«De même que Ouattara, Konan Bédié fait du rattrapage ethnique et, pis, tribalo-familial», affirme Tiburce Koffi

«De même que Ouattara, Konan Bédié fait du rattrapage ethnique et, pis, tribalo-familial», affirme Tiburce Koffi

De 1994 à 2002, soit durant huit (petites) années, la Côte d’Ivoire connaît donc quatre événements de tonalité majeure : l’arrivée au pouvoir d’un nouveau président (Konan Bédié), le boycott actif (une menace sérieuse de déstabilisation), un coup d’Etat, une rébellion. On remarquera la gradation des faits ; ce qui indiquait déjà que l’Histoire du pays prenait une ligne ascendante dont l’interprétation reste ambivalente — progrès ou régression ? À chacun d’entre nous d’apprécier. Ajoutons à ces faits le choc émotionnel des obsèques d’Houphouët-Boigny (1994), et nous obtenons huit années pleines en actes et faits politiques décisifs pour la suite de la vie sociétale ivoirienne. C’est tout cela qui provoque le saut qualitatif qui donnera naissance à la Côte d’Ivoire politique actuelle. C’est, à l’examen :

1 – Un pays dans des délires tribalo-ethniques

Les prémices s’étaient déjà signalés dès les premières alertes de l’altération irréversible de la santé d’Houphouët-Boigny : « Charte du Nord », tel se nomme le papyrus insurrectionnel qui va engager le pays dans une vaste querelle. Par la voix de Lamine Diabaté (haut cadre du Pdci-Rda sous Houphouët-Boigny), se font entendre les premiers échos de la thèse de la nécessité d’un sursaut régionaliste à caractère ethnique — d’où le concept de ‘‘Grande famille du Nord’’. L’idée cache à peine des revendications autonomistes, régionalistes et identitaires où les notions de dignité bafouée et de revanche tribalo-ethnique se répandent « comme une odeur de viande faisandée » — Bernard Zadi.) Seuls quelques journalistes s’inquiétèrent de ce parchemin qui ne suscita guère plus de curiosité au sein de l’Eburnie non encore consciente des ravages de ce déchet conceptuel, toxique. La publication de l’ouvrage du Pr Samba Diarra « Les vrais faux complots d’Houphouët-Boigny », vint renforcer la thèse des maltraitances subies par les gens du Nord. Houphouët-Boigny y est froidement crucifié dans les règles, au grand bonheur de l’élite naissante de ce qui deviendra le Rdr. Quelques six mois avant, ils comptaient, tous, au nombre des plus grands disciples de l’illustre homme ! Vié yé ya ! (comme dure est la mort !), disent les baoulés !

Comme en réaction à cette revendication régionaliste, est créé un autre concept : l’ivoirité, en 1995 ; soit près de quatre années après la publication clandestine de « La Charte du nord ». Le Professeur, poète et essayiste Franklin Tavarès est donc fondé à dire que « L’ivoirité est une réaction » à quelque chose qui lui a préexisté (Crise ivoirienne, considérations éparses, néi-Ceda). Au-delà de la qualité de la spéculation, il faut admettre que, dans ses manifestations, l’ivoirité fut un autre déchet conceptuel toxique, aussi nocif, sinon plus perturbateur que le premier : introduit dans le débat et le jeu politique, il s’avère une grave imprudence car il discrimine insidieusement (avant ses effets visibles et pervers) une partie de la population ivoirienne.

