Didier Awadi: «Le franc CFA, cette monnaie me gêne… »

Didier Awadi: «Le franc CFA, cette monnaie me gêne… »

Didier Awadi est, depuis mars, un produit du label ivoirien Coast to Coast, avec lequel il vient de signer un contrat pour la distribution en Côte d’Ivoire de son nouvel album «Ma Révolution».

A Abidjan, pour le Masa, il a accepté de causer avec nous . Le lion de la Téranga rugit, fustige le comportement des dirigeants africains et tire à boulets rouges sur le système Babylone qui enchaîne son Afrique. Pour Awadi, c’est plus que jamais l’heure de la Révolution !

Question. Quel genre de révolution souhaites-tu au juste pour l’Afrique ?

La révolution, c’est déjà le fait de comprendre que la plupart de nos systèmes ne marchent pas. Qu’ils sont sclérosés. Qu’ils ne produisent pas le bonheur, l’autonomie, l’autosuffisance alimentaire. C’est un système où nous ne sommes pas propriétaires de notre destin. Pas propriétaires de notre monnaie. Pas garants de notre dépense nationale… Si on est obligé d’avoir des amis qui nous viennent en aide, c’est qu’on n’est pas indépendant. L’indépendance ne se donne pas. On l’arrache. Malheureusement, nous avons besoin encore d’avoir derrière nous des puissances et vivre comme des pays sous tutelle. Tant que la plupart des pays francophones ne vont pas gérer leur monnaie, ils demeureront sous tutelle.

Q. En quoi le franc CFA te gêne-t-il ?

Est-ce que c’est une monnaie africaine ? Ça me dérange qu’on me pose cette question, parce qu’à l’origine, c’était le franc des colonies françaises d’Afrique ! C’est cette monnaie qui est devenue aujourd’hui le franc de la Communauté Française d’Afrique (en 1958 : ndlr). Ce n’est pas moi qui l’ai inventée.

Q. Pourquoi s’opposer systématiquement à tout ce qui vient de la France ?

Ce n’est pas une histoire de France ou de Japon. C’est de savoir si ce que je dis est juste. Il faut qu’on ait le courage de battre nous-mêmes notre propre monnaie pour notre intérêt. Que la monnaie soit logée dans une banque africaine, sur le continent africain. Une monnaie dont nous sommes propriétaires. Et qu’on puisse décider, librement, avec qui on fait nos actions. Mais tant qu’on accepte une monnaie étrangère et qu’on n’ose même pas se poser les vraies questions sur notre souveraineté, on restera dépendants. Pensez-vous que l’Angleterre ou les états-Unis vont confier leur monnaie à un autre Etat ? Tous les pays qui sont sortis du juron CFA sont en voie de développement, pendant que ceux qui y sont se disputent pour être parmi les PPTE (Pays pauvres très endettés, ndlr).

Q …

Au Nigeria, quand on est milliardaire, on a des avions. En Afrique francophone, quand on est milliardaire, on a des voitures. Le Nigeria est plus libre que les pays de la zone CFA. On a un problème de liberté économique et financière. Si, au niveau des intellectuels, on ne comprend pas le mécanisme d’asservissement du peuple africain, cela m’inquiète dangereusement. Si tu n’es pas propriétaire de ta monnaie, tu n’as pas de souveraineté. Si tu ne gères pas ton économie et que tu ne t’en rends pas compte, tu en as encore pour 200 ans !

Q. La Guinée-Conakry a refusé le CFA, mais cela n’en fait pas un pays développé pour autant…

– Ne parlons pas de la Guinée. Mais le Ghana est un pays émergent par rapport à la Côte d’Ivoire, au Sénégal… Le Ghana a une marge de progression énorme, il faut qu’on le reconnaisse. Les Ghanéens n’ont pas d’armée coloniale chez eux. L’armée coloniale britannique n’est plus là-bas. Ils ont une monnaie qui est à eux. Et ils ne gardent pas les richesses du Ghana en Angleterre ou en France. Le trésor ghanéen est au Ghana et aide à développer le Ghana. Tu ne peux pas avoir 50% de ta monnaie, de tes richesses ailleurs et prétendre développer ton pays. C’est de cela qu’il s’agit.

