Dr Michel Babadjidé, inventeur de “la Maison du Paysan” accuse: «C’est le cadre africain qui a tué le village»

Médecin vétérinaire et praticien depuis plusieurs années, le Dr Michel Babadjidé a inventé la maison du paysan, une réponse  révolutionnaire pour améliorer le traditionnel et le  porter à un niveau de rentabilité suffisant afin d’en faire comme il le dit si bien « une activité génératrices de bénéfice (AGB) et non de revenu. »

A l’occasion du symposium sur la recherche et l’innovation tenu à Ouidah, Educ’Action a rencontré l’homme que plusieurs fermiers considèrent désormais comme un prodige. Il a changé leur vie par son invention. Entretien.

Educ’Action : d’où est partie l’idée de la maison du paysan ?

Michel Babadjidé : Cela a été sur un coup de tête. J’ai terminé mes études en 1993 et je remercie le gel  de recrutement à la fonction publique qui a fait de moi un chômeur comme tous les jeunes de ce moment qui doivent se rechercher et moi j’aimais l’élevage et quand j’étudiais j’avais déjà la forte volonté de m’installer au village pour faire l’élevage. A la fin de mes études, je suis parti au village, et j’ai commencé à appliquer les techniques qu’on nous a enseignées à l’Université. Par exemple on nous a dit que pour élever les poules et avoir des œufs féconds, il faut 6 poules et un coq. Donc,  j’ai installé 6 poules locaux et un coq et 45 jours après les poules ont couvé les œufs et d’autres ont fait des poussins et il n’y avait plus de poules autour du coq et il s’est jeté sur tous les poussins et les mangés. J’ai observé et je me suis dit que les 6 poules dans les conditions du village ne suffisent pas, aujourd’hui nous sommes à 15 poules pour un coq et le coq ne tue plus les poussins. Alors que l’autre système recommande 6 poules.

C’est logique  parce que ceux qui ont conçu ce système, chez eux, les œufs sont couvés par les machines. Tous les poussins nés sont gardés dans les poussinières et les poules sont permanemment autour du coq qui doit cocher 25 fois au moins dans la journée ! Vous comprenez qu’il faut trouver des partenaires pour le coq, sinon il devient agressif et tue tous les poussins.  Donc c’est ainsi que j’ai commencé par bousculer toutes les normes et on est parvenue aujourd’hui à des normes qui rentabilise les élevages traditionnels, fierté de l’Afrique. Ces normes ont été validées par l’Institut Nationale des Recherches Agricoles du Bénin depuis Février 2012.

Les images de votre stand d’exposition présentent un élevage mixte de plusieurs espèces qui cohabitent. Comment vous le faites ? 

Vous savez, il y a une base à toute chose.  Si le jardin d’Eden a existé, je n’étais pas là ; je ne peux donc pas faire des polémiques mais ce que je sais c’est que toutes les espèces qui ont cohabité dans ce jardin là   doivent garder en eux, cette vie en communauté et le jour où les conditions vont encore se remplir, on pourrait encore assister à la même chose. Et c’est cela que nous avons fait avec le chien qui mange avec les holacodes. Chez nous 14  espèces cohabitent pacifiquement parce que nous avons instauré les règles primaires de la genèse qui sont l’abondance alimentaire. Vous savez les hommes se battent  à cause de la nourriture et du pouvoir les deux (02) sont liés. S’il y avait abondamment de nourriture, même les coépouses ne vont pas s’agacer comme elles le font maintenant. C’est tout une restauration de l’économie villageoise que nous faisons. Les Etats africains  ont mis en place des systèmes de braquage. l’Etat gruge les fonctionnaires en leur payant un mauvais  salaire, les fonctionnaires grugent l’Etat par la surfacturation, la corruption et les projets dits pour la lutte contre la pauvreté mais qui, au fait, sont des projets de lutte contre la pauvreté des cadres et les deux (l’Etat et le cadre) se mettent ensemble pour gruger les paysans, en achetant moins chère leur production ; les paysans, à leur tour, gruge la terre en tirant de la terre toute leur production sans rien lui donner en retour. Pour finir, la terre refuse de donner  la production ; les poules, les canards ; les cabris sont allés jusqu’à réduire leur masse corporelle pour s’adapter à la misère qu’on leur à imposer. Voilà, au fait, le diagnostic sur la pauvreté et quand vous êtes en face d’un diagnostic pareil, il y a des reformes hardies qui retournent au village ce qu’on lui a volé.