Dans son exposé théorique et juridique (par une loi hautement ‘‘confligène’’), c’est tous ceux des Ivoiriens qui ne peuvent justifier d’une appartenance nationale séculaire (une hérésie juridique !), qui sont visés par ce mot réellement diviseur ; mais ce sont les Ivoiriens du Nord qui se sentent les plus visés. Avaient-ils des raisons de prendre la chose ainsi ? Oui, à mon avis. Mais là n’est pas vraiment la question. Ce qui compte ici, c’est leur ressenti, et non la véracité du mal décrié. Le complexe du rejeté n’est pas quantifiable — il est important que les analystes de la crise ivoirienne intériorisent cette donne qui est très importante dans l’examen de ces phénomènes sociaux de grande échelle, et qu’Amine Maalouf a savamment examinés dans son merveilleux essai « Les identités meurtrières ». Faute de ne l’avoir pas comprise, les régimes de Konan Bédié (1994-1999) et de Gbagbo (2000-2010) en ont fait les frais en suscitant et renforçant dans le cerveau des enfants du Nord, le mythe d’un messie qui les guérirait de leur mal-être. Alassane Ouattara s’est affirmé comme ce messie.

En état de naissance messianique au cours des années 1990-1993, il dépasse très vite cette virtualité, pour devenir ce que Mamadou Condé aurait appelé « l’enfant prédit » lorsque Konan Bédié commet l’imprudence de le persécuter (1994-1999) : c’est connu : les peuples sympathisent toujours avec les martyrs — les contes africains abondent de ces cas d’enfants maltraités, généralement des orphelins, qui deviennent des héros du fait des injustices qu’on leur a fait subir. Eh oui, chers dirigeants et politiciens de mon pays, c’est à cela aussi que servent la culture, les Lettres : à mieux comprendre le monde en décodant les complexités des problématiques qui secouent une société, par un savant travail d’herméneutes ! On ne dirige pas un pays en refusant de réfléchir aux questions essentielles qui, mal traitées, finissent par mettre en péril la vie de la communauté…

Ouattara acquiert ainsi statut de héros accompli, en 2010, quand la CEI le proclame vainqueur de la présidentielle. C’est l’aboutissement d’un long parcours de persécuté et de martyr, la consécration d’un rêve à la fois individuel et régional qui aura coûté en effort cérébral, en argent, mais surtout en vies humaines — le sacrifice ultime, pour l’avènement de la tribu humiliée ! Mais c’est surtout un événement qui porte le masque d’une revanche ethnique qui opère aujourd’hui à visage découvert, et au mépris du bon sens républicain. Alassane achève ainsi son parcours épique de héros par un ‘‘happy end’’. C’est une victoire qui force l’admiration de nombreuses personnes (la mienne, en tout cas — je ne me suis jamais interdit de l’exprimer !)

Avant lui, aura incarné cette même espérance dont le spectre géographique reste, de même, tribal, Laurent Gbagbo, héros originaire de l’ouest. Konan Bédié quant à lui, trop sage, ou « trop peureux » (selon une certaine opinion) pour poser des actes de bravoure, s’était contenté de s’autocélébrer dans la création et l’entretien de clubs de louangeurs, et dans la gestion patrimoniale des media d’État (la Rti et Fraternité Matin), ainsi que d’autres petits journaux annexes, aux langages dangereusement hystériques et injurieux ; en somme, des media de sous-développés, tous dévolus à célébrer le roi. Au total donc et en réalité, l’héroïsme d’Henri Konan Bédié demeure plutôt timoré.

Laurent Gbagbo a été écarté, depuis 2011, de la vie politique du pays. Ses partisans (en majeure partie des Bhétés) rêvent de son retour triomphal parmi les siens. Sous les paroles de Malachie, leur prophète, ils vivent dans le delirium de sa résurrection politique ! Les Baoulés attendent, dans la patience et le pacifisme des gens mesurés, le retour au pouvoir du légat d’Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, prince nambê de Daoukro, qui reviendra pour redonner prestige aux descendants d’Ablaa Pokou. Mais il n’y a plus de fleuve furieux à affronter pour la grande épreuve initiatique qui donne le pouvoir, ni aucune femme capable de grand sacrifice. Il ne leur reste donc plus qu’une petite rivière — nzuéba… qui ne donne accès à rien de significatif ! Désespérés, le Prince et ses ‘‘suiveurs’’ mendient une alternance qui ne semble pas du tout flatter les oreilles de l’autre Prince… de Kong, celui-là : Alassane Ouattara. C’est lui et ceux que les Ivoiriens appellent les « Djoulas » qui sont désormais au pouvoir. Et ils dirigent follement le pays dans une stupéfiante ‘‘djoulaphonie’’ aux effets aussi pervers qu’ahurissants et décriés par les autres tribus de la Communauté ivoirienne nationale !

