Crise à répétition au FPI: Du culte des textes au culte de la personnalité. «Akan-crates contre «Gbagbo-crates». | eburnienews | Diaspora ivoirienne | Actualité Politique | Diaspora africaine en France Crise à répétition au FPI: Du culte des textes au culte de la personnalité. «Akan-crates contre «Gbagbo-crates».
Crise à répétition au FPI: Du culte des textes au culte de la personnalité. «Akan-crates contre «Gbagbo-crates».

Crise à répétition au FPI: Du culte des textes au culte de la personnalité. «Akan-crates contre «Gbagbo-crates».

De la prison de Scheveningen, à La Haye, où il suit, sans doute, les débats enflammés au FPI sur la question de la gestion stratégique de sa libération, Laurent Gbagbo doit être en train de ronger son frein. A l’exercice du jeu démocratique interne, l’ex-parti au pouvoir offre un bien triste spectacle : accusations et suspicions par-ci, volées de bois vert, déballages et déclarations à l’emporte-pièce par-là. La sérénité a lâché le parti, qui se tord dans les convulsions.

En l’absence de son créateur qui a laissé un vide que personne ne peut combler, la créature est rattrapée par son histoire. A la naissance du FPI, les débats étaient dépersonnalisés et souvent houleux mais francs, sincères et théoriques surtout que nul n’entrevoyait la prise et l’exercice du pouvoir d’État. Ainsi, selon le consensus de Dabou, en 1988, le FPI, tirant les leçons des dictatures africaines, s’était donc doté d’un pouvoir, le Secrétariat général, qui fonctionnait sur une base collégiale en étant collectivement responsable devant le congrès, et d’un contre-pouvoir, le Comité de contrôle à pouvoir exécutoire, qui pouvait annuler les décisions du Secrétariat général lorsque celles-ci ne respectaient pas les textes du parti. Dans l’objectif de se prémunir de dirigeants autoritaires et omnipotents.

Les premières frictions ont commencé après le Congrès de 1990, avec la naissance du Courant pour la Démocratie et le Socialisme (CDS) animé par Maurice Bamba, Paul-Antoine Bohoun Bouabré et Kouassy Oussou. Ce courant est né des suites de la décision illégale prise au Congrès par Laurent Gbagbo de nommer les membres du Comité central du parti au lieu de les faire élire par la base, comme le prévoyaient les textes. «Si je dois piétiner les textes du parti pour avancer, je le ferai,» s’était justifié Laurent Gbagbo.

La gestion collégiale disparaît.

C’était la face visible de l’iceberg des divergences idéologiques au FPI. Car, la dissidence a été enfantée par le Parti communiste de Côte d’Ivoire (PCCI) créé par Laurent Gbagbo dans les années 1970 pour regrouper les opposants au régime d’Houphouët-Boigny, majoritairement communistes. Ainsi, il avait été convenu que le noyau dirigeant du Front populaire ivoirien (FPI, regroupement de toutes celles et tous ceux, communistes, socialistes, sociaux-démocrates, démocrates qui avaient pour objectif la conquête du multipartisme) devait être assuré par les militants du PCCI; donc chaque congrès du FPI devrait être précédé d’un congrès du PCCI.

Cette règle tacite a été violée par Laurent Gbagbo avant le premier congrès du FPI, en 1990, faisant ainsi dire aux communistes du Front que le secrétaire général du parti avait choisi de s’éloigner de la vision communiste surtout que les textes issus, sous son impulsion, du congrès de 1990 interdisaient à tout militant du FPI d’appartenir à un autre parti politique. Cet article-couperet entraînait ipso facto la dissolution du PCCI (avec la démission de certains communistes du FPI) qui fut effective en 1992 par Boniface Ouraga Obou qui assurait la direction du PCCI après le départ en exil de Laurent Gbagbo.