Alors est-ce que la maison de paysans devient un concept, une école pour la postérité ?

Ah oui la maison du paysan comme je le dis souvent est un épicentre de restauration et du savoir  endogène qui valorise l’économie. Donc, nous sommes dans l’autre face de la science qui restaure l’économie villageoise et nous avons une école  même dans la maison ; la maison même est une école  où les jeunes actuellement abondent en quête du savoir ; les étudiants, les élèves, tout le monde se bouscule pour faire le stage parce que ce que nous faisons concerne les 70% de la population. Ça concerne chaque paysan africain. Si chaque paysan pouvait produire de cette manière,  on aurait atteint l’autosuffisance alimentaire du pays par l’auto suffisance alimentaire de chaque peuple.  Le surplus  de ces viandes et de ces productions pourrait être vendu aux autres pays parce que chaque paysan aurait produit et ne serait pas obligé d’acheter. Voyez-vous, nous avons tout pour nourrir toute la terre et tout le problème c’est l’organisation.  Comment s’organiser, partir d’une remise en cause , une remise en cause que j’ ai fait moi aussi; il faudrait qu’à un moment donné, les élites du pays se remettent en cause  et disent  j’ai vraiment péché.

Combien de têtes avez-vous dans la maison du paysan  aujourd’hui ?

A la maison du paysan , nous avons soixante lapines qui produisent autour de 2000 lapins par an , nous avons une trentaine de poules qui nous donnent  autour de 1800 ou 2000 poulets  par an ; nous avons autour de 120 porcelets  par an ; nous avons des pigeons , nous avons commencé avec six pigeons  en février  2011 ; mais on a  dépassé les 450  pigeons, on a vendu plus de 200  pigeons déjà ; les pigeons dans la maison du paysan sont des ventilateurs.  En saison chaude, chaque envol brasse l’air et ça permet à nos lapines  et à nos chèvres  de se reproduire  douze mois sur douze; nous avons une cinquantaine de moutons, des cabris, des aulacodes qui mangent avec les chiens ; nous avons tout  pour un village prospère.

Vous utilisez quel type de main-d’œuvre ?

Actuellement j’ai une main d’œuvre permanente  dans la maison du paysan  mais on utilise aussi beaucoup de stagiaires parce qu’ici, notre formation est pratique ; je dis souvent aux gens pour apprendre à balayer à quelqu’un,  il faut lui apprendre  à marcher accroupis et cela fait déjà une main d’œuvre que nous utilisons. Il y a chez nous les déscolarisés, les  étudiants  en fin de formations.

Il faut combien de temps pour qu’ils leur transmettre le savoir ?

Pour les déscolarisés qui veulent faire de l’élevage un métier, nous exigeons deux ans. Tous ceux qui ont fait une école agricole y compris songhaï, lorsqu’ils viennent chez nous, ils font un an où nous les déprogrammons et nous les reformatons pour leur imposer la logique fermière. Par contre, les pères de famille, les chefs de famille responsables,  ils font deux jours pour la volaille et deux à trois semaines pour toutes les autres espèces. C’est une affaire de maturité d’esprit.  Si l’esprit n’est pas mûr, il ne capte pas. Donc il faut amener l’enfant à mûrir son esprit avant de lui inculquer la connaissance.

Quels sont les coûts que vous pratiquez ?

Nous, on n’est pas dans les coûts de formation, mais dans les frais de participation au maintien debout de la maison du paysan. Sur tout le territoire, nous recevons des appels,  qui nous disent, notre chèvre est malade, la poule ne va pas bien, comment on va faire et je suis obligé de répondre. Je ne les connais même pas. Donc je dis que si la maison n’est pas appuyée, aucune personne ne pourra plus bénéficier de ces prestations. La formation, on ne la vend pas. Elle doit être disséminée. Nous sommes dans cette logique et il faut qu’on nous accompagne.