Certes, on observe bel et bien aujourd’hui une purge en bonne et due forme des cadres du Nord au sein du régime RDR, notamment ceux réputés proches des Forces Nouvelles de Guillaume Soro. Ce qui fait davantage de la pratique du régime RDR, une gestion clanique et patrimoniale du pouvoir qu’une Djoulaphonie. Et l’on ne saurait ignorer également que c’est une alliance ethnique qui est de fait aussi au pouvoir, vu les postes récupérés et contrôlés actuellement par Bédié dans l’appareil Ouattara (Vice PR, Ministres d’Etat, Ministre, Présidents d’institutions…, Directeurs de l’administration, Chefs de l’armée, ambassadeurs, etc). On pourrait donc penser finalement que Ouattara gouverne davantage avec son clan bigarré que « son ethnie ». Rien de tout ceci n’est, de toute façon, fait pour la gloire de la république !

Voilà un peu du visage politique tribalo-ethnique de la Côte d’Ivoire.

2 – Un pays en grave rupture avec son pacifisme légendaire.

Boycott actif, opérations villes mortes, coup d’Etat, rébellion. Tous ces chocs ont fini par distiller dans la psyché collective des Ivoiriens, le virus de la belligérance. Le spectacle de « patriotes » (la jeunesse favorable à Laurent Gbagbo) » mains nues et bandeau sur le visage, et affrontant les balles des soldats français, est la terrible illustration de cette nouvelle mentalité qui s’était emparée de ce peuple naguère si calme, si discipliné. Sous l’emprise de concepts ravageurs (la conquête de la vraie indépendance, pour la naissance de la Nation ivoirienne) promus par l’écrivain Bernard Dadié et le Pr Mamadou Koulibaly (président de l’Assemblée nationale, essayiste de talent et agrégé d’université), ils ont offert leurs corps, leur jeunesse, leurs rêves de liberté, à l’avènement de leur idole du moment : Laurent Gbagbo, décrété par ses louangeurs « Libérateur de l’Afrique », anti-chiraquien devant Dieu, et combattant courageux livrant bataille épique contre la France et l’impérialisme.

Hoummm ! Ils ne savaient pas, ces apôtres du nouvel Evangile, que ce même Gbagbo finançait, sous table, la campagne électorale de Jacques Chirac, offrait les plus gros marchés aux entreprises françaises en garantie de la sécurisation de ‘‘son’’ fauteuil présidentiel ! Chut ! On ne parle pas de ces choses-là à voix haute, au risque de se faire traiter d’aliéné ou de collabo dans cette Côte d’Ivoire d’alors aux senteurs des temps nouveaux prometteurs de paradis ensoleillés ! On refonde, n’est-ce pas ? Ne désacralisons donc pas les figures mythiques de la nouvelle République. Et vive le temps du sacrifice rituel à faire (le sang versé) pour l’avènement du monde nouveau prédit par les prophètes et idéologues marxistes de la refondation !

Un héros venait de s’affirmer ainsi, riche d’un passé méritoire et d’un présent éblouissant : il avait défié Houphouët-Boigny, chassé du pouvoir un Général d’armée, franchi des ruisseaux de sang pour parvenir sur le tapis rouge-sang du pouvoir. « 1000 morts à droite, 1000 morts à gauche », où est son problème ? Lui avance ! Et voyez le cortège docte des idéologues qui magnifient sa geste, ces jacobins germés dans le creux gauche de la main de Bernard Zadi (Fer de Lance, Livre 2 et 3, version intégrale) ! Et ce peuple (ou une partie importante de ce peuple) qui soutient et entretient tout ce climat de belligérance ! Que fait-on de la question du Nord ? C’est un souci négligeable ! Juste des lubies de quelques délurés islamisés. Misère et cécité d’un peuple courant et s’offrant au désastre !

