En Equateur, le « socialisme du XXIe siècle » est à l’oeuvre

En Equateur, le « socialisme du XXIe siècle » est à l’oeuvre

“There’s no alternative” disait Margaret Thatcher, dame de fer du Royaume-Uni. Pourtant certains pays ont essayé et parfois réussi à imposer un autre modèle que le tout-libéralisme. Cette semaine Marianne propose un tour du monde de ceux qui ont essayé une autre voie. En Amérique Latine, le président équatorien, Rafael Correa, a envoyé bouler le FMI, la dette, et impulse une « révolution citoyenne », sorte d’alter-socialisme financé par l’argent du pétrole. Un tournant décisif, mais le modèle se fragilise, et son président est de plus en plus farouchement contesté.

Un réseau de transport fatigué, des rues congestionnées, des autocars qui progressent à vitesse de mollusque en toussant leur diesel…  Et puis, seul axe vraiment prisable, l’autoroute 35, au nord, qui chevauche la rivière Tomebamba. Pendant des années, Cuenca, troisième ville d’Equateur, a ressemblé à ça. Polluée, embouteillée, un cauchemar urbain pour les travailleurs qui dépendent des transports publics. Tout cela appartient presque au passé. Pour désengorger le trafic, l’Equateur a fait pousser des routes, des zones piétonnes, retapé les voies goudronnées, calé un métro (en construction) ainsi qu’une interminable ligne de tramway, trois fois plus rapide que le bus. Le tout sans trop ternir, patrimoine de l’Unesco oblige, l’esthétique religieuse du centre-ville historique de Cuenca.

Le « miracle équatorien »

Longtemps grevée par un service public primitif, la nation équatorienne a fait le grand saut sous l’impulsion du jeune président Rafael Correa, 52 ans, au pouvoir depuis janvier 2007. A son arrivée aux manettes, le gouvernement a investi massivement — plusieurs milliards de dollars —, pour rénover les routes, construire des ponts, développer le réseau autoroutier… Des équipements banals à nos yeux d’Européens camés à l’asphalte et aux échangeurs, mais révolutionnaires là-bas, où la trésorerie de l’Etat était jadis entre les pattes d’oligarques, conservant les dépenses publiques à basse altitude.

Le bitume et les transports ne sont d’ailleurs que les crêtes immergées de ce qui a été appelé le « miracle équatorien ». Dès son élection, Correa a annoncé son intention de « transformer radicalement, profondément et rapidement les structures de ce pays ». Economiste hétérodoxe, forgé sur les bancs de l’Université de Louvain (Belgique), l’hyperactif chef de l’Etat équatorien se targue d’avoir mis en route un« socialisme du XXIe siècle ». Le colonel Lucio Gutiérrez, son prédecesseur, avait enlisé l’Equateur dans une politique néolibérale, recopiant la feuille de route du Fonds monétaire international (FMI). Sous la présidence de Correa, le Smic équatorien a plus que doublé, pour se figer à 340 dollars. Celui qui a pour voeux pieu que triomphe « le travail humain sur le capital » envisage aujourd’hui de plafonner les revenus des dirigeants d’entreprise, afin qu’ils n’excèdent pas de 20 fois le plus petit salaire. Du Mélenchon dans les actes… Entre-temps, les indicateurs économiques sont au beau fixe : le taux de pauvreté a baissé de 26% à 16% et le chômage tourne autour de 4%.

Un Etat rebelle et interculturel

Les bouleversements de la « Révolution citoyenne » du président équatorien ont eu des effets quasi immédiats. Grâce à la nouvelle Constitution — votée en 2008 par 63,93% des électeurs —, l’Equateur reconnaît les droits de ses peuples indigènes, leur folklore, leurs langues, de même que les droits de la terre. Manière renversante de voir les choses et de concevoir l’écologie. Dans cet « Etat interculturel, plurinational » qu’appelle de ses vœux la Constitution, le concept même d’ « étranger » disparaît.

Les effets de l’hyperactivité de Correa ont atteint jusqu’aux créanciers du pays. Lourdement endetté, l’Equateur est en crise à son arrivée. Juste après avoir son élection, l’homme qui plaidait pour « ne surtout pas suivre les conseils du FMI » fait procéder à un audit de la dette extérieure. Dégageant de nombreuses irrégularités, les inspecteurs montrent que des prêts ont été contractés en violation totale des règles élémentaires du droit international. Sans broncher, Quito se déclare en banqueroute, envoie bouler les avertissements des bureaucraties internationales, et suspend le remboursement de titres de la dette — 70% au total. Par cette combine, l’Etat rebelle rachète à prix cassés des titres valant à l’origine 3,2 milliards de dollars… Un coup de maître. En 2011, la dette s’est alors affaissée à 18,2% du PIB — contre 34% aujourd’hui. Un taux d’endettement qui ferait rêver la Grèce de Syriza, dont la dette publique, toujours en attente de restructuration, culmine à 176% du PIB…

Jusqu’ici, tous les gouvernements depuis celui de Guillermo Lara, formé en 1972, avaient appliqué à la lettre les plans d’austérité recommandés par le FMI et la Banque Mondiale.

