Devoir de mémoire: Ce que Mathias Doué a été en réalité (4/5)

Devoir de mémoire: Ce que Mathias Doué a été en réalité (4/5)

Le général rebelle 

Mathias Doué veut le départ de Laurent Gbagbo, par tous les moyens. Quand une amitié de 40 ans vire au drame…

La crise ivoirienne semble vouloir s’installer dans la durée, à moins de virer brusquement au drame. Chaque fois qu’on croit faire un pas vers la paix, surgit un élément nouveau qui replonge le processus dans l’impasse. Cette fois-ci, le rebondissement vient des Fanci, les Forces armées nationales de Côte-d’Ivoire, dites forces loyalistes, mais dont des éléments, et pas des moindres, appellent ouvertement à la rébellion. Depuis quelques jours, Jules Yao Yao, l’ancien porte-parole de cette armée, récemment promu au grade de colonel par le président Laurent Gbagbo, dont il vomit le régime, appelle ses frères d’armes à la révolte. Il a été rejoint la semaine dernière par le général de division Mathias Doué qui était il y a neuf mois, le chef d’Etat-major de cette armée. Dans une déclaration généreusement amplifiée par Rfi, Mathias Doué annonce qu’il entend obtenir le départ de Laurent Gbagbo “ par tous les moyens ”. “ La situation a trop duré et le départ du Président Gbagbo est la condition unique au retour de la paix en Côte d`Ivoire. Si la communauté internationale ne veut pas s`engager à le faire partir en douceur, moi je vais le faire par tous les moyens ; bien entendu cela ne se fera pas sans dégâts. Dans ce cas, je ne suis pas comptable de la chasse aux sorcières qui suivra cette opération de force. La communauté internationale doit se convaincre qu’en l’état actuel de la situation prévalant en Côte d’Ivoire, les élections ne constituent pas une voie de sortie. Et le préalable à toute élection dont les résultats seront acceptés par tous, est la réconciliation nationale. Soyez persuadés que la personnalité du Président Gbagbo et tout le système qui l`entoure ne sont pas facteurs de paix et de réconciliation. Et si la communauté internationale obtient son départ en douceur dans les tout prochains jours, nous ferons l`économie d`une guerre civil”, déclare le général Doué à la radio francophone unique.

Limogeage

Le général Mathias Doué a été le tout premier chef d’Etat-major de l’armée ivoirienne sous Laurent Gbagbo, d’octobre 2000 à novembre 2004. Il était encore à la tête de cette armée lors de ‘’l’Opération dignité’’ qui devait permettre de désarmer la rébellion par la force. Une opération qu’il était allé lancer au cours d’un meeting chez les jeunes patriotes, aux côtés de leur chef, Charles Blé Goudéa. “ Aujourd’hui est le jour de votre jour, vous serez libérés, l’Opération ”Dignité” est en marche ”, lançait-il ce jour-là, sous les applaudissements. Mais, l’Opération se soldera par un échec et le bombardement dramatique d’un camp français à Bouaké, tuant 9 soldats de la force Licorne.

Au sortir de cet échec, Mathias Doué sera limogé de son poste de chef d’Etat-major et remplacé par son fils spirituel, Philippe Mangou. A la passation de commandement, entre le ‘’père’’ et le ‘’fils’’, Mathias Doué semblait avoir bien digéré son limogeage. “ C’est une fierté pour moi de voir arriver le ‘fils’ à la succession du ‘père’. La génération qui arrive aujourd’hui au commandement de l’état-major est celle que nous avons préparée depuis 2000. Je demande aux uns et aux autres de le soutenir, parce que c’est un poste délicat. Nous sommes à sa disposition pour l’aider à réussir sa mission ”, déclarait-il. Que s’est-il passé depuis ce jour de novembre 2004 pour que le général retourne aujourd’hui son arme contre Gbagbo ?

Rfi qui l’a interviewé croit savoir que Mathias Doué “ a tout d’abord été meurtri par les conditions de son limogeage ” ; il a aussi “ été ulcéré par le camp présidentiel responsable, selon lui, de la dérive de la Côte d’Ivoire ” et il a été “ choqué par le tabassage d’officiers supérieurs après un dîner à l’ambassade de France ”.