3 – Un Etat en contradiction avec son hymne national qui le décrète « patrie de la vraie fraternité. »

C’est l’image que donne à voir la Côte d’Ivoire actuelle : un pays déchiré par des clivages entre communautés, des injustices, une effroyable culture de l’arbitraire, la surdité choquante des dirigeants face aux cris de misère des populations plus appauvries qu’hier, ces dirigeants sourds aux alertes des journalistes et des leaders d’opinion. De l’avis de nombreuses personnes, ce pays couve une immense révolte populaire. Mais qui écoutera cette alerte ? Faute de ne pas tenir compte de ces lacunes et manquements des régimes qui l’ont précédé, l’actuel régime s’expose vraiment à des risques d’explosion sociale incontrôlable. Car il est évident que la forte marginalisation dont sont victimes les gens de l’Ouest (surtout les Bhétés) supposés être des partisans de Laurent Gbagbo, conduira à l’explosion — le régime de Ouattara reproduisant, dans l’insouciance des rassasiés et le mépris pour les nécessiteux, les senteurs nauséabondes de l’exclusion sociale qui fut le prétexte majeur et la justification ultime de la rébellion.

Il me revient souvent, avec des preuves à l’appui, que les gens de l’ouest sont marginalisés dans la Côte d’Ivoire actuelle, désormais réduite à une manne que se partagent malinkés, sénoufos et des étrangers africains du Mali, du Burkina-Faso (tous improprement désignés par le vocable de ‘‘djoulas’’), et les akans réduits ici aux baoulés et aux agnis. Quand Ouattara parle de « rattrapage ethnique », il ne désigne pas seulement qu’une réhabilitation administrative et sociale des gens du Nord du pays, mais aussi les faveurs faites aux gens du Nord du nord de la Côte d’Ivoire (Mali et Burkina-Faso — que des Ivoiriens appellent ‘‘les Norvégiens’’ !), et aux Baoulés ; ces derniers étant supposés avoir été marginalisés par le régime de Gbagbo.

Mais, de même que Ouattara, Konan Bédié fait du rattrapage ethnique et, pis, tribalo-familial. Observez, pour vous en convaincre, l’identité ethnique de la plupart des nominations de cadres du Pdci-Rda proposés à Ouattara par Bédié : ce sont presque tous des Baoulés et des Agnis (ses beaux-parents), quand ce ne sont pas carrément des membres de sa propre famille (enfants, neveux, nièces, cousins, beaux-frères, gendres) ! La Côte d’Ivoire ressemble ainsi à un Etat soumis aux volontés de chefs de partis politiques sourds aux complaintes d’autres fils du pays souffrant de marginalisation. Jusqu’où tous ces frustrés accepteront-ils leurs souffrances méconnues et, pis, niées ? La résignation des exclus ne dure que le temps d’un moment de silence, avant l’éclatement des fureurs rouges qui vont fracturer les murs de l’indifférence !

Le Président Ouattara est-il vraiment instruit de ces choses inacceptables ? Le roi n’est-il vraiment pas au courant de cette situation explosive ? Graves questions. Je veux croire qu’on les lui cache ! Mais je le répète : pour avoir ignoré ces donnes élémentaires et courantes qui font le lit des crises sociales, le Pdci de Bédié et le Fpi ont perdu le pouvoir d’Etat dans des conditions de belligérance qui continuent de mettre en péril la stabilité de l’Exécutif ivoirien. Encore une fois je vous le dis, à vous autres Princes de ce pays : écoutez ceux de vos ‘‘sujets’’ qui vous disent qu’ils souffrent.

