Ebola frappe à la porte de la Côte d’Ivoire

Pratiquement sans ressources mais avec une détermination sans faille, deux travailleurs sociaux en Côte d’Ivoire parcourent des kilomètres pour éduquer les communautés et les aider à se protéger contre le virus, à une époque où l’épidémie fait rage de l’autre côté de la frontière.

Dans une cour bétonnée entourée de bâtiments abritant de nombreuses familles dans un quartier surpeuplé de Man, Côte d’Ivoire, Koné Disso salue une famille à laquelle il est venu rendre visite. Les deux mains en l’air, il sourit et dit : « Je vous salue ainsi maintenant ! Souvenez-vous, Ebola! »

Tout le monde rit, mais il y a un moment de gêne quand les travailleurs sociaux Koné et son partenaire Sialou Kouamé, chargé comme lui des activités de prévention d’Ebola, s’assoient sur un banc et commencent à donner des « nouvelles » – la conversation par laquelle débute toute visite sociale en Côte d’Ivoire, les échanges avant d’en venir aux choses sérieuses.

Aujourd’hui, rien de bien nouveau. Depuis plusieurs mois, des campagnes de sensibilisation à Ebola sont diffusées à la radio et à la télévision. Plusieurs artistes ont écrit des chansons sur la maladie, ses signes précurseurs et ses symptômes, et la manière d’éviter sa transmission. Des sonneries résonnent sur les marchés conseillant aux gens de ne pas se serrer la main, d’éviter de manger de la viande de brousse, ou de toucher les malades et les morts.

Miriam Doumbia, 49 ans, fait face à Koné, tandis que sa nièce traduit ses propos de français en Malinké, le dialecte local. Elle a bébé sur les genoux et sa famille écoute, regroupée autour d’elle.

« Depuis ma naissance, je n’avais jamais entendu parler de cette maladie, dit Mama Doumbia. Mais maintenant, nous en entendons parler tout le temps. Qu’est-ce que c’est que cette maladie qui fait qu’on ne doit plus toucher nos malades ? »

Changement de comportements

Pour Mama Doumbia, il est difficile d’accepter l’idée de ne pas pouvoir aider les gens qui sont malades et de ne pas pouvoir toucher leurs corps quand ils sont morts. Dans une culture où les familles vivent ensemble dans des espaces restreints, partagent leurs repas dans une même assiette et servent de père et de mère à tous les enfants du village, les changements nécessaires pour éviter une propagation potentielle d’Ebola sont énormes.

« Pour chaque maladie, il existe des mesures de prévention, dit Koné. Mais avec Ebola, c’est beaucoup plus difficile parce que c’est leur culture qui est en cause. »

Éviter de se serrer la main est probablement le changement le plus facile à accepter, mais même cette mesure exige beaucoup de tact de la part des agents de vulgarisation.

« Nous sommes un peuple amical et chaleureux, explique Sialou. Il peut sembler très impoli de ne pas serrer la main du chef du village ou d’une personne âgée, en particulier. Mais nous utilisons aussi beaucoup l’ironie et l’humour. Alors nous essayons de faire passer en douceur ces nouveaux changements, en souriant et en riant, pour mettre les gens à l’aise, parce que ce n’est que le début du message que nous devons faire passer. »

Koné et Sialou montent sur leur moto Honda 200 et quittent la ville. Ils n’ont ni masque, ni gants. Tout ce qu’ils ont, c’est une affiche abîmée comportant la liste des signes et des symptômes d’Ebola assortis d’illustrations – un cercueil avec un cadavre, une personne qui tremble de fièvre, un médecin bien protégé.

Quand ils atteignent le village de Deupleu, ils localisent le chef et lui demandent s’il peut convoquer à une réunion tous ceux qui sont encore au village en cette fin de la matinée torride. Vingt minutes plus tard, un groupe constitué surtout de femmes et d’enfants se rassemble autour de la maison du chef et les deux travailleurs sociaux engagent la conversation. Ont-ils entendu parler d’Ebola à la radio ? Qu’ont-ils entendu ?

« Il ne suffit pas de changer la manière dont nous nous saluons ou montrons notre affection, les changements de comportement nécessaires pour prévenir toute contagion ou propagation d’Ebola vont beaucoup plus loin, explique Koné. Parce que, pour beaucoup, surtout dans les zones rurales, ils ont un impact sur leur survie. »

« Nous savons que ça existe pour de vrai »

L’un des messages essentiels de prévention d’Ebola ne porte pas sur la possibilité qu’une épidémie se propage à partir des pays voisins, le Libéria ou la Guinée, mais plutôt sur la manière d’éviter de nouvelles infections en manipulant ou en mangeant de la viande de brousse. La Côte d’Ivoire est couverte de forêts denses qui abritent toutes sortes d’animaux que les gens chassent et mangent pour compléter leur régime alimentaire.

Comme des cas de transmission d’Ebola d’animaux aux êtres humains se produisent périodiquement dans certains pays, il est devenu rapidement clair que la viande de brousse est à proscrire totalement si on veut éviter que cela arrive ici. Yvonne Seu, 45 ans, et son mari, sont agriculteurs et ont sept enfants. Avant la campagne de prévention d’Ebola, Yvonne n’a jamais acheté de viande au marché.