Se disant trahis par leur compagnon, après le Congrès de 1990, certains communistes ont donc lancé le courant CDS sous la direction de Maurice Bamba tandis que d’autres, comme Ahoua Don-Mello, Fian Albert et Kalifa Touré, choisissaient l’entrisme au sein du Comité de contrôle pour veiller au respect des statuts du parti, du programme socialiste et du fonctionnement démocratique du FPI.

C’est alors que commença le bras de fer. A la Convention de Bouaké, en 1992, le Comité de contrôle sévissait en annulant les sanctions prises contre certains secrétaires de section, Ayoman Ambohalé à Abidjan-Yopougon, Yapi Yapi à Gagnoa et Koffi Antoine à Bouaké. Et la guerre fut ouverte à la Convention de Man, en 1994, où le projet de modification des pouvoirs du Comité de contrôle fut à l’ordre du jour et retoqué, naturellement, par le gardien du temple FPI.

Ces actions d’éclat, qui désavouaient Laurent Gbagbo, ont fini par signer l’arrêt de mort du contre-pouvoir fort. Ahoua Don-Mello et les membres du Comité de contrôle étaient devenus les hommes à abattre. Ce d’autant que le bicéphalisme de fait que les statuts du FPI instauraient ainsi, ne laissait pas les coudées franches au Secrétaire général pour prendre souverainement certaines décisions tactiques nécessaires au fonctionnement du parti.

C’est alors que le parti a alors négocié le virage qui l’a fait passer du laboratoire de la démocratie à un système de centralisme autocratique. Qui a fait de Gbagbo le «père du parti», bénéficiant d’une sorte «d’immunité présidentielle» entre les congrès.

Les statuts du parti ont, en effet, été profondément modifiés avec une présidentialisation de la gestion du FPI, entraînant la naissance de La Renaissance, courant devenu parti politique, le départ des derniers socialistes purs et durs de la direction du Front. La gestion collégiale, induisant une responsabilité collective, qui prévalait avec un Comité de contrôle concurrent du Secrétaire général, disparaissait au congrès de 1996 au Palais des sports, à Treichville. Et à ce congrès, la ligne proposée par Gbagbo et défendue par …Pascal Affi N’Guessan a eu raison de celle portée par le Comité de contrôle.

«Akan-crates contre «Gbagbo-crates».

Au Congrès de 1996, les textes du parti ont été taillés sur mesure en faveur de Gbagbo.

A ces assises, déjà, les grands débats idéologiques, qui avaient une grande portée pédagogique, ont tourné court, laissant la place aux attaques personnelles, au tribalisme primaire et aux suspicions. La stigmatisation, paralysant la démocratie interne, a même été poussée à son extrême car le groupe de Don-Mello, comprenant notamment Jacques Kacou, Georges Coffi, Mme Guéi Valère et Franck Komenan, a été présenté comme celui des «Akan-crates» qui s’opposait aux «Gbagbo-crates» pour le contrôle du parti. Dans une ambiance surchauffée, les nouveaux textes ont été votés à une écrasante majorité, faisant ainsi passer d’une responsabilité collégiale à une responsabilité présidentialiste, en conférant plein pouvoir au président du parti.

Désormais, c’est le président du parti qui est le seul responsable devant le congrès; le Comité de contrôle, émasculé, est sans réel pouvoir. Ayant maintenant les mains libres et débarrassé de l’empêcheur de tourner en rond, Gbagbo va imprimer, au parti, sa marque. L’action d’envergure a été, selon ses détracteurs au sein du parti, la «dérive droitière» qu’il a fait aborder au FPI.

