Devoir de mémoire: «Le monde s’est trompé en Côte d’Ivoire !» assurait l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki

Devoir de mémoire: «Le monde s’est trompé en Côte d’Ivoire !» assurait l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki

M. Thabo Mbeki, parue dans le magazine Foreign Policy en date du 29 avril 2011, fait état de l’échec des Nation Unies dans la crise ivoirienne et encourage les Africains à prendre en main la résolution de leurs propres conflits.

Le second tour des élections présidentielles du 28 novembre 2010 en Côte d’Ivoire a vu s’affronter deux opposants politiques de longue date, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. Pour cette raison d’une importance stratégique, il était inévitable que ce concours électoral décide de l’avenir à long terme du pays. Toutes les personnes concernées devraient avoir réfléchi très sérieusement à une question critique: Les élections de 2010 pourraient-elles créer les conditions permettant d’établir la base du meilleur avenir possible pour le peuple ivoirien?

Ce qui n’a pas été fait

Au contraire, la communauté internationale a insisté sur le fait que ce dont la Côte d’Ivoire avait besoin pour mettre fin à cette crise,  était d’organiser des élections démocratiques, même si les conditions n’étaient pas réunies pour mener de telles élections. Bien qu’ils savaient que cette proposition était fondamentalement mauvaise, les Ivoiriens ne pouvaient pas résister à la pression internationale pour organiser les élections.

Cependant, la réalité objective est que les élections présidentielles ivoiriennes n’auraient pas dû avoir lieu au moment où elles ont été organisées. Il était parfaitement prévisible qu’elles ne feraient que renforcer le conflit auquel elles étaient censées mettre fin.

La rébellion de 2002 en Côte d’Ivoire a divisé le pays en deux parties, avec le nord contrôlé par les rebelles des Forces Nouvelles, qui a soutenu Alassane Ouattara, et le sud aux mains du gouvernement dirigé par Laurent Gbagbo. Dès lors, la Côte d’Ivoire a eu deux gouvernements, deux administrations, deux armées, et deux leaders«nationaux».

Toute élection tenue dans ces circonstances ne pouvait qu’enraciner les divisions et les animosités représentées et aggravées par la rébellion de 2002.

Les failles structurelles qui étaient à la base de la rébellion de 2002 comportent des problèmes explosifs tels que les tensions transnationales qui touchent en particulier la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, les antagonismes ethniques et religieux en Côte d’Ivoire, le partage du pouvoir politique, et l’accès au pouvoir et aux opportunités socio-économiques.

À cet égard, la communauté internationale a refusé d’appréhender les diverses allégations explosives qui, à tort ou à raison, ont informé et continueront d’informer l’opinion de la population partisane de Gbagbo dans le sud de la Côte d’Ivoire – ainsi qu’une grande partie de l’Afrique francophone !

A savoir que Ouattara est un étranger né au Burkina Faso, qu’il a été, avec le Président Blaise Compaoré du Burkina Faso, responsable de la rébellion de 2002, que son accession au pouvoir se traduirait par la prise de contrôle du pays en particulier par des étrangers burkinabé, et qu’il a toujours favorisé les intérêts français en Côte d’Ivoire.

Prenant en compte tout cela, l’Union africaine a compris qu’une solution durable à la crise ivoirienne nécessitait un accord négocié entre les deux factions belligérantes, ciblé sur les questions interdépendantes de la démocratie, de la paix, de la réconciliation et l’unité nationale.

Après de longues négociations à partir de 2002, les Ivoiriens ont convenu que l’élection présidentielle ne se tiendrait pas avant que des conditions diverses aient été remplies. Il s’agissait notamment de la réunification du pays, la restauration de l’administration nationale sur tout le territoire ivoirien, et le désarmement des rebelles et de toutes les milices et leur intégration dans les forces de défense et de sécurité nationale, ceci au moins deux mois avant la tenue des élections présidentielles. Bien qu’aucune de ces conditions n’aient été honorées, les élections présidentielles ont été autorisées.

En fin de compte, Ouattara a été installé comme président de la Côte d’Ivoire. Gbagbo, et son épouse Simone, ont fini comme des prisonniers humiliés. Beaucoup d’Ivoiriens sont morts et ont été déplacés, de nombreuses infrastructures ont été détruites, et les animosités historiques ont été exacerbées à cette fin.

