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Côte d’Ivoire, les marqueurs d’une nation en déliquescence (Par Jeff Amann)

Côte d’Ivoire, les marqueurs d’une nation en déliquescence (Par Jeff Amann)

Montée des clameurs, éclats des laideurs. Les passions tumultueuses en ascendance en Côte d’Ivoire trahissent sans nul doute un front social longtemps ouvert. Les signes de la décadence sont nettement perceptibles, ces marqueurs de la déliquescence de la nation sont plus que tangibles.

On assiste impuissant à l’affaissement vertigineux ces dernières années, à ce qu’il convient d’appeler le système des valeurs de la nation ivoirienne. La devise nationale sur laquelle repose le contrat social tacite et implicite entre les membres de la nation n’est plus pour le citoyen ivoirien qu’une simple triade de mots. Union – Discipline – Travail, une juxtaposition de syntagmes d’aucune valeur. Divisions sous fond de crise identitaire, incivisme, corruption, faillite morale ; le désordre ambiant, la crise généralisée.

Confiance perdue, autorité bafouée

Korhogo, Guiglo, Soubré, Bloléquin, plus récemment M’bahiakro, et plus loin Bouaké Yamoussoukro et Daloa. Ces villes sont les symboles de la défiance des populations vis-à-vis de l’État. Attaqué en plein cœur de ce qui en constitue la substance et l’autorité. Gendarmes froidement tués, lynchés à mort par des populations en furie ;  préfectures, sous-préfectures, mairies, gendarmeries et autres édifices publics et privés partis en fumée.  Appareils répressifs d’État, tu parles !

L’État, pouvoirs d’autorité et de contrainte collective que la nation possède sur les citoyens et les individus en vue de faire prévaloir ce qu’on appelle l’intérêt général, n’est plus qu’une vue de l’esprit au sein des populations. Assidument nourries aux mamelles de la violence et de l’incivisme ces deux dernières décennies, l’État se retrouve face à ces propres démons. Visiblement, l’Etat ne convainc plus. La confiance en l’État est perdue, au point où les populations sont enclines à se rendre justice. A tort ou à raison, l’autorité de l’État déjà mise à mal par les mutineries à répétion, s’en trouve bafouée.

Autrement dit, on assiste à une contestation sournoise, un antagonisme patent et fulgurant des populations vis-à-vis de l’État, incarné par le pouvoir actuel. Cela dénote d’un sentiment d’insécurité inhérent au quotidien de l’ivoirien. Et même le citoyen le plus laudateur et iconophile du gouvernement houphëtiste en déchante.

Sombre et macabre

L’actualité en Côte d’Ivoire ces derniers mois est plutôt sombre et macabre. Il ne se passe un jour sans que l’on apprenne par les réseaux sociaux des tentatives d’enlèvement ou d’enlèvements effectifs, soldés par la mort par assassinat d’innocents citoyens ivoiriens. Des images insoutenables d’individus tués et mutilés, gisant parfois en pleine rue, dans le peu de sang qui leur est resté. Horreur !

Le crime rituel est évoqué, parfois confessé. Œuvre d’âmes ténébreuses et cupides d’illustres indigents – on entend dire. Ces pratiques ne sont pas nouvelles certes, mais sa fulgurante résurgence est effrayante. Bouba en est le symbole aujourd’hui.  Mais de nombreux enfants anonymes reposent en paix (on espère), sacrifiés sur d’obscurs hôtels pour un hypothétique pouvoir : ascension sociale ou acquisition de richesse rapide. Une faillite morale doublée de paresse qui pousse à des actes aussi ignobles qu’indignes de l’humain.

L’humanité souffre de l’extrême différence que la fortune a mise d’un homme à un autre.  La Marquise de Lambert ne croyait pas si bien dire, au regard de ces actes fallacieux et abjects qui ont cours présentement en Côte d’Ivoire.

Trois (3) décès  sur huit (8) cas d’enlèvements d’enfants enregistrés depuis janvier selon le bilan officiel. Sauf que pas plus loin qu’en 2015, ce phénomène connaissait un pic sans précédent dans l’histoire de la Côte d’Ivoire. « Entre le 1er décembre 2014 et le 22 janvier 2015, 21 cas d’enlèvement d’enfant ont été signalés. Et dans 90% des cas, les enfants n’ont pas été retrouvés ou l’ont été mais morts ! ». Jamais les enquêtes n’ont permis d’éclaircir ce mystère. Ou plutôt, jamais les résultats n’ont été rendus publics. Depuis de nombreuses mères, le cœur meurtri,  pleurent en silence leur enfant, trop tôt disparu.

… par ailleurs

A ces cas spécifiques de crimes dits rituels, s’ajoutent l’insécurité notoire. L’indice officiel en Côte d’Ivoire est passé de « 1,6 en janvier 2015, à 1,2 en décembre 2016 », a déclaré mercredi le chef de l’Etat ivoirien Alassane Ouattara lors de la traditionnelle cérémonie de présentation de vœux, au palais présidentiel en janvier 2017.

La question qui taraude les esprits, c’est si l’insoluble équation de la délinquance infantile ou la criminalité juvénile qui a même emporté un policier et fait passer de nombreux ivoiriens de vie à trépas, a bel et bien été prise en compte dans ses statistiques. Oui, on vous épargne les braquages à mains armées de fourgonnettes de transfert de fonds, des clients de banque pris en filature et abattus de sang froid pour s’emparer de leur bien ou des agresseurs à la moto.

