En Côte d’Ivoire, les dernières heures de la danse rituelle de l’Adjanou

En Côte d’Ivoire, les dernières heures de la danse rituelle de l’Adjanou

Eliane et ses amies ordonnent aux hommes de quitter la cour. Assises au fond de leur chaise, pagne coloré noué autour de la taille, les six vieilles femmes s’apprêtent à aborder un sujet « sacré » : l’Adjanou. Et seule la gent féminine est autorisée à écouter.

Ces cultivatrices d’Assandrè, grand village au centre de la Côte d’Ivoire et l’un des chefs-lieux de la tradition, ont toujours pratiqué cette danse rituelle aux chants parfois très crus. Un « fétiche de bonheur », comme elles le présentent, destiné à protéger les leurs. Pour l’annoncer, elles font le tour du village en sonnant une cloche. Les hommes savent alors qu’ils doivent rentrer chez eux : il leur est défendu de voir le corps nu des danseuses, qu’elles ont enduit de kaolin (argile blanche). « Il n’y a pas d’initiation ni de chorégraphie spécifique, n’importe quelle femme peut danser l’Adjanou, sauf si elle est enceinte ou vient d’accoucher d’un garçon », explique Brigitte, l’une des six femmes.

Mais voilà des années que la pratique diminue. L’implantation progressive du christianisme à partir des années 1970 a éloigné les habitants d’Assandrè de ce rituel animiste. Et depuis la mort du Président fondateur Félix Houphouët-Boigny, les politiciens ont arrêté de les solliciter.

On venait parfois de loin pour voir les danseuses, dans l’espoir de retrouver un travail si on était au chômage par exemple. Aujourd’hui, on ne s’y intéresse plus et selon Eliane, c’est pour cela que « le village est gâté (court à sa perte, ndlr), les enfants boivent beaucoup et ne nous écoutent pas ». Rose, villageoise de 20 ans, confie : « Mes copines ne s’intéressent pas à l’Adjanou. Moi, j’aimerais la danser mais je ne sais pas comment faire ».

Et depuis deux ans, le déclin de l’Adjanou s’est accéléré à Assandrè. Lors de la rénovation de la route, le fétiche – l’objet sacré – a été déterré. La prêtresse en charge de lui trouver un nouvel emplacement est affaiblie et comme la tradition est très codifiée, la danse ne se pratique plus.

Tradition séculaire

Ce rituel que l’on retrouve chez les peuples akan (Afrique de l’Ouest) a pourtant traversé plus de cinq siècles. « Pendant la période précoloniale, les femmes dansaient l’Adjanou pour encourager les hommes partis au combat, raconte Elizabeth Jacob, doctorante à Stanford University et spécialiste de l’histoire des femmes ivoiriennes. Mais aussi pendant la marche des femmes sur Grand-Bassam, en 1949, contre l’administration coloniale. »

Au sein de la culture baoulée, ethnie matriarcale des peuples akan, le foyer « repose sur la femme, c’est elle qui gère l’argent et l’éducation des enfants », explique Eliane. Le chef du village d’Assandrè, Nana Kouakou Kouamé, attribue même aux femmes des pouvoirs divins pour leur capacité à procréer : « Ce sont elles qui nous ont mis au monde, elles donnent de la force aux hommes ».

Pour la chercheuse américaine, en mission dans le pays, cette tradition représente bien « la puissance de la femme : la nudité est liée au génital, à la maternité ». Odette N’Guessan Yao-Yao, diplomate ivoirienne, veut « informer les jeunes filles que l’Adjanou fait partie de notre culture, de la spiritualité africaine ». Elle a d’ailleurs été dansée lors de la crise électorale de 2010-2011 à Yamoussoukro et Treichville, une commune d’Abidjan.

« Ils sont entrés chez moi pour tuer ma famille »

Mais à Agnibonou, village voisin d’Assandrè, les vieilles femmes affirment que l’Adjanou ne survivra pas leur génération. En 2002, lors de la crise, les rebelles de Bouaké sont venus jusque dans leur village.

« Un soir, je venais de coucher les enfants, je portais mon bébé dans le dos, ils sont entrés chez moi. Ils ont tué quatre membres de ma famille, ils ont essayé de me tuer aussi et ils ont volé tout ce qu’il y avait chez moi », raconte Madeleine.

Les danseuses en sont persuadées, les rebelles sont venus les chercher spécifiquement parce qu’ils reconnaissaient le pouvoir des femmes.

Depuis, les habitantes vivent dans la peur et ne dansent plus, la forêt est leur seul repaire. Avant de prendre congé, elles s’inquiètent : « Maintenant que nous vous avons parlé de l’Adjanou, est-ce que les hommes vont revenir au village pour nous tuer ? ».

Amandine Réaux

Source: rtbf.be

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