Beaucoup de choses ont été radicalement faussées jusqu’à aboutir à ce résultat.

Les accords portant sur ce qui aurait dû être fait pour créer les conditions d’élections libres et équitables ont été volontairement et dédaigneusement ignorés. Le Conseil constitutionnel ivoirien (CC) est le seul organisme habilité par la Constitution à déterminer le vainqueur dans une élection présidentielle et à installer le président, avec la Commission électorale indépendante (CEI), chargée de transmettre ses résultats provisoires au CC. Toutefois, ceux-là mêmes qui insistent sur le caractère sacré du droit comme fondement à toute pratique démocratique, ont choisi de façon illégale de reconnaître le résultat provisoire annoncé par un président de la CEI tout seul, comme le résultat authentique de l’élection présidentielle.

Comme prévu par la loi, Gbagbo a contesté la régularité des élections dans certaines parties du pays, surtout dans le nord. Le CC, à tort ou à raison, a accepté la majorité des plaintes déposées par Gbagbo, a identifié d’autres irrégularités, a annulé les votes dans certains départements, et a déclaré Gbagbo vainqueur. Le président de la CEI n’a pas pris en compte les irrégularités dénoncées et a décidé que Ouattara avait gagné.

L’envoyé de l’ONU, le Secrétaire général Ban Ki-moon, et son collègue sud-coréen, RSSG Young-jin Choi, ont également déterminé que Ouattara avait gagné, mais sur la base de moins de voix que celles annoncées par la CEI, après avoir jugé que certaines des plaintes déposées par Gbagbo étaient légitimes. En termes de suffrages exprimés pour les deux candidats, la CEI, le CC, et le représentant spécial de l’ONU ont obtenu trois chiffres différents.

Gbagbo a proposé, pour résoudre ce problem qui porte sur l’importante question de la volonté du peuple ivoirien, qu’une commission internationale soit établie pour vérifier les résultats des élections, avec l’importante condition préalable que lui et Ouattara devraient accepter la décision de cette commission.

Cette proposition a été rejetée par la communauté internationale – en dépit du fait qu’elle aurait réglé le contentieux électoral sans recourir à la guerre, et malgré le fait que certains observateurs électoraux aient émis des doutes quant à l’équité des élections, en particulier dans le nord de la Côte d’Ivoire.

Par exemple, à propos des élections dans le Nord, la mission d’observation électorale de l’Union Africaine dirigée par Joseph Kokou Kofigoh, ancien Premier ministre du Togo, la Société Civile Africaine pour la Démocratie et l’assistance électorale dirigée par Seynabou Indieguene du Sénégal, et la coordination des experts électoraux en Afrique (CAEE) du Cameroun, Sénégal, Bénin, Mali, Maroc, Gabon et Togo, dirigée par Jean-Marie Ongjibangte du Cameroun, ont tous tiré la sonnette d’alarme au sujet des élections dans le Nord.

Par exemple, le CAEE a déclaré:”Après partage des informations avec d’autres observateurs électoraux nationaux et internationaux, nous vous informons que le second tour de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire s’est déroulé avec des problèmes majeurs dans différentes régions du Nord …

Ces problèmes étaient le vol des urnes, l’arrestation des représentants des candidats, le vote multiple, le refus d’admettre des observateurs internationaux pour assister aux comptages des bulletins de vote, et l’assassinat des représentants des candidats. A cet effet, nous déclarons que le second tour de scrutin n’a pas été libre, juste et transparent dans ces localités (nord).

Pour sa part, à ce jour, la mission d’observation électorale de la CEDEAO n’a pas publié son rapport sur le deuxième tour de l’élection présidentielle! Pourquoi ?

Il est clair que la Commission internationale indépendante proposée par Laurent Gbagbo aurait pu être établie et habilitée à prendre une décision définitive et contraignante sur ce qui s’était passé. Le temps nous dira pourquoi cela n’a pas été fait!

En outre, le Représentant spécial de l’ONU a pris la décision extraordinaire d’outrepasser son mandat en déclarant qui avait remporté l’élection présidentielle, contrairement à ses attributions comme indiqué par le Conseil de sécurité. Cette décision a positionné la Mission des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) en tant que partisan dans le conflit ivoirien, plutôt qu’en artisan neutre de la paix, à égale distance des parties belligérantes.