« Mon mari est dans les champs toute la journée, et nous mettions des trappes pour les aulacodes, dit-elle. Deux fois par semaine, nous attrapions un animal assez grand pour le rajouter au riz at aux autres céréales – c’était notre viande. Maintenant, nous avons trop peur de faire ça, à cause d’Ebola – nous savons que ça existe pour de vrai. » Mais sans aulacodes, la famille Seu n’a plus de protéine à ajouter à son repas.

« Mon mari gagne environ 500 francs (1 dollar des É.U.) par jour dans les champs. Maintenant on me demande d’en utiliser 200 pour acheter une poignée de poisson séché au marché, » dit-elle. « La quantité de poisson que nous pouvons acheter pour 200 francs se remarque à peine. »

Fermer les frontières, préparer les lits

Le Président ivoirien Alassane Ouattara a affirmé récemment dans un entretien que son pays avait affiché une amélioration de 30 % des infrastructures au cours de trois dernières années. Ce progrès inclut la mise à niveau des services de santé ce qui, si Ebola se déclarait dans ce pays, signifie de meilleures capacités de faire face au problème.

« Nous avons un système complet de prévention, » dit-il. « Dès leur arrivée dans notre pays, à nos frontières, à l’aéroport et dans nos ports…nous vérifions la température des gens et prenons toutes les mesures nécessaires pour faire face aux cas éventuels. »

À Man, l’Hôpital général, avec l’aide de l’UNICEF, a établi un centre de traitement qui pourrait prendre en charge quatre cas en les gardant à l’isolement si la maladie se propageait. L’hôpital a créé une équipe d’intervention en cas d’Ebola et vérifie chaque jour des cas suspects.

« La plupart du temps, c’est simplement des gens qui paniquent lorsque leur voisin a de la fièvre, » affirme le Dr Joel Tri Ba, pharmacien et chef du service de prise en charge d’Ebola à l’Hôpital général. « Mais nous devons prendre tous les appels au sérieux, mettre notre équipement de protection et nous rendre sur place.”

Avec des ressources très limitées telles que vêtements de protection, gants et même de l’essence pour se déplacer, accourir à chaque rumeur peut être éprouvant sur le plan physique et économique.

« Ça fait peur, mais nous vainquons notre peur – mais ce serait plus facile si nous étions mieux équipés, » affirme le Dr Tri Ba. Des réunions d’urgence sur Ebola à Man et dans d’autres districts permettent d’examiner comment les services gouvernementaux, les ONG et les groupes communautaires peuvent s’entraider pour obtenir les meilleurs résultats possibles avec un minimum de ressources.

L’UNICEF a fait don d’une tente à Man et de 18 autres dans l’ensemble du pays, il a financé la diffusion de spots radiophoniques au niveau national et fait imprimer 20 000 affiches décrivant les signes, les symptômes et la manière de prévenir Ebola.

Le gouvernement a identifié 16 sites sur lesquels établir des centres de traitement d’Ebola sur l’ensemble du territoire de la Côte d’Ivoire afin de pouvoir réagir rapidement si des cas sont confirmés.

Rester vigilant

La zone que couvrent Koné et Sialou est vaste, il leur faut parfois conduire toute la journée en partant de Man. Bien qu’ils n’aient souvent pas d’essence pour leur motocyclette et pratiquement pas d’argent pour manger et se loger sur le terrain, ils ne perdent pas courage.

« Man est la capitale de la région qui borde le Libéria et la Guinée, deux pays qui, aujourd’hui, souffrent d’Ebola, » dit Koné. « Nous sommes dans une zone à haut risque, et si nous ne faisons pas de prévention, nous allons avoir des cas en Côte d’Ivoire – cette région est la plus vulnérable. »

Bien que les postes frontières soient officiellement fermés, la frontière elle-même est extrêmement poreuse.

« Il y a des familles qui vivent d’un côté et travaillent la terre de l’autre côté, dit Koné. Ou ils font paître leurs troupeaux de part et d’autre de la frontière. Nous devons donc rester extrêmement vigilants. Si nous arrivons à nous faire entendre, à faire évoluer les comportements, nous pouvons réussir. »

De retour à Man, Koné et Sialou achèvent une conversation de 45 minutes avec Koné Lassana, un maître d’école primaire.

« Avez-vous lu mon texto ? » demande Sialou.

« Plusieurs fois, » dit Lassana, en relisant le message conseillant de ne pas serrer les mains, aider les malades ou toucher les morts.

« Je continue même à en recevoir ! plaisante Sialou. Vous savez, c’est dur pour nous d’aller de maison en maison, de parler à tout le monde. Mais maintenant que nous partageons avec vous, nous comptons sur vous pour parler aux autres – vous pouvez sauver la vie de vos amis et de vos voisins en leur disant ce que vous avez appris aujourd’hui. »

Bien que les deux travailleurs sociaux soient conscients de leur responsabilité sociale, la menace d’Ebola est aussi personnelle.

« Chaque individu, dit Koné, en particulier chaque personne qui vit en Côte d’Ivoire, ou dans une zone à risque, doit faire tout ce qu’il peut pour prévenir la maladie. »

Sans masques, sans gants, Koné et Kouamé vont chaque jour de porte à porte pour avertir les gens des dangers d’une maladie très contagieuse.

« Quand je regarde ma famille, je me dis que c’est ça qui me motive – faire tout ce que je peux pour éviter que le virus ne vienne dans mon pays, » dit Koné. « Ça vaut la peine de prendre des risques. »

Par Eva Gilliam

Source : Reliefweb.int

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