêts français venaient à être remis en cause dans ce pays, ça fasse boule de neige et ça entraîne d’autres pays à une conduite similaire. Donc on voulait se débarrasser d’un homme politique qui apparaissait comme trop indépendant à l’égard des intérêts économiques et stratégiques français, et militaires notamment.

« Jacques Chirac veut se débarrasser de Laurent Gbagbo pour préserver l’ordre Françafricain », écrivez-vous.

Très clairement, Gbagbo arrive au pouvoir sans l’assentiment de la France. Chirac, de toute évidence, ne l’a pas digéré. Et par la suite – il y a des anecdotes qui en témoignent, rapportées par plusieurs diplomates – Gbagbo refuse un rapport d’allégeance que d’autres dirigeants africains acceptent bien volontiers. Et ça non plus, Chirac ne l’accepte pas. L’enjeu est régional. La France ne tient pas à perdre ce pays qui occupe une position particulière dans le dispositif que l’on appelle la Françafrique.

En novembre 2004, l’armée de l’air ivoirienne bombarde Bouaké et tue 9 soldats français. Qu’est-ce qui vous fait penser que c’est un coup tordu, soit de la cellule africaine, soit des services secrets français ?

C’est la version défendue notamment par l’avocat français des familles des militaires décédés à Bouaké, qui, au vu de toute la somme de témoignages et de documentation qui a pu être accumulée pendant la procédure judiciaire, en arrive à la conclusion que vraisemblablement, l’aviation ivoirienne a été intoxiquée pour bombarder un endroit et qu’il n’y aurait pas dû y avoir de soldats français à cet endroit-là. Ils s’y trouvent malencontreusement, les morts n’étaient évidemment pas prévus.

Ça aurait dû servir de prétexte à un renversement de Laurent Gbagbo, ce qui explique par ailleurs pourquoi une colonne de chars s’est ensuite retrouvée devant sa résidence personnelle, opercule ouverte, du fait – nous a-t-on dit à l’époque – d’une incroyable erreur d’orientation, qui apparait là encore assez peu crédible.

Et pensez-vous que la France de Jacques Chirac avait alors un homme de rechange à mettre à la place de Laurent Gbagbo ?

Certains journalistes avancent le nom de Mathias Doué, lequel a pris la fuite peu après les évènements. Personnellement, je n’ai évidemment pas d’éléments matériels supplémentaires à apporter à l’appui de cette thèse.

Beaucoup s’interrogent aujourd’hui pour savoir pourquoi Jacques Chirac n’a pas fait arrêter ensuite les deux mercenaires biélorusses qui pilotaient les avions qui avaient bombardé Bouaké. Qu’en pensez-vous ?

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