Il a fait modifier le programme de gouvernement de compromis de type socialiste en imposant, en effet, une pause idéologique. Le FPI s’est aligné, malgré de nombreux grincements de dents, sur le consensus des Plans d’ajustement structurel de Washington et son cortège de privatisations, appliqué en Côte d’Ivoire par le premier ministre Alassane Dramane Ouattara (1990-1993), au détriment des secteurs dits stratégiques (eau, courant, téléphone bradés aux multinationales françaises). Cette pause idéologique a ouvert la voie, en 1995, à un élargissement du Front vers la droite par l’intégration des dissidents du PDCI-RDA organisés au sein du RDR dans un nouveau Front: le Front républicain pour la conquête de l’alternance politique dont le principal artisan et principal opposant à la ligne Don-Mello a été Louis-André Dacoury-Tabley.

C’est la lettre et l’esprit de ces nouveaux textes qui, dans l’euphorie de la victoire de Gbagbo à la présidentielle, ont été reconduits, sans aucune modification, au congrès de 2001. Porté à la tête du FPI, Pascal Affi N’Guessan devenait le nouvel homme fort. Au regard donc des textes, les décisions controversées du successeur de Gbagbo (pressing pour la levée du mot d’ordre de boycott du recensement général de la population et de l’habitat, réaménagement du secrétariat général du parti, accord à l’entrée du parti à la CEI) ont un fondement historique et légal.

Plus grave, si même une décision était illégale et prise en violation des textes du parti, il bénéficie, lui aussi et en l’état actuel des choses, de cette sorte «d’immunité présidentielle». Le Comité de contrôle ayant été réduit à sa plus simple expression, en 1996, aucun contre-pouvoir n’est prévu pour contrer le président du parti jusqu’au congrès, sauf si lui-même décide de s’auto-sanctionner. Comme ce fut le cas avec le comité de médiation qui, avec sa bénédiction, a été mis sur pied, après la levée des boucliers contre le chamboulement au secrétariat général, pour colmater les brèches et recréer la cohésion puisque, selon les textes, le président du parti est responsable de l’unité du parti devant le congrès.

Dans l’œil du cyclone des accusations.

C’est donc à nouveau le branle-bas. Et les attaques personnelles fusent de partout avec une confusion entre l’homme Affi et sa fonction de président de parti politique, en se fichant, comme d’une guigne, de la transcendance de la fonction, de l’impact et des effets collatéraux des prises de position intempestives et de ces dérives langagières sur la scène politique. Laurent Gbagbo, lui-même a été, mais pour des raisons idéologiques, soupçonné, à l’époque, d’être un espion de Félix Houphouët-Boigny dans la Gauche.

D’une part, à la différence du courant communiste majoritaire dans la clandestinité qui était favorable à la révolution armée et à la dictature du prolétariat, comme l’enseignaient les classiques du marxisme, Gbagbo, lui, avait choisi le dialogue comme arme de combat au moment où le premier chef d’État ivoirien érigeait le dialogue comme seconde religion du pays. Même si certains ont quitté le navire pour cette raison, Gbagbo est parvenu, à force de persuasion, à convaincre ses camarades d’emprunter la voie de l’alternative pacifique à la démocratie.

D’autre part, il s’est désolidarisé, en octobre 1990, de la Coordination de la gauche démocratique (plate-forme comprenant FPI, PIT de Francis Wodié, PS de Bamba Moriféré et USD de Zadi Zaourou, qui dénonçait l’opacité) en briguant la magistrature suprême contre la décision unanime arrêtée. Certains l’ont accusé, à haute voix, de vouloir être un candidat-alibi juste bon pour légitimer le pouvoir de Houphouët-Boigny.

Aujourd’hui, Pascal Affi N’Guessan, de qui dépend la tactique et la stratégie du parti, se trouve, lui aussi, mais pour des raisons émotives et affectives, dans l’œil du cyclone des accusations de trahison et des suspicions de collaboration avec le pouvoir Ouattara. Il est placé sous la surveillance des militants et particulièrement de ses détracteurs, qui semblent disposer d’un appareil de lecture de ses pensées. Ses faits et gestes, victimes de préjugés défavorables, sont examinés à la loupe et il doit montrer, en tout temps et en tout lieu, patte blanche; faisant ainsi dire aux textes ce qu’ils n’ont pas prévu dans leurs dispositions pertinentes.