Une éducation à la petite cuillère

Vous connaissez sans aucun doute l’expression « être ramassé à la petite cuillère ». Eh bien, l’on se permet cette personnification, par analogie, qui dépeint mieux le secteur éducation-formation de la nation ivoirienne. Tous les experts de la question s’accordent à dire que le chantier est à reconstruire. L’inadéquation formation-emploi est manifeste, et tout le monde appelle à la réforme du système éducatif ivoirien. En premier, la Banque Mondiale à travers son 4e Rapport sur la Situation économique en Côte d’Ivoire. Consacré à l’employabilité, il s’intitule « Défi des compétences, pourquoi la Côte d’Ivoire doit reformer son système éducatif  » et  a été publié en janvier 2017.  Le plus grave de la problématique n’est le système que l’État de Côte d’Ivoire (enfin, on le croit) et ses partenaires au développement essaient dans une synergie d’actions de corriger et lui donner une nouvelle orientation. Non !

Ce qui est inquiétant et même ennuyeux, c’est l’insouciance des apprenants. En Côte d’Ivoire désormais, les élèves se mettent en congé. Désormais en Côte d’Ivoire, les élèves brûlent les épreuves d’examen pour ne pas être évalués. Désormais en Côte d’Ivoire, les élèves s’attaquent de front aux forces de l’ordre et de sécurité, avec parfois le soutiens des parents, eux-mêmes jugés démissionnaires.

Les élèves ivoiriens n’ont cure de leur niveau de langue médiocre. 70% des élèves du cycle secondaire (BEPC et BAC) n’ont pas le niveau en anglais et 60% n’ont pas le niveau en français. Ils se soucient encore moins de l’arithmétique et de la géométrie, difficilement mathématisable dans leurs esprits de jeunes fêtards. Matinée dans des domiciles privés où sexe, drogue, alcool coulent à flot. L’orgie, c’est cool ; mieux, c’est swagg.

Ah ‘‘Choopie de Port-Bouët’’ ! Qui des 3 millions d’utilisateurs ivoiriens de Facebook, ne se souvient de cette adolescente émancipée dont des photos et vidéos d’ébats sexuels avec son « chéri » se sont retrouvées sur le réseau social ? Qui plus est dans un hôtel de haut standing dont l’accès des mineurs est soumis à une règlementation légale.

Et quand on sait que l’âge moyen du lycéen ivoirien en fin de cycle oscille aujourd’hui entre 16 et 18 ans (maxi), on comprend aisément qu’on est mal. Point besoin d’être un éminent sociologue pour se rendre compte de la profonde mutation sociétale qui s’opère présentement en Côte d’Ivoire. Les études, la compétence et le travail ne sont plus les voies par excellence de l’insertion et l’ascension sociale ; l’épanouissement et la satisfaction personnelle. Des chemins détournés existent. Alors plus personne ne s’emmerde. Les élèves aussi !

La corruption au galop

La problématique de la corruption en Côte d’Ivoire est un vaste labyrinthe sinueux  et tentaculaire difficile à dénouer. Une véritable gangrène de la nation ivoirienne qui occupe la 16è place africaine en matière de corruption et 103è mondial selon le rapport Transparency International 2018.

Aucun secteur n’est à l’abri. Antoine Tiémoko Assalé, Directeur général de l’Eléphant déchainé a publié, « documents et détails précis à l’appui, une enquête faisant état du détournement de plus de 400 milliards de FCFA, dans l’ensemble des recettes des impôts de Côte d’Ivoire ».

Déjà « en 2014, après avoir infiltré un réseau de contrefacteurs de documents administratifs, nous avions publié une enquête sur les « usines » de fabrication de faux documents administratifs en Côte d’ivoire. Nous avions démontré que les cartes nationales d’identité, les permis de conduire, les cartes de visite technique, les extraits d’acte de naissance, les timbres fiscaux…étaient fabriqués en quantité industrielle et injectés dans le pays.», a  révélé le journaliste d’investigation ivoirien.

Des faits suffisamment graves pour normalement ébranler toute nation qui se veut sérieuse, sont passés à la limite sous silence. Non circulez, il n’y a rien à voir ! Personne ne s’émeut. Tout va même très bien au contraire.

Pourtant, sur toutes les lèvres des ivoiriens, « on paye les places au concours de la fonction publique », on crie au chômage, on dénonce la pauvreté. Le gré à gré est de plus en plus de mise dans l’octroi des marchés publics. Pots de vin, dessous de table en sont les leviers.

‘‘Aide toi et le ciel t’aidera’’ ou encore ‘‘Chacun s’assoit, Dieu le pousse’’ des expressions érigées en slogan par des citoyens, champions des chemins détournés.

Crise identitaire et regroupement sectaire

L’identité nationale, ce sentiment qu’éprouve une personne à faire partie d’une nation, avec le protectionnisme légitime (mais mesuré) qui en découle, est en âpre rivalité avec la xénophobie. Bien heureux celui qui est capable d’en déterminer la ligne de démarcation. ‘‘Étranger’’, le summum des outrages en Côte d’Ivoire. Un fonds de commerce politicien qui creuse et accentue les clivages. A tort ou à raison, le résultat est le même. Mépris, blessure et rancœur.  Les invectives entre ivoiriens sont monnaie courante. Ces langages survoltés et débridés, ont le mérite de fendre les cœurs et heurter les egos ; le seuil des inflexions, l’atteinte des afflictions. On se regarde en chien de faïence. La revanche !

L’histoire récente de la Côte d’Ivoire a montré combien de fois il est dangereux de surfer sur la vague identitaire. Mais la leçon est mal passée. Cantonné dans son obédience, on stigmatise l’autre. Seul l’évangile de sa chapelle est l’absolue vérité qui déchaîne les passions. Pire, on continue de tirer sur les ficelles ethniques. Attention à ne pas les casser, car « Il n’existe pas d’exemple d’une nation qui aurait tiré profit d’une longue guerre », Sun Tzu.

Source: libretribune.mondoblog.org

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