Consultez vos sociologues, vos philosophes, vos psychologues et tous ces experts dans ces sciences humaines et médicales, ainsi que vos libres penseurs ; en somme, cette faune de spéculateurs et d’analystes qui, de tout temps et en tout lieu, se sont particularisés au sein de la société par leurs capacités à tenir aux dirigeants le langage de la vérité. Oui, consultez-les, Princes. Ils vous diront de quoi souffrent vos populations. Il existe des facultés de Lettres et sciences humaines, dans nos universités. C’est surtout à cela que sert le ‘‘Capital Lettres’’ dans les pays avancés (ceux d’Occident et d’Asie.) Consultez ces hommes, ô dirigeants de mon pays, car ils détiennent une part importante des réponses aux crises que vit la société ivoirienne. Hommage donc à toi, Pr Amoi Urbain, et à toi aussi, Pr Franklin Nyamsi, désormais seules consciences intellectuelles de ce pays en inquiétante rupture de culture critique. Et, je vous le dis : notre pays demeure une « poudrière identitaire » (Benoît Scheuer), un terreau d’explosion sociale dont les guérilleros virtuels sont ces milliers de rebuts et autres microbes de la croissance ‘‘duncanienne’’ à deux chiffres ! Mais où sont passés mes confrères écrivains, qui devraient dire ces choses-là qu’il relève de notre devoir et mission d’éclaireurs de dénoncer ?

4 – Un pays livré à la fureur conquérante de politiciens enragés et se vouant haine et sombres désirs de vengeance.

Telle est cette autre image de la Côte d’Ivoire actuelle. Les alliances, pactes et accords d’hier entre initiés aux intrigues politiciennes semblent avoir vécu. Comme hier, les trahisons, les reniements sans sourcillement aucun, l’amnésie collective, actionnent l’agir de toute la classe politique de ce pays, ainsi que sa population. Comme hier, les mauvaises paroles ressurgissent, dans un total oubli de leurs conséquences sur le relationnel. La récente sortie médiatique de Cissé Bacongo, mon ami (oui, c’est mon ami !), aussi choquante soit-elle est, dans ce sens, un salutaire signal d’alarme. Bacongo a agi comme cela pour crever l’abcès — il n’est pas un tricheur, et il a toujours détesté le louvoiement politicien. Son attitude est l’expression d’une exaspération qui me paraît justifiée.

Comme il faut conclure…

Concluons donc. De 1994 à 2002, Bédié, Ouattara et Gbagbo deviennent ainsi les seules fortes personnalités politiques du pays dont les actes et décisions ont déterminé et déterminent l’actualité des Ivoiriens. Que retenir de leur action et influence sur le pays ?

Le verdict des faits est sans appel : ils furent sans doute méritants hier, mais ils semblent un peu de trop aujourd’hui dans le jeu politique. Il nous faut donc et courageusement accepter d’envisager leur nécessaire et inévitable succession. Bédié, Alassane, Gbagbo : quel trio !

Le premier, Henri Konan Bédié vit de ses temps de grandeur envolée, et rêve d’un retour triomphal sur le trône. Le second, Ouattara, gère le pays sur la base de ses frustrations d’hier, n’hésitant pas, au besoin, à humilier ses ennemis d’hier devenus des alliés suspects, et auxquels il ne donne aucune confiance ni respect. Et il a raison en partie : ce sont des calculateurs, des parvenus, qu’il tient à sa merci grâce à sa posture actuelle : il détient les coffres de la République ; et les cadres du Pdci de Bédié (il les connaît) sont très sensibles à cela. Laurent Gbagbo est, lui, devenu un mythe vivant quelque part dans une prison blanche aux murs insonorisés qui lui rappellent la solitude de la déchéance. Chacun d’entre eux incarne un épisode spécifique de l’histoire de notre pays qu’ils ont, ensemble, écrite à l’encre de la division fratricide et de fausses alliances dont la fragilité n’échappe au regard d’aucun Ivoirien. C’est un trio qui a, indiscutablement, suscité des espoirs, mais aussi, produit beaucoup de frayeurs et de déceptions — nous devons l’admettre, sans esprit partisan.

