Crise dans l’agrobusiness : Incompétence réelle ou incompétence simulée de l’Etat (Par Ernest Mockey)

Crise dans l’agrobusiness : Incompétence réelle ou incompétence simulée de l’Etat (Par Ernest Mockey)

Etat : le bon gendarme à la rescousse du citoyen ivoirien en danger. Durant le mois de février 2016, le procureur de la république a ordonné le gel des comptes des sociétés d’agro business sur instruction du gouvernement pour « protéger » les souscripteurs.

Le rapport du groupe de travail conclut à de l’escroquerie à grande échelle et au blanchiment d’argent. En vue d’éviter l’irréparable aux naïfs et innocents citoyens ivoiriens, l’Etat a gelé les comptes pour procéder à la redistribution du capital aux souscripteurs « arnaqués ». Mais contre toute attente, les citoyens, « victimes », semblent préférer leurs bourreaux au point d’organiser des marches réprimées en plein cœur de l’ex capitale ivoirienne. Pourquoi le naïf et vulnérable citoyen ivoirien refuserait-il la protection du bon gendarme : l’Etat ?

Etat : le gendarme incompétent à la rescousse du citoyen ivoirien en danger

Ce à quoi l’on assiste ces dernières semaines à Abidjan est semblable à l’histoire d’un individu pris en otage par des terroristes, qui refuse l’intervention d’une police non entrainée aux situations de prise d’otages car craignant de se faire tuer lors de l’assaut. L’attitude inattendue des souscripteurs pourrait être fondamentalement due à l’incompétence dont l’Etat fait preuve dans la gestion de la crise de l’Agro business.

L’incompétence sur l’argument des taux d’intérêt excessifs

L’Etat estime que les taux d’intérêt connus et pratiqués depuis environ 9 ans dans le secteur de l’Agrobusiness sont très élevés. La pratique de taux d’intérêt trop élevés ou trop bas n’est pas nouvelle en Cote d’ivoire ou dans le monde. L’exemple le plus patent est celui de la crise de subprime aux USA ayant entrainé le monde économique dans une crise économique et financière.

Cette crise des subprimes est née principalement en raison des conditions trop assouplies de prêts immobiliers (y compris de faible taux d’intérêts) aux personnes à faibles revenus et les profits trop élevés sur les produits dérivés de ces prêts. Résultat : d’une part, des personnes devenues détentrices de maisons dont elles ne pouvaient rembourser les prêts ; et d’autre part, des banques avec des portefeuilles risqués pariant sur la bulle des prix de l’immobilier. Fin de l’histoire : la crise est intervenue.

Le secteur bancaire américain a-t-il été fermé? Non. L’Etat américain l’a régulé en redéfinissant les conditions de prêts et de prise de risques de portefeuilles respectivement pour les particuliers et les établissements financiers. L’Etat ivoirien devrait réguler les taux d’intérêt jugés excessifs et « imposer » les nouveaux pourcentages au secteur d’agrobusiness. Mais contre attente, l’Etat décide de fermer le secteur de l’agrobusiness.

L’incompétence sur l’argument de la présence d’ivraie. Autre raison de la décision de fermeture du secteur de l’agro business par l’Etat est la présence de nombreuses entreprises qui n’auraient aucune plantation, donc faisant du faux. Dans la crise des subprimes aux USA, l’Etat a fait fermer certains « mauvais » établissements financiers ; et les personnes qui n’auraient jamais dû obtenir des prêts ont perdu leurs maisons. Encore une fois, l’Etat n’a pas fermé le secteur financier ni fait reprendre toutes les maisons aux personnes aux revenus suffisants ayant bénéficié des prêts immobiliers durant cette période. En Côte d’Ivoire, l’Etat a décidé de fermer le secteur plutôt que séparer l’ivraie des bons grains !

L’incompétence sur l’argument du blanchiment d’argent. Le secteur de l’agrobusiness servirait de canal pour le blanchiment d’argent par le mécanisme de souscripteurs dont les fonds investis proviennent d’activités illégales. Supposons que cela soit avéré, le secteur de l’agro business comme canal de blanchiment d’argent serait-il diffèrent de la situation de tout autre secteur de l’economie ?