Q. Autres choses. L’immigration clandestine… (Il coupe).

Non, je n’ai pas de point de vue sur l’immigration clandestine, mais plutôt sur l’émigration. On veut nous imposer le terme «immigration clandestine» que je récuse. Il n’y a pas d’immigration clandestine. Ce concept est étranger à l’Afrique. Chaque être humain a le droit de voyager partout dans le monde. Autant nous accueillons tout le monde ici, autant les gens doivent pouvoir aller partout. Je ne comprends pas que quand tu es Noir et que tu vas demander un visa pour un pays européen, on refuse. Quand tu es Noir et pauvre, tu as un double non. Quand tu es Noir, pauvre et un peu musulman, depuis le 11 septembre, tu as un triple non. Je dis qu’il y a un problème de racisme et de «négrophobie», par rapport aux migrations. Et il faut à un moment donné mettre le doigt dessus. Certains ne peuvent pas dire qu’ils ne vont pas accueillir toutes les misères du monde, et nous, pendant ce temps, on a le droit de le faire. Il y a deux poids deux mesures.

Q. Tu n’admets pas le terme d’«immigration clandestine», alors que de jeunes Africains entrent en Europe par voies de pirogues, illégalement.

Le moyen de transport importe peu. La plupart des gens qui empruntent des voies illégales comme les pirogues, pourraient partir en avion, en voiture, en train. Est-ce qu’on le leur permet ? La vraie question c’est pourquoi on y va ? Comment on en est arrivé là ? Qu’est-ce qui a fait que ces jeunes ne croient plus en l’avenir ici ? Qui les a déçus ?

Q. Quelles sont les réponses à ces questions ?

Il y a deux réponses. La première est une politique du nord sur nos pays. On permet à des grosses compagnies occidentales de venir chez nous, avec des produits très manufacturés pour entrer en concurrence avec les nationaux, ce jusqu’au type qui fait le cirage dans la rue, le marchand de tomates… Ça fragilise le tissu économique déjà très faible. La deuxième réponse, c’est le fait que nous n’arrivons pas à transformer nos produits sur place. Tant que c’est le cas, il n’y aura pas de création de richesses. On a un système qui appauvrit l’Afrique, tout simplement parce que son argent va au service de la dette. En interne, nos dirigeants font des promesses qu’ils ne tiennent pas. Même quand ils ont les moyens de les tenir et qu’ils ne le font toujours pas, à un moment donné, les populations sont désabusées. Chaque être humain a le droit au bonheur. Comme dans toute l’histoire, les gens vont toujours là où ils pensent trouver le bonheur. Si l’Afrique a été pendant plus de 450 ans colonisée, c’est parce que les gens avaient besoin de débouchés.

Q. Dans un reportage diffusé sur TV5 Monde, un immigrant clandestin, arrêté en Italie, affirmait qu’il recommencerait l’aventure, une fois libéré. Lorsque le journaliste lui demande pourquoi, il répond que «l’Afrique, c’est l’enfer !». Comment juges-tu de tels propos ?

C’est peut-être l’enfer, pour lui. Mais pour moi, l’Afrique est un Paradis. Je respecte son point de vue. Il sait ce qu’il vit, ou ce qu’il a vécu, au point d’arriver à une telle conclusion . Moi, je dis que mon Afrique, c’est un Paradis. Il y a tout. C’est un Paradis à construire…

Q. Ne faudrait-il pas commencer à construire ce Paradis au lieu d’aller chez les autres ?

Là, c’est un autre sujet. Celui du développement. Qui va faire le développement ? Ceux qui partent vont chercher un mieux-être. Tout le monde a l’intention de développer chez lui, d’y investir, d’avoir une maison. Le petit migrant qui part, c’est pour essayer de sauver les gens qui sont restés au pays et qui galèrent. C’est lui qui envoie l’argent. Combien de gens envoient de l’argent à partir des pays africains à leurs parents, par exemple, au Mali ou ailleurs sur le continent ? Ceux qui partent, ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas développer leurs pays. C’est parce qu’ils ne voient pas de débouchés. Combien d’entre eux ont fait des études de Commerce international, de Management, de Marketing international ? Très peu sont dans les domaines scientifiques et techniques.

Par Omar A.K & François Yéo

Source: topvisages.net

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