“ Trahison ”

Les proches et amis de Laurent Gbagbo ne croient évidemment pas à de telles explications et parlent simplement de “ trahison ”. “ Les commanditaires de la rébellion ayant échoué en usant de tous les moyens et après l’échec de novembre 2004, pensent pouvoir nous effrayer en sortant ce qu’ils considèrent comme un joker ”, accuse Pascal Affi Nguessan, le président du Front populaire ivoirien (Fpi). Bertin Kadet, le conseiller spécial du président Gbagbo pour les affaires de Défense, dénonce lui aussi les “maîtres” du général Doué. Il faut lire la presse favorable au président ivoirien, pour comprendre que ces accusations sont dirigées contre la France chiraquienne et le Burkina-Faso voisin.

Le quotidien gouvernemental Fraternité Matin, croit ainsi savoir que Mathias Doué “ disposerait pour conduire son opération de légionnaires français noirs et de mercenaires étrangers (sierra-léonais, libériens et burkinabè) convoyés du Burkina Faso ”. Pour la hiérarchie militaire, la sortie de Mathias Doué est tout simplement une déclaration de guerre. Le chef d’Etat-major, Philippe Mangou, estime que son prédécesseur de ‘’père’’ est “ en rupture de ban avec l’institution militaire ” et prévient que les Forces de défense et de sécurité ne vont “ tolérer et adhérer à aucune manœuvre de division et d’appel à la désobéissance en leur sein d’où qu’elle vienne ”.

Dans l’ouest du pays dont Mathias Doué est originaire, quatre mouvements de combattants présentés comme des “ milices ” favorables à Laurent Gbagbo, expriment eux aussi leur “ indignation devant les propos subversifs du général Doué qui menace l’équilibre de la nation ” et mettent en garde l’ancien chef d’Etat-major contre toute tentative de renverser le régime du président Laurent Gbagbo.

Ami de 40 ans

Bel homme dont le look militaire -les lunettes d’intellectuel en moins- rappelle étrangement le regretté Thomas Sankara, Mathias Doué n’est pas un soldat comme les autres. Juriste de formation, il rêvait de devenir avocat, mais a fini par rejoindre une école militaire en Allemagne, pour devenir par sa simplicité, un gradé très apprécié de la troupe. Sa discrétion et sa grande popularité ont toujours fait croire qu’il nourrissait des ambitions. Le président Houphouët Boigny s’en méfiait.

Lorsque Mathias Doué commandait le bataillon blindé au début des années 90, ‘’le Vieux’’ le faisait surveiller par le chef d’Etat-major d’alors, Robert Gueï qui lui prêta un jour une tentative de coup d’Etat et ordonna à la troupe de l’abattre à vue. Doué en fut quitte pour un exil comme attaché militaire à l’ambassade de Côte d’Ivoire à Pékin, ce qui lui vaut aujourd’hui le surnom de “ Chinois ” dont les Ivoiriens l’affublent. Devenu président, Henri Konan Bédié le redoutait et le confina à un rôle de conseiller du ministre de la Défense. Lorsque les ‘’jeunes gens’’ réussissent à renverser Bédié en décembre 1999, c’est d’abord à Mathias Doué qu’ils pensent, pour diriger la transition. Mais, y voyant peut-être un piège, il repousse l’offre.

Le général Gueï qui acceptera finalement le cadeau, prend Doué au sein du Conseil national de salut public (Cnsp), moins par estime, que pour le tenir à l’œil. Mais, alors qu’il a hérité du portefeuille de ministre des Sports, Mathias Doué ne participe pas au premier conseil des ministres présidé par le général Gueï, comme pour suivre le mot d’ordre de boycott lancé par Laurent Gbagbo pour dénoncer la trop grande place laissée dans ce premier gouvernement, au Rassemblement des républicains (Rdr) d’Alassane Ouattara. La junte militaire est politiquement divisée.

