Des microbes transmis par la crise post-électorale ivoirienne

Des microbes transmis par la crise post-électorale ivoirienne

Depuis la fin de la crise post-électorale s’est développée dans des quartiers d’Abidjan une forme de criminalité infantile et juvénile inédite. Elle est l’œuvre de ceux qu’on surnomme ‘les microbes’ : des gamins et des adolescents constitués en gangs.

Fin avril 2014, Marcel Sié, restaurateur dans un complexe hôtelier de la place rentre du travail un soir. Au détour d’un couloir il est envahi par une vingtaine d’enfants et d’adolescents armés de couteaux et de machettes. “En un temps record, j’étais cerné”, se souvient Marcel. L’un des gamins sort un couteau de sa poche qui frappe le restaurateur à l’estomac. La bande disparaît dans la pénombre non sans avoir dépouillé sa victime.

Ces jeunes sont âgés de 10 à 17 ans. Fait préoccupant, la force publique a du mal à résorber cette violence qui va grandissante et contre laquelle la population se défend comme elle peut.

Par grappes de vingt à trente individus

C’est au quotidien que les habitants des quartiers d’Abobo, d’Adjamé et d’Attécoubé subissent la loi des “microbes”. Modus operandi : armés d’armes légères, d’armes blanches et de pierres, une fois la nuit tombée, par grappes de vingt à trente individus, ces gamins se ruent sur leurs victimes, des passants ou des tenanciers de petites échoppes ou de cabines téléphoniques de fortune, pour les dépouiller de leurs biens et les blesser avant de disparaître dans les ruelles mal éclairées.

“L’apparition des microbes est un phénomène lié à l’absence de structure appropriée pour le suivi psychologique adéquat des enfants qui pour la plupart ont été affectés par la crise post-électorale”, explique Ludovic Koné, psychologue exerçant dans un cabinet-conseil. Il soutient que les microbes, qui pour la plupart ont été témoins de scènes violentes de la crise post-électorale, se retrouvent prisonniers de ces mêmes scènes qu’ils reproduisent.

Les mêmes fiefs que ceux de la crise postélectorale

Les quartiers d’Abobo, d’Adjamé et d’Attécoubé, principaux théâtres des violents combats qui ont opposé forces pro-Gbagbo et pro-Ouattara lors de la crise post-électorale de 2010-2011, sont devenus le fief des microbes. Et leurs victimes se comptent par centaines.

Lacina T., 15 ans, est un ex-microbe repenti. Il a été sorti du piège de la rue et de sa violence par un pasteur évangéliste chez qui il réside désormais.

“Je suis orphelin de père. Ma mère était seule à s’occuper de moi. Elle est tombée gravement malade pendant la crise post-électorale, il n’y avait personne pour la soigner. Elle est morte et je n’avais nulle part où aller. Je me suis donc retrouvé dans les rues. Je vivais là avec des amis et c’est là aussi qu’on agressait les passants pour avoir de quoi survivre”, raconte Lacina.

Les méfaits des microbes alimentent les colonnes des faits divers des journaux, au grand dam des forces de sécurité qui, malgré le déploiement d’un important dispositif dans les zones où ils sévissent, ont du mal à enrayer cette forme de criminalité.

Une campagne de sensibilisation pour la réinsertion des jeunes

Hamed Bakayoko, le ministre de la sécurité, a récemment entrepris une campagne de sensibilisation et s’est tourné vers les chefs communautaires et religieux (imams et pasteurs) des quartiers où sévissent les microbes pour aider à endiguer ce phénomène.

Dans cette grisaille, des individus et des groupes s’organisent pour aider les microbes à retrouver une vie normale ou improvisent des méthodes d’auto-défense pour s’en protéger.

Koné Massendjé, présidente de Vivre Ensemble, une ONG qui œuvre dans le domaine de la lutte contre la pauvreté et de la reconstitution du tissu social déchiré, a fait de la rééducation et de la réintégration des microbes l’une de ses priorités. Avec de maigres moyens, une foi solide et son instinct de mère, elle a réussi à arracher quelques gamins à la rue. “Ça ne marche pas toujours”, avoue Koné Massendjé, mais elle ne se désole pas et continue ce qu’elle qualifie désormais de “mission”.

Des moyens d’autodéfense aux conséquences funestes

Les jeunes du quartier d’Agbékoi, eux, ont recours à une méthode différente : l’alerte au sifflet. Elle consiste à se servir de sifflets pour alerter tout le quartier lorsqu’une agression est en train d’être perpétrée par les microbes. “Chacun d’entre nous porte un sifflet désormais. Quand nous sifflons, toutes les populations accourent vers le lieu de l’agression et se saisissent des microbes”, explique Désiré Foua.

Si elle a pu faire fuir des microbes prêts à passer à l’acte, ou pris la main dans le sac, l’alerte au sifflet semble être cependant une solution aussi létale que le mal qu’elle prétend guérir : les infortunés microbes saisis sur le lieu d’agression sont livrés à la vindicte populaire et parfois battus jusqu’à ce que mort s’en suive.

Par Selay Marius Kouassi, Abidjan

Source: rnw.nl

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