A partir de cet instant, l’ONUCI n’avait pas d’autre choix que de travailler activement pour l’installation de Ouattara en tant que président du pays et pour l’éviction de Gbagbo. En fin de compte, cela s’est matérialisé dans l’utilisation flagrante de ses capacités militaires pour ouvrir la voie aux Forces nouvelles afin de vaincre les forces pro- Gbagbo et de capturer Gbagbo, tout en prétextant sans vergogne qu’il s’agissait de protéger les civils.

Bien que dans l’obligation de respecter son mandat de maintien de la paix, qui consistait à séparer les forces belligérantes, l’ONUCI n’a rien fait pour arrêter l’avancée des Forces Nouvelles du nord vers le sud jusqu’à Abidjan. Ni l’ONUCI , ni les forces françaises Licorne, tel que mandatés par les Nations Unies, n’ont agit pour protéger les civils dans la région de Duékoué, où a eu lieu, de façon évidente, la plus forte concentration de meurtres de civils ! Cela rappelle l’échec de l’Organisation des Nations Unies à mettre fin aux massacres et exactions perpétrés sur les civils dans l’est de la République démocratique du Congo!

La réalité ivoirienne pointe du doigt des conclusions irréfutables.

Les conditions convenues pour la tenue d’élections démocratiques en Côte d’Ivoire n’ont pas été créées. Malgré les fortes allégations de fraudes électorales, la communauté internationale a décidé de ne mener aucune vérification du processus et des résultats annoncés. Cela a laissé sans réponse la question, d’une importance vitale, de savoir qui a gagné les élections, ce que Ouattara pourrait avoir fait.

L’Organisation des Nations Unies a décidé d’abandonner sa neutralité de gardien de la paix, en décidant d’être un partisan belligérant dans le conflit ivoirien.

La France a utilisé sa place privilégiée au sein du Conseil de sécurité afin de se positionner pour jouer un rôle determinant dans l’avenir de la Côte d’Ivoire, son ancienne colonie dans laquelle, entre autres, elle a d’importants intérêts économiques. Elle a rejoint l’Organisation des Nations Unies pour veiller à ce que Ouattara sorte vainqueur du conflit ivoirien.

Cette initiative a répondu aux intérêts nationaux français, conformément à la politique françafricaine, qui visent à perpétuer une relation particulière avec ses anciennes colonies africaines. Cela est conforme aux observations faites par l’ancien président français François Mitterrand, quand il disait:«Sans l’Afrique, la France n’aurait pas d’histoire au 21e siècle», ce que l’ancien ministre des Affaires étrangères français Jacques Godfrain a confirmé quand il a dit:“Un petit pays [France], avec peu de forces, nous pouvons déplacer une planète grâce [à nos] … relations avec 15 ou 20 pays africains…

L’Union Africaine n’est pas non plus sans reproche, car elle n’a pas su s’affirmer pour convaincre tout le monde à travailler afin de parvenir à la réconciliation entre les Ivoiriens, et donc à une paix durable. Malheureusement, les résultats obtenus en Côte d’Ivoire consacrent un conflit endémique dans ce pays. Ceci parce qu’elle a placé entre les mains exclusives de la rébellion de 2002 le droit de déterminer l’avenir du pays, là où la situation objective exigeait et exige encore que les peuples de Côte d’Ivoire s’engagent à égalité pour de déterminer leur destin commun.

Au cours de la décennie durant laquelle il fut président de la Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo n’a eu aucune possibilité d’agir de son propre chef pour réunifier le pays et réaliser la réconciliation entre ses diverses populations, malgré l’existence d’accords négociés à cet effet. En tant que président du pays, Ouattara ne parviendra pas à réaliser ces objectifs, en agissant de son propre chef, en dehors du contexte d’un accord honnête avec les parties de la population ivoirienne représentée par Gbagbo.

