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En Côte-d’Ivoire, Vérité et Réconciliation à la peine

En Côte-d’Ivoire, Vérité et Réconciliation à la peine

Victimes et auteurs d’atrocités entre 2000 et 2012 sont entendus en commission. Mais le processus manque d’organisation et les indemnisations sont incertaines.

Difficile de dire ce qui, du désespoir ou des cinq caméras braquées sur elle, terrorise à ce point Fatoumata (1). Figée sur sa chaise, le corps voûté, cette Ivoirienne fluette raconte comment son mari et ses trois enfants, dont le plus jeune avait à peine six mois, ont été découpés à la machette. «J’ai tout perdu», lâche-t-elle dans un souffle, le regard fixe. Elle se remémore à haute voix sa fuite à l’arrivée, en 2011, de miliciens libériens favorables à l’ex-président Laurent Gbagbo, qui refusait de reconnaître son échec électoral. Et le vide de sa vie depuis lors.

Après trois années de travaux préparatoires, la Commission Dialogue Vérité et Réconciliation (CDVR) ivoirienne a débuté le lundi 8 septembre ses audiences publiques. Victimes et plus rarement bourreaux témoignent des persécutions subies et exactions commises durant les crises politiques vécues par la Côte-d’Ivoire entre 2000 et 2012.

Tandis qu’au premier rang, un chef traditionnel essuie une larme, une des commissaires de la CDVR assure Fatoumata que les membres de la commission prieront pour elle. De son côté, la victime affirme pardonner ses agresseurs. «Que puis-je faire d’autre ?» Le 22 septembre, une femme expliquait comment des rebelles l’avaient forcée, fin 2002, à cuire les membres de son mari.

Déballage. 

La Côte-d’Ivoire, explique le président de la commission, Charles Konan Banny, ancien Premier ministre sous Laurent Gbagbo, mais membre de l’actuelle majorité, est prête à mettre au jour son «musée des horreurs».

Le but de ce grand déballage est de favoriser la réconciliation nationale, comme cela a été fait à des degrés divers en Afrique du Sud, après la fin de l’apartheid, ou encore au Rwanda, après le génocide.

La commission a fait remonter à la surface des cas dits «emblématiques», dans un panel assez large : martyrs des deux camps, d’ethnies diverses, de villages reculés ou d’Abidjan même, persécutés pour un litige communautaire ou par intolérance politique. Ou plus simplement «parce que c’était la guerre», comme l’analyse sans révolte une victime de Duékoué, qui se souvient comment elle a été repoussée par des soldats de l’ONU dépassés lors du massacre de mars 2011, qui fit des centaines de morts dans la ville, puis abandonnée par le personnel de la Croix-Rouge devant les restes putrides de son frère. «Ils sont partis en courant tellement c’était affreux.»

Les récits choquent l’assistance. Mais ils franchissent à peine les frontières du petit monde de la CDVR, isolée dans un hôtel luxueux surplombant le golfe d’Abidjan. A l’extérieur, lescritiques pleuvent : retard, désorganisation, médiatisation infime. Les journalistes ont libre accès aux audiences, mais ils ne peuvent même pas s’armer d’un stylo. Seules les caméras de l’organisateur filment. Après dix jours de travail, aucune image n’a encore filtré à la RTI, la télévision nationale, seule accessible sur l’ensemble du territoire. «La CDVR, personne ne sait ce qu’elle fait. On n’entend parler de rien», se désespère Soromidjo Coulibaly, président de la principale association de victimes ivoirienne.

«Marketing». 

Autre sujet qui fâche, celui des indemnisations. «Sans réparations, la CDVR n’est qu’un outil marketing», qui égraine des atrocités les unes à la suite des autres, déplore un expert en justice transitionnelle présent aux audiences. «Le président de la République s’est engagé à indemniser les victimes», tonne Charles Konan Banny après qu’une femme, battue et brûlée dans sa maison en 2011, avait exprimé pour seule requête de pouvoir vendre à nouveau des jus de fruits sur le marché. Celles qui ont témoigné seront indemnisées, leur a dit Konan Banny. Un «fonds spécial» a été créé par le président, Alassane Ouattara, en août mais ne sera pas débloqué avant la fin de l’année… à condition que les listes soient clarifiées. On ne sait toujours pas s’il s’agit des 64 000 personnes auditionnées par la commission, ou de la petite centaine sélectionnées pour témoigner en public. Le père Cyprien Ahouré, président de la commission locale de Duékoué, figure iconique de «la Côte d’Ivoire des justes» – il accueillit jusqu’à 30 000 personnes dans sa mission catholique lors du massacre de 2011 -, s’étonne que les dispositions soient si floues :«On donne de l’argent à des gens pour qu’ils désarment leurs troupes, et on n’en trouve pas pour les victimes ?»

«La tenue de ces premières audiences devrait être une bonne nouvelle, mais les conditions dans lesquelles elles se tiennent nuisent fortement à leur efficacité»,regrette Me Patrick Baudoin, président d’honneur de la Fédération internationale des droits de l’homme, qui pointe «le manque de coordination [de la CDVR] avec le système judiciaire».On en revient aux travers de la justice ivoirienne en général, maillon faible du régime Ouattara, très lente à faire avancer les dossiers liés à la crise – surtout quand il s’agit de faire condamner dans le camp de l’actuel président. Or«la réconciliation ne se décrète pas et ne peut pas se faire sans justice», rappelle Me Baudoin.

(1) Le prénom a été modifié.

SOLÈNE CHALVON-DEMERSAY CORRESPONDANCE À ABIDJAN (CÔTE-D’IVOIRE)

Source: Liberation.fr

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