Tous les secteurs de l’economie sont susceptibles d’être utilisés par des individus mal intentionnés pour blanchir leur argent. Des secteurs qui en souffrent énormément en Cote d’Ivoire sont ceux du bâtiment et celui des ventes de voitures. Il suffit juste deregarder la valeur des maisons et des voitures de luxes qui sont achetées à Abidjan et les revenus des personnes qui les possèdent pour comprendre… Est-ce pour autant que le gouvernement fait geler ou fermer les comptes et arrêter les responsables des secteurs suscités ? Non.

Par ailleurs, est-ce la responsabilité des entreprises légalement constituées de lutter contre le blanchiment au point d’être sanctionnées ? En côte d’Ivoire, ce sont le CENTIF, la BCEAO, la Commission bancaire de l’UEMOA la Haute Autorité de la bonne gouvernance, l’Inspection Générale d’Etat, l’Inspection Générale des Finances qui en portent la responsabilité. Ont-ils édité des règles de lutte contre le blanchiment pour filtrer les blanchisseurs dans le secteur de l’agro business ? Non. Alors, s’ils n’ont pas fait leur travail, pourquoi doit-on punir le secteur d’agro business ?

Etat : le gendarme aux desseins inavoués à la rescousse du citoyen ivoirien en danger. Il arrive parfois que l’otage refuse que la police le libère du terroriste lorsque l’otage craint de devenir l’otage de la police aux intentions douteuses. L’incompétence dont fait preuve l’Etat semble trop flagrante pour être réelle. Car sur tous les aspects mentionnés, l’Etat ivoirien a de l’expérience.

L’Etat sait réguler les taux d’intérêts : la régulation des taux d’intérêts dans le secteur bancaire en est la preuve. L’Etat sait extirper les mauvais grains des secteurs : la fermeture de la BNDA, de la BFA dans le secteur bancaire, celles de KOZ, Green dans le secteur des télécommunications en sont les preuves, tout en supposant que ces entreprises étaient les mauvais grains.

L’Etat sait réguler les secteurs. Il régule les secteurs de l’immobilier, de l’énergie, de la sante etc. L’Etat sait éditer des règles de lutte contre le blanchiment d’argent. Il a mis en place les règles de lutte contre le blanchiment d’argent dans le secteur bancaire. Alors question : L’Etat serait-il entrain de simuler son incompétence en vue d’atteindre des desseins inavoués ?

Plusieurs hypothèses sont possibles ?

La fermeture ouverte. L’Etat tenterait-il de fermer le secteur temporairement afin de sortir les pionniers n’ayant pas obtenu la bénédiction des dignitaires pour ensuite l’ouvrir à d’autres? La création de nouvelles structures en janvier en pleines mesures de gel des comptes des structures existantes semble donner des prémices de réponses.

Une opportunité d’enrichissement illicite pour certains fonctionnaires.

Certains fonctionnaires habitués aux pratiques des « 10 pour cent » pousseraient-ils l’Etat à fermer le secteur afin de se faire la malle avec l’argent des souscripteurs. L’opération de remboursement du capital des souscriptions se terminerait par le paiement des légendaires 10 pour cent de commissions en guise corruption aux fonctionnaires. Pour cela, ces fonctionnaires auraient juste besoin de compliquer les conditions d’inscriptions sur la liste de remboursement. Et le tour serait joué !

En clair, sur 22 milliards à redistribuer, ces fonctionnaires pourraient aisément empocher 2.2 milliards de francs CFA ! On pourrait toute de suite comprendre pourquoi certains représentants de l’Etat pousseraient pour le démarrage de l’opération de remboursement du capital des souscriptions dans les plus brefs délais !

Elections de 2020. D’autres, comme M. Yapi, PDG de Mon Hévéa pousseront l’imagination plus loin pour affirmer que certains dignitaires du régime tenteraient d’empêcher des responsables des sociétés d’agrobusiness, devenus subitement milliardaires sans appartenir au gotha politique, d’être de potentiels financiers de l’opposition pour l’élection de 2020, ou de vouloir se présenter aux élections eux-mêmes.

L’Etat à l’incompétence avéré ou simulé serait grave quel que soit le cas car c’est le citoyen ivoirien qui en souffrirait. Le peuple peut pardonner à l’Etat gendarme incompétent. Seulement, le peuple ne pardonnerait pas à l’Etat aux intentions inavouées et douteuses. L’Etat comprend cette subtilité. Alors, L’Etat pourrait continuer de prétendre son incompétence dans la gestion de cette crise pour longtemps.

Ernest Mockey

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