Djaffar Hema Ouattara à propos du colonel Zida, le nouvel homme fort du Burkina Faso: « Zida c’est Blaise. S’il reste, il fera 27 ans comme Blaise »

Djaffar Hema Ouattara à propos du colonel Zida, le nouvel homme fort du Burkina Faso: « Zida c’est Blaise. S’il reste, il fera 27 ans comme Blaise »

Maître coranique et prédicateur, l’homme est connu pour son franc parlé, mais parfois traité de «fou» par certaines personnes. Djaffar Hema Ouattara, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’a jamais hésité à appeler Blaise Compaoré, ex-président du Burkina, à abandonner le pouvoir à la fin de son mandat en 2015. Les choses ayant pris une autre tournure, nous avons bien voulu lui donner la parole afin qu’il se prononce sur la situation. Dans une interview qu’il nous a accordée à son domicile, le lundi 3 novembre 2014 à Bobo-Dioulasso, l’homme est revenu sur ses interpellations qui, selon lui, n’ont pas été prises en compte. Quant à la gestion de la transition, il s’est farouchement opposé qu’elle soit confiée à l’armée qui, de son avis, n’a pas été formée pour ça. 

Vous l’aviez toujours dit. A chaque fois que l’occasion se présentait, vous n’hésitez pas à appeler Blaise Compaoré à céder le pouvoir à la fin de son mandat en 2015. Apparemment, l’on ne vous a pas écouté et aujourd’hui la situation vous donne raison. Quel commentaire?

Quand je parlais, on me traitait de fou. Et voilà là où nous sommes arrivés. Ce que les gens ont oublié, c’est que les paroles du fou sont souvent pleines de sagesse. Travailler avec ces paroles, peut souvent nous éviter le pire. Moi, je parlais et d’autres personnes aussi. S’il avait écouté, on aurait dû contourner cette situation. Blaise m’a toujours pris pour un fou. Sinon, il écoute mes propos. Il a des agents qui sont chargés de lui relayer tout ce qui se dit le concernant. Je lui parlais en tant que frère, car nous sommes tous Burkinabè. C’était pour éviter que tous payent pour cette crise qu’on parlait à longueur de journée. Quand tu es président, il faut écouter tout le monde, même les fous. Dieu même qui nous a créés, nous écoute et choisit ce qui est bien. Maintenant qu’il n’a pas voulu entendre raison, ce qui devrait arriver est arrivé. Ce que Blaise avait oublié, c’est que le pouvoir est à Dieu qui à son tour le donne au peuple. Et ce peuple-là, choisit quelqu’un pour le diriger.Si je te donne quelque chose à garder et qu’un jour je viens te demander de me le remettre, il n’y a pas de bagarre en cela. Ça ne t’appartient pas. On te l’avait juste confié et le propriétaire en a besoin maintenant. Si tu n’es pas de mauvaise foi, tu dois être à mesure de le rendre sans le moindre bruit. Si tu refuses, Dieu va te honnir. Et c’est ce qui est arrivé à Blaise. La preuve en est qu’avec tout son armement, le peuple, mandaté par Dieu a repris son pouvoir et l’a chassé en pleine journée. Dieu a montré à Blaise que le pouvoir est à lui. Même les «Billakoros» (bambins ndlr) demandent le départ de Blaise. Qui leur a dit ça? C’est Dieu. Avec quoi l’a-t-on chassé? Des balais, des cartons, des écritures à l’aide de charbon.Est-ce que Blaise est parti réellement? C’est la question que moi je me pose. 

En tout cas, jusqu’à preuve du contraire, le pouvoir est entre les mains de l’armée. Est-ce que vous cautionnez cela?

Mais non. Depuis belle lurette, notre pays est géré que par des militaires; on en a marre de ces gens-là. Sangoulé Aboubacar Lamizana, Seye Zerbo, Jean-Baptiste Ouédraogo, Thomas Sankara, Blaise Compaoré et aujourd’hui on nous parle de Zida. Leur place, c’est dans les casernes. Ils ont été formés pour nous surveiller et non pas pour nous gouverner. Qu’ils retournent dans leurs casernes pour mieux assurer la sécurité des personnes et des biens. Qu’ils partent et qu’ils nous laissent gérer notre pouvoir. Il faut que je vous le dise. Zida, c’est Blaise. S’il reste, il fera 27 ans comme Blaise. Il faut qu’il parte dès maintenant. 

Est-ce que l’opposition politique n’a pas joué la faiblesse dans cette affaire?

Ça n’a pas été une faiblesse, mais une erreur. Il ne faut pas confondre erreur et faiblesse. Mais, je pense qu’ils ont vite compris en exigeant que la transition soit gérée par des civils. Cette histoire ne se discute même pas. Que les militaires laissent le pouvoir au peuple. Un militaire n’a jamais été formé pour diriger un pays. Son rôle, c’est d’assurer la sécurité de la nation. Moi Djaffar, je ne suis pas d’accord pour que l’armée gère ce pouvoir. Mais, je n’ai pas les moyens. Dieu par contre est capable de tout.  

Pendant ce soulèvement populaire, des gens sont allés casser, piller et vandaliser des biens privés, mais aussi des services publics. A votre avis, est-ce que cela n’a pas terni un peu l’image de la révolution?

Vraiment, j’ai été attristé par le comportement de ceux qui se sont donné à ces actes. Mais, comme on le dit, dans un groupe, il y a toujours des bons et des mauvais. Dans le gouvernement de Blaise, il y avait des bons, mais aussi des mauvais. Dans cette histoire, il y avait des gens dont la réflexion était de savoir comment voler. Ce qui est le plus déplorable, c’est l’incendie de la mairie de Bobo-Dioulasso et du palais de justice. Ce sont des endroits où nous serons emmenés à aller pour une raison ou une autre. A la mairie, on aura besoin de papiers. On fait comment? À la justice, c’est pareil. Ceux qui ont fait cela sont mauvais. Mais comme on le dit, le poisson pourrit par sa tête. C’est parce que le gouvernement qui est parti volait que les gens ont eu le courage de le faire aussi. Ils sont responsables de ce qui est arrivé à ce pays. Le peuple était remonté contre eux. Les gens ont cassé des boutiques et autres, c’est vrai. Mais que faisait le gouvernement de Blaise en ce moment. Eux, ils tuaient les gens. Ce qui est encore pire que les casses des boutiques. 

Après sa démission, Blaise s’est réfugié en Côte d’Ivoire. Votre commentaire?

Il n’a pas démissionné. On l’a chassé. J’ai aussi appris qu’il est en Côte d’Ivoire.Blaise en Côte d’Ivoire, c’est dire que nous ne sommes pas en sécurité. Parce qu’il est en contact direct avec ses enfants qu’il a formés et mis à la tête de notre pays. Ceux qui sont là actuellement, sont des enfants de Blaise. Un serpent ne donne naissance que d’un serpent. Si on les laisse, ils seront pires que leur maître. 

Un dernier mot?

Je veux juste dire à la population de rester toujours mobilisée. Quant aux militaires, qu’ils repartent dans les casernes. C’est leur place, là-bas. Pensez-vous que s’ils s’enracinent, on pourra leur dire la vérité? Non, parce qu’ils ont des fusils. S’ils veulent, on pourra les nommer colonels, chef d’Etat-major et autres. Mais le pouvoir-là, c’est pour le peuple, c’est pour nous. C’est mieux qu’ils partent, sinon, le scénario Blaise risque de se reproduire. C’est-à-dire, 27 ans de règne.

Interview réalisée par

Bassératou KINDO

Source: L’Express du Faso

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