La manne pétrolière, en déclin

Avec ses sols riches en hydrocarbures, la « pétrorépublique » équatorienne a bataillé pour s’imposer dans l’économie. L’Etat a accru son intervention sur les marchés en renégociant ses contrats avec les compagnies pétrolières. Autrefois, 80% des bénéfices allaient dans les poches des magnats du pétrole, et 20% à l’Etat… Avec Correa, c’est désormais l’inverse. Cette hausse des recettes a servi à financer les dépenses publiques, consolidée en outre par la découverte de nouveaux gisements. Des nappes pétrolifères ont été trouvées sous le parc national du Yasuni, en Amazonie. Seul bémol, et pas des moindres, leur exploitation heurte le pays à des prises de risque écologiques, et n’en finit pas de froisser les communautés indigènes.

Correa fait face, par ailleurs, à une protestation galopante depuis que le plongeon du prix du brut l’a forcé à réduire les dépenses. Irrémédiablement, tous ces acquis sont chevillés à la hausse du cours du pétrole. Mais, à long terme, la volatilité des prix du baril frappe l’investissement social d’instabilité.

Des médias moins libres ?

Le président socialiste déplaît à la presse. Les grands médias, en Equateur, ont longtemps été sous la houlette de grosses corporations privées. Ainsi de Gama Television, propriété alors de la banque Filanbanco, qui est tombée en faillite. Ou Teleamazonas, détenue par l’établissement bancaire Pinchincha. Ainsi avant 2007, le service public de l’information est presque inexistant. Avec un projet de loi « de communication », mis sur pied en 2010, et en vigueur depuis 2013, l’exécutif impose la division du secteur médiatique en trois tranches égales : le public, le communautaire, et le commercial. L’initiative a été critiquée, jugée liberticide pour les médias privés et inspirée par des motifs idéologiques. Pour Le Monde, c’est la preuve que Correa « ne supporte décidément pas la critique ».

Le président équatorien s’est pour sa part justifié à la télévision espagnole, clamant que la presse doit « se consacrer au métier d’informer plutôt qu’à la défense d’intérêts privés ». Correa affirme légiférer pour« équilibrer » le secteur des médias face à « la stratégie des complexes économiques, des banques, des usines, de créer des chaînes de télévision pour défendre leurs consortiums économiques ». Bien-être collectif contre intérêts corporatistes ? La Constitution équatorienne interdit dorénavant à une banque de détenir des médias.

Dans ses carnets du Monde Diplomatique, le chercheur Jean Ortiz soulève que « l’Equateur recherche un équilibre nouveau entre les « indigènes » et les « autres », entre les démunies et les puissants, et entre les Hommes et la Nature ».

Fortement critiqué

Resté inflexible sur des thèmes de société, notamment sur l’avortement, le très catholique Correa s’attire les foudres de nombreux observateurs. Ses détracteurs lui reprochent son « présidentialisme excessif »,voire une « dérive autoritaire » comme Reporters sans frontières (RSF).  Il tacle ses opposants avec véhémence. Ses plaintes répétées contre les médias d’opposition, pour diffamation, ont infligé aux journaux de lourdes amendes, et certains, croulant sous une amende de 40 millions de dollars, ont failli couler à pic, comme le quotidien El Universo, fortement opposé à Correa.

Malgré sa réélection en 2013, avec 57% voix, le soutien populaire s’effrite, influencé par la large mobilisation de la droite. La perte des grosses villes équatoriennes aux élections de 2014 a sonné comme un désaveu. Sa dernière manoeuvre visant à modifier la Constitution pour faciliter sa réélection a réveillé la rue équatorienne. Depuis début août, indigènes et unionistes se mobilisent à Quito avec une ampleur inédite, blâmant l’autoritarisme de Correa et son refus de les consulter avant d’engager des explorations minières dans leurs terres. « On a voté pour lui, mais il ne nous a vendu que des illusions et des rêves », a déclaré, lors de la manifestation du 14 août, un responsable indigène. En pleine crise de légitimité, Correa a profité de l’éruption du volcan Cotopaxi pour prendre un décret, le 15 août, instaurant un état d’exception, visant à établir une censure préventive de la presse et restreindre les libertés publiques. Valable pour un maximum de 60 jours, la mesure dit toute la fébrilité du président face aux divers mouvements de protestations qu’il affronte en ce moment.

Paul Conge

Source: Marianne.net

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