Si Robert Gueï se réclame du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci), et les généraux Palenfo et Coulibally étiquetés Rdr, Mathias Doué est plutôt Fpi. C’est le militaire de Gbagbo. Originaires de la même aire géographique, les deux hommes sont amis depuis 1965. De plus, Mathias Doué est étroitement lié à la sœur de Laurent Gbagbo. Il sera l’œil et l’oreille de Gbagbo au cœur du pouvoir de Robert Gueï.

Rupture

Au lendemain du soulèvement populaire qui emportera Robert Gueï en octobre 2000, le général Mathias Doué est sans surprise, le seul membre de l’ancienne junte à rejoindre le nouveau régime. A peine assis dans le fauteuil d’Houphouët Boigny, Laurent Gbagbo récompense son ami de 40 ans. Il le nomme chef d’Etat-major de l’armée. Peut-être est-ce aussi une façon de mieux le contrôler. Toujours est-il que Mathias Doué, n’est pas vraiment associé à certaines opérations dans laquelle l’armée est impliquée. Les grandes lignes de l’Opération dignité de novembre 2004 lui seront simplement… présentées.

Plus grave, il doit rendre compte à des “ civils qui ne connaissent rien au maniement des armes et au commandement militaire”, les ministres de la Défense successifs, Moïse Lida Kouassi et Kadet Bertin notamment, qu’il tient en petite estime. Humilié par son ami, l’ancien chef d’Etat-major dénonce sa gestion de l’armée et de la Côte d’Ivoire. “ Quand un régime préfère des formations qui sont parallèles aux forces de défense et de sécurité nationales, cela va sans dire que ce régime met en minorité toutes les forces qui sont issues de la nation. Et celles-ci sont moralement affectées de cette insulte, de cette injure qu`elles ne supportent pas”, dit-il, avant de franchir le rubicond : “ Nous sommes une armée légale et nous avons l`obligation dans un pays où le peuple doit jouir de son pouvoir démocratique pour mettre en œuvre certains mécanismes constitutionnels et mettre fin à une dictature, à une dérive fasciste. Seules, dans ce contexte, les forces de défense et de sécurité sont habilitées à rétablir l`ordre que les populations attendent depuis deux ans. ”

Tension

Il va de soi que la rébellion de Mathias Doué n’est pas une excellente nouvelle pour la médiation de Thabo Mbeki qui a déjà maille à partir avec les rebelles de Guillaume Soro. Le médiateur sud-africain a obtenu de Laurent Gbagbo sa part de l’accord de Pretoria et peine à convaincre les forces dites nouvelles de déposer les armes afin que l’élection présidentielle puisse se tenir le 30 octobre prochain. Or, en affirmant que “ le départ du Président Gbagbo est la condition unique au retour de la paix en Côte d’Ivoire (…) les élections ne constituent pas une voie de sortie ”, le général Doué crée un nouveau problème dans le problème. On devrait s’attendre à ce que sa sortie conforte la rébellion dans son refus de désarmer et son exigence d’une transition sans Laurent Gbagbo.

Guillaume Soro a d’ailleurs déjà créé quatre nouvelles zones militaires dans les territoires sous son contrôle dans le nord de la Côte d’Ivoire. Ainsi, même si officiellement, la France “ invite chacun à respecter les engagements ” pris à Pretoria et réaffirme son attachement au processus qui prévoit des élections le 30 octobre, et même si Henri Konan Bédié maintient son retour en Côte-d’Ivoire ce mercredi 24 août, très peu de gens croient encore à la possibilité d’une élection présidentielle à l’échéance constitutionnelle. La tension est remontée dans le pays.

Abidjan, la capitale économique a repris sa fébrilité des jours impairs. Samedi, un simple feu d’artifice a créé un mouvement de panique dans plusieurs quartiers de la ville. Des commerces ont fermé précipitamment leurs portes et des groupes de jeunes ont commencé à se rassembler et à ériger des barrages sur les routes. Il a fallu l’intervention à la télévision nationale du ministre de la Sécurité et du chef d’Etat-major des armées, pour calmer les esprits. La Côte d’Ivoire n’a pas fini de se faire peur.

Par Ambroise EBONDA

Source: Le Messager

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