Ce qui devait arriver avait été prévu par l’ambassadeur des États-Unis d’alors en Côte d’Ivoire, Wanda L. Nesbitt. En Juillet 2009, elle en avait ainsi informé le gouvernement des États-Unis :

“Il semble maintenant que l’accord de Ouaga IV, [le quatrième accord de l’accord politique de Ouagadougou, qui prescrit que le désarmement doit précéder les élections], est fondamentalement un accord entre Blaise Compaoré [Président du Burkina Faso] et Laurent Gbagbo à partager le contrôle du nord jusqu’à la fin des élection présidentielle, en dépit du fait que le texte appelle les Forces Nouvelles à rendre au gouvernement le contrôle du nord et à achever le désarmement complet deux mois avant les élections…”

“Mais les 5.000 soldats des Forces Nouvelles qui doivent être « désarmés », et regroupés dans des casernes dans quatre grandes villes dans le nord et l’ouest jusqu’à ce qu’une nouvelle armée nationale soit créée, représentent une capacité militaire sérieuse que les FAFN [Forces Nouvelles] ont l’intention de garder bien entraînés et en réserve jusqu’à la fin de l’élection. La remise du pouvoir administratif des FAFN aux autorités civiles du gouvernement était un pré-requis pour les élections, mais, comme les voyageurs vers le nord (y compris le personnel des ambassades) le confirment: les FAFN conservent de facto le contrôle de la région en particulier quand il s’agit des finances.”

L’incapacité à résoudre les “pré-requis aux élections” a prédéterminé leurs résultats. Le contrôle par les rebelles du Nord, cité par l’Ambassadeur Nesbitt, a déterminé le résultat de l’élection présidentielle de 2010. De même, c’était les “capacités militaires” de la rébellion, dont l’Ambassadeur Nesbitt faisait mention, qui ont été utilisées pour s’assurer que Ouattara devienne président de la Côte d’Ivoire.

Il n’est pas étonnant qu’au plus fort de la crise post-électorale, Laurent Gbagbo ait crié: “j’ai été trahi !

À la fin de tout cela, il y a de nombreuses victimes.

L’une d’entre elles est l’Union Africaine. Les événements tragiques en Côte d’Ivoire ont confirmé la marginalisation de l’union dans sa capacité à résoudre les défis les plus importants d’Afrique.

Au lieu de cela, l’UA a affirmé la capacité des grandes puissances à intervenir pour résoudre ces problèmes, à l’aide de differents moyens pour légitimer leurs actions en persuadant l’Organisation des Nations Unies d’autoriser leurs interventions égoïstes.

L’ONU est une autre victime. Elle a gravement compromis sa capacité à être acceptée comme une force neutre dans la résolution des conflits internes, comme celui en Côte d’Ivoire. Il sera désormais difficile pour l’Organisation des Nations Unies de convaincre l’Afrique et le reste du monde en développement qu’elle n’est pas qu’un simple instrument entre les mains des grandes puissances. Cela a confirmé l’urgence de la nécessité de restructurer l’organisation, basée sur l’idée que dans sa structure actuelle les Nations Unies n’ont pas la capacité d’agir en tant que représentant véritablement démocratique de ses États membres.

Ainsi, de diverses manières, les événements en Côte d’Ivoire pourraient servir à un moment déterminant en termes de l’urgente nécessité de restructurer le système des relations internationales. Ils ont mis en évidence la réalité de l’équilibre et des abus de pouvoir après la guerre froide, et mis fin à la fiction que les grandes puissances respectent la primauté du droit dans la conduite des relations internationales, même telle que définies par la Charte des Nations Unies, et que, en tant que démocrates, ils respectent les opinions des peuples du monde.

Nous ne pouvons qu’espérer que Laurent et Simone Gbagbo et le peuple ivoirien ne continuent pas à souffrir, victimes maltraitées et humiliées d’un système mondial qui, dans son intérêt, tout en criant haut et fort l’universalité des droits de l’homme, ne cherche qu’à perpétuer la domination du plus grand nombre par quelques-uns qui disposent de la prépondérance du pouvoir politique, économique, militaire et médiatique.

Vues les procédures perverses et toxiques qui ont frappé la Côte d’Ivoire, on peut se poser la question d’urgence: Combien d’abus de pouvoir flagrants vont encore devoir subir l’Afrique et le reste des pays en voie de développement, avant qu’un véritable système démocratique de gouvernance mondiale ne soit réalisé ?

Source: foreignpolicy

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