Crise ivoirienne : La communauté internationale et la politique du “Djinanmori”

Crise ivoirienne : La communauté internationale et la politique du “Djinanmori”

Le Djinanmori, c’est ce prestidigitateur africain qui fait miroiter à sa victime une fortune soudaine pour lui soutirer jusqu’au dernier sou et qui le laisse finalement sur le carreau.

Cela fait bientôt trois ans que dure la crise en Côte d’Ivoire, et aucun observateur , aussi avisé soit-t-il, ne peut prédire son issue. Certes , le 15 mai, un accord a été signé par les forces belligérantes et qui stipule, entre autres dispositions, que le désarmement commencera le 27 juin mais, certains propos des membres du G7 ( Groupement de partis politiques et de mouvements armés) par ailleurs discordants, n’incitent pas à un optimisme béat. A titre d’exemple, on peut citer la déclaration de M. Soro Guillaume sur la BBC selon laquelle l’organisation des élections doit être confiée à l’ONU alors que Djédjé Mady, le président du directoire du G7 dont le MPCI de Soro est une composante, la réclame pour la CEI( Commission Electorale Indépendante). Des revendications qui sont en réalité des conditions parmi d’autres pour aller au désarmement.

La communauté internationale qui a pesé de tout son poids pour arracher d’importantes concessions au camp présidentiel brille paradoxalement par son peu de visibilité au moment où il s’agit de mettre la pression sur les rebelles pour aller définitivement à la paix.

Aujourd’hui, alors que l’élection présidentielle a été fixée au 30 octobre 2005 , se pose le problème du financement du DDR ( Désarmement, Démobilisation, Réinsertion) qui doit être le prélude à la reconstruction du pays.

La « communauté internationale » qui avait fait beaucoup de promesses n’a-t-elle pas, en réalité, pratiqué la politique de l’appât ou du Djinanmori pour simplement arracher des concessions exorbitantes au pouvoir ivoirien, en espérant que leur impopularité entraînerait sa chute ? La question en effet, mérite d’être posée.

En janvier 2003, après la signature des accords de Marcoussis, le Président de la commission européenne d’alors, M. Romano Prodi promettait 400.000.000 d’euros pour la reconstruction de la Côte d’Ivoire. La condition qu’il y mettait était l’application intégrale de ces accords. Voyant que les choses traînaient, il a même fait le voyage d’Abidjan pour rappeler ces bonnes dispositions financières européennes.

A la suite de M. Prodi, M. Jean-Marie Guéhenno, Secrétaire Général Adjoint de l’ONU, chargé des opérations de maintien de la paix, a lui aussi fait le déplacement d’Abidjan pour presser les protagonistes et promettre 65.000.000 de dollars, toujours pour la reconstruction du pays. D’ailleurs, M. Guéhenno qui avait été un peu chahuté de part et d’autre , a été le premier à brandir la menace de sanctions ciblées . Cette manœuvre visait en réalité le pouvoir, comme on le verra par la suite, avec la divulgation subtile d’une liste non exhaustive où apparaissaient essentiellement les noms de proches du Président Gbagbo. Le but étant d’obtenir encore et toujours des concessions du camp présidentiel.

Même la Banque Mondiale s’y est mise. Ses émissaires se sont en effet rendus à Abidjan et surtout à Bouaké où ils ont d’ailleurs eu des séances de travail avec les rebelles. On se souvient de ce que, selon eux, 75.000.000 de dollars étaient d’ores et déjà affectés au financement du DDR.

Or aujourd’hui, à quoi assiste-t-on ? Les fonds qui hier, étaient disponibles ne le sont plus et le gouvernement ivoirien doit les trouver pour réaliser le rêve des ivoiriens d’un pays réunifié. La tâche risque cependant d’être insurmontable car les pelures de bananes sont nombreuses , à commencer par le gonflement artificiel du nombre des combattants rebelles qui hier, était estimé autour de 10.000 et qui aujourd’hui, serait de 42.000. Car plus ils sont nombreux , plus il faut de fonds.

Le pouvoir ivoirien est donc suffisamment édifié sur le double jeu de la « communauté internationale » pour revoir son approche de la gestion de cette crise. Ne pas le faire serait suicidaire car il peut encore et toujours céder, ce ne sera que peine perdue. Les rebelles ne désarmeront que s’ils sont assurés d’avoir la maîtrise totale de la force légale du pays. Ils demeurent dans la logique de Kléber qui leur accordait la maîtrise de leur sécurité dans un pays réunifié en leur attribuant les ministères de la Défense et de l’Intérieur.

Ils multiplieront donc indéfiniment les revendications les plus saugrenues , de la nature de celles qui ont été rapportées du séminaire de Yamoussoukro où des sergents réclamaient des promotions au grade de commandants avec en prime, le rappel de leurs soldes. Le but évident étant de rendre la paix impossible tant que le président Gbagbo sera au pouvoir. Ils sont pour cela, instrumentalisés par la « communauté internationale » pour ne pas dire la France qui veut , en réalité, se charger elle-même de la pacification de la Côte d’Ivoire. Il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à se référer au projet d’une nouvelle résolution dans laquelle elle réclame un blanc-seing pour sa mission dans ce pays.

On va assurément vers un dénouement tragique. Le pouvoir ivoirien a suffisamment donné la preuve de sa bonne volonté en formant le gouvernement de réconciliation nationale, en amnistiant les rebelles et même leurs commanditaires car Marcoussis ,en réalité , ne prend en compte que les militaires, en continuant de rémunérer des ministres qui s’illustrent en marge de la république, en acceptant d’intégrer dans la police et la gendarmerie des recrues des mouvements rebelles alors qu’il n’y était obligé par aucun accord avant Pretoria et finalement, en accordant l’éligibilité à celui-là même pour qui ils disent avoir pris les armes qui ont endeuillé tant de familles. Et la liste n’est pas exhaustive car il a beaucoup donné. Sans rien recevoir qui puisse ramener la paix pour laquelle tous ces efforts ont été faits. Au contraire, c’est encore et toujours des revendications, avec le soutien de la « communauté internationale » qui, quand elles sont satisfaites, s’en félicite pour ensuite disparaître momentanément de la scène, laissant aux prises les protagonistes.

Que disais-je ?On va assurément vers un dénouement tragique. Et le pouvoir ivoirien a donc tout intérêt aujourd’hui à adapter sa politique s’il veut éviter d’être pris au dépourvu, car il ne peut plus rien espérer de cette politique de la « communauté internationale » qui est ,en réalité une politique de l’appât. En Côte d’Ivoire, on dirait une politique du Djinanmori. Or , à ce jeu, le Gaou(1) finit toujours sur le carreau. A moins d’arrêter les frais si, comme cela semble prévisible, il ne se passe rien le 27 juin.

ALexis Gnagno

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*