Côte d’Ivoire: le paradis perdu ! (Par Jean-Baptiste Placca)

Côte d’Ivoire: le paradis perdu ! (Par Jean-Baptiste Placca)

La patrie de Félix Houphouët-Boigny a cessé d’être le paradis qu’il était pour de nombreux Africains, le jour de 1999 où les militaires y ont pris le pouvoir. Des militaires dont certains ont rejoindront ensuite la rébellion, avant d’être reversés dans l’armée régulière. La filiation avec les maîtres-chanteurs d’aujourd’hui semble plausible…

Xavier Besson : En Côte d’Ivoire, les mutineries se succèdent, et le pouvoir, sans cesse, dédramatise, après le repentir des mutins, il est vrai. Mais pourquoi persiste-t-il donc, malgré tout, cette impression de piège infernal, dans lequel serait tombé le pouvoir ivoirien ?

Jean-Baptiste Placca : Sans doute parce que la Côte d’Ivoire est, quelque part, effectivement tombée dans ce que l’écrivain béninois Olympe Bhêly-Quenum qualifia jadis de « piège sans fin ». Les mutins, par quelques tirs en l’air et deux ou trois barrages en ville, font trembler les populations et, aussi, suffisamment, le pouvoir, pour exiger une rançon. Puis ils s’excusent et se livrent à quelques simulacres de repentir. Le pouvoir peut alors laisser entendre que c’était juste un malentendu, et bien la dernière fois qu’il tolérait de telles méthodes de la part des forces de l’ordre. Mais, à l’œil nu, l’on peut s’apercevoir qu’il s’agit d’une crise bien plus profonde, pas aussi insignifiante que le laissent croire les autorités. D’une manière générale, l’intervention des soldats dans la vie politique des jeunes Etats a souvent laissé de terribles meurtrissures dans les mémoires. Quant à l’immixtion des miliciens et autres rebelles et mercenaires dans le jeu politique, elle s’est toujours irrémédiablement avérée être comme une de ces morsures de chien enragé, qui laissent des plaies incurables dans la chair de la nation.

Il se trouve que, dans la conquête du pouvoir, certains hommes politiques ivoiriens ont cru devoir, un jour ou l’autre, s’appuyer sur des miliciens, des rebelles ensuite reversés dans l’armée, manifestement sans un tri minutieux. Voilà comment, au sein d’une armée régulière, l’on en vient à retrouver des soldats qui se comportent comme des mercenaires. Et la mentalité de mercenaire est ce qu’il y a de plus contagieux. Surtout lorsque les vrais soldats s’aperçoivent que les méthodes de voyous des mercenaires sont payantes. Et il en sera ainsi, aussi longtemps qu’ils considéreront que ceux qui sont au pouvoir leur doivent ne serait-ce qu’une once dudit pouvoir.

C’est un tableau bien effrayant que vous nous dépeignez là !

Les Ivoiriens se mentiraient, en minimisant le piège dans lequel ils sont tombés. Ces soldats viennent de faire la preuve que ce n’est pas la cause qui les intéressait. Sinon, ils seraient simplement heureux d’avoir gagné la guerre. Mais, comme tous les mercenaires de la terre, ils font du chantage à l’homme qu’ils estiment avoir porté au pouvoir, et ils reviendront, chaque fois qu’ils auront besoin d’argent. 18 000 euros, vous imaginez ! Pas plus les officiers formés à l’Académie royale militaire de Sandhurst que ceux issus de l’Académie militaire de West Point, ou ceux sortis des écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan n’amassent 18 000 euros d’épargne en six ans d’une carrière honnête !

Cette somme semble tellement indue que même ceux de leurs anciens compagnons qui n’ont pas été intégrés dans l’armée, mais avaient reçu un pactole pour leur désarmement et leur démobilisation, exigent, eux aussi, de recevoir, à leur tour, les 12 millions de francs CFA.

Vous savez, dans bien des pays, l’on estime généralement que, pour un homme politique, c’est une faute grave, voire un crime, que de s’appuyer sur des mercenaires pour conquérir le pouvoir. Regardez donc les Comores ! Le destin de ce pays a basculé, depuis le jour où Ali Soilih est allé chercher Bob Denard, pour consolider le coup d’Etat qui lui avait permis d’évincer Ahmed Abdallah. Plus tard, le mercenaire français ramènera au pouvoir Ahmed Abdallah, qu’il finira – Dieu le lui pardonne – par faire assassiner.

Rarement autant que ces dernières semaines, les Ivoiriens auront eu le loisir d’apprécier à quel point ils ont été protégés par Félix Houphouët-Boigny, leur premier président. Il a tout fait pour leur épargner les coups d’Etat, les guerres civiles et autres aventures militaires, qui ont abîmé les jeunes années de la plupart des nations indépendantes d’Afrique. La Côte d’Ivoire a tenu trente-neuf ans, avant de basculer. Et c’est du jour de l’irruption des militaires dans la vie politique de ce pays que datent tous ses malheurs actuels. Comme il était agréable de vivre dans ce pays ! D’où que l’on vienne, l’on s’y sentait libre, en sécurité. Et peu de pays offraient une telle liberté sur le continent.

Tout cela relève, désormais, des souvenirs à jamais perdus. Puis il y a eu l’élection présidentielle de novembre-décembre 2010, suivie de la guerre, à proprement parler, brève, mais violente et massacrante. Avec la victoire du camp Ouattara, l’on pensait en avoir fini avec la frayeur des armes.

Qui aurait pu imaginer que ce sont les propres troupes du camp victorieux qui fragiliseraient le pouvoir, en faisant clairement comprendre qu’ils veulent prendre part au festin du pouvoir ?

Par Jean-Baptiste Placca

Source: RFI

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