Nous les avons appelés héros car ils le sont effectivement, nonobstant les erreurs qu’ils ont pu commettre — ce sont, après tout, des êtres humains. Et, aussi chefs charismatiques qu’ils soient, ils ont leurs limites objectives. Le héros, qu’il soit collectif (une équipe d’athlètes, un commando militaire, un peuple entier, etc.) ou individuel (le brave solitaire), reste celui-là qui marque la société à laquelle il appartient, par de hauts faits qu’il signe. Il constitue un temps d’apogée ou de déclin de cette société, mais plus généralement un temps d’apogée, car il apparaît toujours pour provoquer ou juguler une crise afin de recharger le grenier… pour la fête ! Et Gbagbo, Bédié et Alassane sont arrivés aux moments où il le fallait. Ils ont accompli, malgré tout ce que nous pouvons leur reprocher, une part importante de leur mission.

Le premier, Laurent Gbagbo, est apparu (s’est imposé en fait) en 1990 pour briser le mythe d’Houphouët-Boigny l’infaillible, le bélier que nul ne pouvait défier, et qui était devenu une fossile qui figeait et sclérosait la société ivoirienne. Konan Bédié a succédé à H.-Boigny, en décembre 1993, pour relever le défi de la continuité du pouvoir infaillible du Pdci-Rda. Quelques réussites incontestables. Mais, dans l’ensemble, ce fut un règne difficile, sans lecture anticipatrice de la dynamique de la société ivoirienne. L’histoire sanctionnera le prince, un jour agité du 24 décembre 1999 par un énigmatique coup d’Etat. Alassane Ouattara a surgi, lui, pour donner vie au grand rêve de réhabilitation identitaire et de domination politique qui alimentait l’horizon psycho-mental et onirique des gens du nord. À mon avis, c’était une nécessité à la fois sociologique et historique. Et le héros, c’est cela : une nécessité conjoncturelle. La réponse appropriée et ponctuelle d’une personne de grande stature à la question cruciale d’un moment de l’Histoire : le héros surgit pour régler un problème précis, à un moment précis. C’est pourquoi les héros ne sont pas irremplaçables, encore moins immortels, et qu’il vaut même mieux, pour leur salut et la qualité de leur mythe, qu’ils sachent se retirer au moment où la société montre des signes d’impatience à les voir partir : les peuples ne vivent pas éternellement de gratitude à un chef. Mandela l’a compris ; avant lui, Senghor et Abdou Diouf ; et, bien avant eux, le Général De Gaulle, puis Che Guevara (nous y reviendrons plus tard).

On le voit donc : Bédié, Ouattara et Gbagbo sont les protagonistes essentiels et décisifs de la crise que ce pays a connue, de 1994 à 2002. Ce temps historique, s’il n’a pas été entièrement négatif, a cependant produit des déchets.

À des fins didactiques, précisons que nous avons employé le mot « crise » dans son sens le plus scientifique ; c’est-à-dire une situation d’excès ou d’insuffisances, ou les deux cas, mais de manière alternative — c’est cela une crise dans la vie d’un organe vivant. Cet organe a été symbolisé ici par le penser et l’agir des protagonistes de la vie sociétale ivoirienne. Aux mêmes fins didactiques, nous avons, de manière délibérée, placé dans une marge précieuse, le cas Guillaume Soro. À bon escient. C’est le cadet de ces héros. Mais il est celui dont l’action a provoqué le saut qualitatif le plus significatif, car elle aura profondément modifié la carte politique ivoirienne par un acte de haute portée historique : la rébellion de septembre 2002. La trajectoire de Guillaume Soro, figure la plus représentative de ce moment crucial (2002-2010) de notre histoire nationale récente, exige donc un traitement tout aussi particulier.

Prochainement : « Guillaume Soro, un héros problématique, mais une voie incontournable », 3è volet de la trilogie éditoriale.

tiburce_koffi@yahoo.fr

Source : guillaumesoro.ci

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