Est-ce que vous insinuiez que l’Etat ne vous accompagne pas ?

En tout cas, j’attends encore les subventions. Il n’y a plus une autre alternative pour lutter contre la pauvreté et créer des emplois durables.

La maison du paysan est installée sur quelle superficie ?

Nous sommes sur 700 m  carré. Mais nous projetons  installer le village des paysans. Le village des paysans qui serait 5 à 10 maisons avec des combinaisons différentes conduites par des chefs de ménages responsables qui ne sont pas des ouvriers mais qui participent par leur travail à 30 ou 50%. C’est mon rêve de faire du village une unité économique rentable qui pourrait jouer un grand rôle dans la décentralisation. Parce que nous croyons que la richesse du village doit provenir de la richesse des maisons. La richesse de la commune doit provenir de la richesse des villages. Et la richesse du pays doit être la fédération de la richesse des communes. L’inverse est suicidaire. L’inverse est pour les  économies des esclaves. Les vraies économies, ce sont celles qui créent, qui produisent et qui alimentent l’économie nationale.

Quel est votre message en direction de la jeunesse ?

Je me rappelle toujours qu’il y avait un auteur qui disait : « n’être à la charge de personne, tel doit être la devise de notre génération. » Et je voudrais dire à chaque jeune que Dieu à créer le poulet, le lapin, le mais etc. et il a créé l’homme au bout pour que l’homme soit roi  dans un royaume de poulets, de lapins, de bœufs, de porcs, de maïs, dans un royaume d’aulacode. Mais l’homme a refusé. Il s’est détourné du chemin royal pour accepter d’être esclave dans une administration des hommes où on lui paye à peine 10 jours, où il est obligé de travailler 30 jours et il est obligé de mentir et de voler pour vivre. Je ne connais pas le béninois honnête, travailleur qui va me dire qu’il vit de son salaire. C’est du faux, qu’il y a là bas.  Si le jeune décide de vivre dans le vrai, il n’a qu’à chercher son chemin et ce chemin passe par le village. Une graine de maïs mise en terre donne mille graines en trois mois. Si vous mettez 100, vous avez 100 mille graines en trois. Çà fait 100 000 pour cent de bénéfice.  Voyez-vous si vous mettez les 30% pour entretenir le système, vous avez 70.000 pour cent de bénéfice. Il n’y a aucune spéculation sur la terre qui peut donner autant.  On sait qu’avec 10 poules du village, vous avez 300 poules en 6 mois. Le bénéfice qui est dessus c’est au moins 100 pour cent. Il n’y a pas que le bénéfice, il y a la fierté d’être fermier, les avantages spirituels liés à l’alimentation animale. Il y a les avantages liés à la santé. Vous voyez que tous les enfants de paysans sont plus résistants que les enfants de ceux qui vivent sur les carreaux cirés.

Il y a tellement d’avantages à être fermier et à donner un autre sens à l’économie villageoise. Il est vrai que tout le monde n’est pas fait pour aller au village mais tous ceux qui sentent en eux une vocation peuvent me contacter.  Aujourd’hui les dirigeants ne sont pas encore suffisamment dans ma logique mais je suis sûr qu’ils y entreront. On va se battre ensemble pour arracher nos droits. On va se battre ensemble pour que l’enfant de béninois que nous sommes  devienne enfant du Bénin à part entière. C’est ça le défi à relever. Nos dirigeants doivent comprendre que  nous, aujourd’hui, nous sommes enfants de béninois et non béninois; j’étais béninois quand j’avais trouvé la bourse pour aller en Russie et mon papa n’a rien payé. C’est l’Etat qui a  payé. Mais depuis que je suis revenu, je suis devenu enfant de béninois.  Si mes parents, mes amis n’avaient pas contribué, je ne serai pas là où  je suis aujourd’hui et c’est le cas de millions de jeunes dans le pays et il est vrai que l’Etat  a commencé par faire des efforts  avec des systèmes d’ emplois mais je crois qu’ il faudrait que toutes ces logiques s’ inscrivent dans la durabilité en ce sens que les incubateurs doivent être utilisés suffisamment ; nous nous en sommes un.

Source: eduactions.org

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