Car, et c’est à son désavantage, le président du FPI souffre d’une crise de confiance suscitée et entretenue. Et ne bénéficie ni de la même légitimité historique ni de la même aura politique que Laurent Gbagbo. Il est d’autant voué aux gémonies qu’avec les profonds bouleversements opérés au congrès de 1996, le culte des idées ou idéologies a fait place au culte de la personnalité Gbagbo. Et circonstance aggravante, la chute brutale du pouvoir, au lendemain d’une grave crise post-électorale, après presque dix ans de rébellion armée, les milliers de morts, les centaines de détenus dont l’épouse du président déchu, les milliers d’exilés, l’insécurité endémique et surtout la déportation et la détention de l’ex-homme fort du pays – pourtant déclaré élu et investi par le Conseil constitutionnel – à La Haye, exacerbent les passions et la surenchère émotionnelle.

Haro sur l’héritage politique de Gbagbo.

De ce fait, la bataille pour la libération de Gbagbo, qui a versé dans l’idolâtrie, a cessé d’être un devoir militant plus grand en faveur de la bataille pour la réhabilitation de l’histoire et de l’image du FPI. Elle consacre simplement la rupture du consensus de 1996. D’où les réunions des instances du parti qui tournent au pugilat et le slogan «Gbagbo ou rien», «No Gbagbo, no election; no Gbagbo, no peace». L’esprit de querelle et de règlement de compte emporte alors tout sur son passage, à commencer par la raison et la realpolitik.

Dans le désert idéologique où se trouve désormais le parti qui lie intimement son sort à celui de Laurent Gbagbo, le débat rationnel a presque foutu le camp. Et l’instrumentalisation à outrance du culte de la personnalité est devenue une arme de combat pour certains au sein du FPI et l’échelle la plus courte pour espérer se hisser à la tête du parti. Le bilan du parti et l’analyse froide de la situation nationale pour projeter l’avenir du pays passe au second plan. Car, cette stratégie de combat, en fin de compte à courte vue, ne tient aucunement compte de l’environnement du moment, de l’adaptation nécessaire des textes qui étaient, hier, taillés sur mesure et des facteurs aussi bien endogènes qu’exogènes. Et alors, les résolutions de la Convention de 2014, qui recommandent pourtant, outre la bataille indispensable pour la libération de Gbagbo, la création d’un …consensus entre le pouvoir et l’opposition autour de la vérité sur la crise présidentielle, d’une CEI, d’un code électoral et d’une liste électorale consensuels et d’une sécurité garantissant des élections justes et crédibles, sont jetées aux orties.

De ce fait, la célèbre formule de Laurent Gbagbo – «Asseyons-nous et discutons» pour rejeter la voie armée – est maintenant perçue comme une fuite en avant, la propre conquête historique de transparence du FPI – la Commission électorale indépendante (CEI, autorité pour des élections justes et équitables) – vilipendée et diabolisée, est d’office présentée comme le signe de la renonciation, et l’élection – l’arme historique de résistance du FPI que Gbagbo a utilisée pour rompre, en 1990, les candidatures uniques contre le gré de ses alliés politiques de l’époque et conquérir, en 2000, le pouvoir d’État – est devenue la cible des farouches partisans du culte de la personnalité, car vue comme un acte d’abdication.

Ces derniers, à leur insu (?), nient la pensée, les idées et les convictions de Laurent Gbagbo, sacrifiant tout le combat et l’héritage politique de leur idole. Pour un seul et unique objectif: prendre, et c’est légitime, le pouvoir au congrès des 11, 12, 13 et 14 décembre 2014. Et dégager, ici et maintenant, le coupable idéal de la chasse aux sorcières: Affi N’Guessan.

Ferro Bally

ferobibali@hotmail.fr

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