Côte d’Ivoire : L’économie se redresse mais la pauvreté s’accroît (Jeune Afrique)

Côte d’Ivoire : L’économie se redresse mais la pauvreté s’accroît (Jeune Afrique)

Croissance forte, exportations en hausse, réformes constructives… Les résultats sont très positifs. Pourtant, beaucoup sont encore loin d’en percevoir tous les bénéfices.

Une autre Côte d’Ivoire

Il ne faut pas chipoter : la Côte d’Ivoire présente un risque faible de non-remboursement pour les investisseurs qui lui confient leur argent. Les agences de notation internationales lui accordent en général la note B+ à long terme, estimant sa dette risquée mais pas trop, comme Fitch Ratings en juin.

L’agence ivoirienne Bloomfield Investment Corporation, elle, se montre plus optimiste avec un A– à long terme attribué en septembre, soulignant l’absence de risque sérieux et, pour la première fois, calculé en devise locale, le franc CFA. « Cela permet d’évaluer la vraie valeur du crédit du pays et sa capacité à rembourser », explique Stanislas Zézé, PDG fondateur de l’agence.

Cependant, ce n’est pas tant la note obtenue par la Côte d’Ivoire qui est intéressante – si ce n’est pour les investisseurs, bien sûr – que les analyses qui ont permis aux experts des agences de la déterminer. Et elles convergent de façon frappante.

Une macroéconomie au beau fixe

Des indicateurs macroéconomiques et macrosociaux mirobolants confirment le spectaculaire redressement ivoirien qui s’effectue selon la trajectoire voulue par le gouvernement dès le Plan national de développement 2012-2015. Fitch fait état d’une croissance de 9,2 % en moyenne par an au cours des quatre dernières années et Bloomfield de 9,3 % de 2012 à 2014, avec une accélération à 9,8 % attendue pour 2016 grâce à des investissements publics et privés importants et à une inflation très sage. La Côte d’Ivoire en paix profite à plein de sa position de pivot régional et dégage un excédent commercial grâce à des exportations agricoles de rente assez diversifiées (cacao, café, anacarde, hévéa…).

Devant ce regain, le pays n’est pas resté les deux pieds dans le même sabot. Des réformes des finances publiques et de l’administration fiscale, ainsi qu’une plus grande rigueur budgétaire, qui contient les déficits, ont permis d’amorcer une baisse crédible de la dette en pourcentage du PIB.

Le volontarisme gouvernemental s’est manifesté sur tous les fronts. Dans l’agriculture vivrière, où la production de riz a progressé de près de moitié par rapport à 2012. Dans les mines, où celle d’or a quasi doublé dans le même laps de temps. Dans l’éducation, où le taux de réussite au baccalauréat est passé de 20,59 % en 2011 à 39,66 % en 2015. Dans les routes, l’électricité, les transports publics, etc.

Ménages et petites entreprises lésées

Tout en dressant ce palmarès, les analystes soulignent qu’il n’améliore pas beaucoup le quotidien des ménages et des entreprises. La microéconomie et le microsocial souffrent toujours. La pauvreté ne régresse guère, notamment en milieu urbain. L’espérance de vie de l’Ivoirien est de 52 ans, la plus basse de toute l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Et les suppressions de subvention ont fait bondir les prix de l’électricité, suscitant des manifestations dans tous les pays.

Pour les entreprises, la fiscalité ivoirienne demeure trop complexe et le crédit est toujours aussi rare, en particulier pour les PME. Du coup, l’emploi salarié, en progrès de 25 % en quatre ans, ne semble pas dépasser la proportion de 10 % du marché du travail total, l’immense majorité des postes demeurant dans le secteur informel, sans retraite ni protection sociale.

Tous les experts redoutent une montée de l’insécurité, mais pas tant en raison des menaces terroristes, qui semblent contenues, que d’une dégradation du climat social pour cause de pauvreté urbaine grandissante. Les « microbes », ces gamins qui dévalisent les passants dans certaines communes d’Abidjan et contre lesquels le gouvernement a lancé en mai une opération policière, pourraient en être le signe avant-coureur.

Une profonde fracture

Enfin, tous les analystes regrettent l’absence de réconciliation entre les partisans de l’ancien président Laurent Gbagbo et le régime actuel, entre les victimes des deux camps et leurs agresseurs. Les dédommagements se font attendre et la justice ne semble pas à la hauteur de la tâche. Certes, les exilés rentrent les uns après les autres. Certes, l’élection présidentielle de 2015 a vu les opposants affronter normalement le président sortant Alassane Dramane Ouattara, qui a été réélu sans contestation.

Mais la réforme constitutionnelle adoptée par référendum fin octobre et les législatives de ce mois de décembre ont de nouveau crispé les positions. Si les frustrations politiques des vaincus de 2011 venaient à s’ajouter à une grogne sociale vigoureuse, les perspectives de croissance s’en trouveraient assombries, et les risques multipliés.

Cet important décalage entre la macroéconomie et la microéconomie, entre une économie qui galope et une majorité d’Ivoiriens en difficulté à la fin du mois, n’est-il pas le péril majeur qui guette la Côte d’Ivoire ?

Oui, il n’est pas fait grand-chose pour la réconciliation, mais si l’économie continue à bien se porter, les gens l’oublieront

« Il existe deux façons de développer une économie, répond Stanislas Zézé. La première est de se consacrer à la microéconomie. Dans ce cas, tout le monde a de quoi manger, mais le pays ne se développe pas à long terme. La seconde voit plus loin en se focalisant sur les infrastructures et les réformes. Cela finit par créer des opportunités pour tout le monde. Comme dans tous les grands pays émergents, le président et son gouvernement ont choisi cette voie. Oui, la pauvreté est encore élevée en Côte d’Ivoire, mais elle se réduit. Oui, il n’est pas fait grand-chose pour la réconciliation, mais si l’économie continue à bien se porter, les gens l’oublieront. L’Histoire nous enseigne que les conflits sont du domaine de l’alimentaire. »

Tempérer les populations

Autrement dit, « ventre repu ne descend pas dans la rue » ? Les Ivoiriens ont pourtant été des milliers à manifester cette année, notamment pour protester contre les fortes hausses des tarifs de l’électricité…

« Le gouvernement aurait dû leur dire : “Voulez-vous de la mauvaise électricité pas chère avec des délestages à répétition ou de la bonne électricité plus chère et qui éclaire aussi vos parents restés dans votre village lointain – aujourd’hui privé de courant – pour permettre aux écoliers de faire leurs devoirs le soir ?” rétorque Stanislas Zézé. Le gouvernement a fait machine arrière parce que les hommes politiques ont peur, poursuit-il. Il sera pourtant obligé d’aller jusqu’au bout de cette rationalité. Il sous-estime l’intelligence du peuple quand on prend la peine de lui expliquer ce qui est en jeu. »

Effectivement, les politiques redoutent l’impatience du peuple. Et ils n’ont pas complètement tort.

Alain Faujas

Source: Jeune Afrique

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