Etats-Unis: Pourquoi l’inculpation de Manafort est un exemple d’extrême hypocrisie (Par Philip M. Giraldi, ancien agent de la CIA)

Etats-Unis: Pourquoi l’inculpation de Manafort est un exemple d’extrême hypocrisie (Par Philip M. Giraldi, ancien agent de la CIA)

Les accusations portées cette semaine à l’encontre de l’ancien directeur de campagne de Donald Trump, Paul Manafort, sont sans doute sérieuses, dans la mesure où elles mettent en jeu la dissimulation du blanchiment de plus de 18 millions de dollars, du contournement de lois fiscales portant sur un revenu total d’au moins 75 millions de dollars, ainsi que d’actions de lobbying auprès du gouvernement ukrainien. Le fait que Manafort et son associé en affaires, Rick Gates, aient  également menti à des enquêteurs en vue d’escroquer le Trésor, aggrave les choses, puisqu’ils sont inculpés de « complot contre les Etats-Unis ». Il est à noter, toutefois, que les principaux chefs d’inculpation s’appliquent à la période précédant l’implication de Manafort dans la campagne présidentielle et que Donald Trump n’est cité sur aucune des 31 pages de l’acte d’accusation.

Il apparaît aussi que l’allégation de collusion avec un gouvernement étranger en vue d’influer sur le résultat des élections de 2016, sur laquelle le Procureur  Spécial Robert Mueller, a été initialement chargé d’enquêter, ne repose sur aucune preuve. Pas plus que celle selon laquelle Manafort aurait tenté d’influencer Donald Trump dans sa façon d’envisager ses relations extérieures avec la Russie et l’Europe Orientale. Ceux qui espéraient trouver dans son inculpation un « élément à charge tangible » contre l’Administration Trump en seront pour leurs frais.

En réalité, l’évasion fiscale n’est pas une pratique inhabituelle et réservée aux Américains évoluant dans des cercles dont les revenus astronomiques proviennent de sources étrangères, ou même de gains nationaux occultes qui, par un biais ou un autre, ne sont pas répertoriés par l’IRS (Internal Revenue Service – Service des impôts). D’où cette profusion de  paradis fiscaux, dans les îles du Pacifique et des Caraïbes, ou dans des endroits tels que Panama, les Iles Seychelles et Chypre. Les nombreuses personnes fortunées qui placent leur argent à l’étranger pour se soustraire aux autorités fiscales sont rarement inquiétés ou poursuivies et il est peu fréquent d’apprendre que tel ou tel riche Américain serait poursuivi par l’IRS. Manafort, par exemple, n’aurait jamais fait l’objet d’une enquête suivie d’une inculpation, s »il n’y avait eu sa mise en cause dans le soit-disant scandale du Russie gate, qui a amené les enquêteurs à éplucher minutieusement l’ensemble de ses documents commerciaux.

La question de son inculpation en tant qu’agent travaillant pour un gouvernement étranger est plus compliquée mais l’accusation se réduit pour qui en connaît les tenants et les aboutissants. Techniquement, toute personne recevant de l’argent pour agir au nom d’un gouvernement étranger doit être enregistrée, dans le cadre de la Loi sur l’Enregistrement des Agents Etrangers (Foreign Agents Registration Act – FARA) de 1938. Mais les exemples sont nombreux de députés qui ont reçu de l’argent d’intérêts étrangers pour promouvoir une législation allant dans leur sens, sans que cela n’ait porté à conséquences. Très récemment, Denis Haster, ex- porte-parole de la Chambre des Représentants, a été accusé d’avoir reçu de l’argent dont la source était turque. Lorsqu’il a démissionné du Congrès, il est devenu un lobbyiste patenté pour la Turquie. Mais il avait  clairement franchi la ligne pour promouvoir les intérêts turcs avant de quitter ses fonctions.

Des pays comme Israël et l’Arabie Saoudite recourent également beaucoup  au lobbying sans que leurs agents n’aient été pour autant enregistrés. Israël, notamment, est le pays qui possède le groupe de pression politique le plus puissant de Washington, le Comité aux Affaires Publiques Israélo-Américaines ( American Israel Public Affairs Committee  – AIPAC). Ce comité a pour rôle de promouvoir la politique du gouvernement israélien au Capitole et avec la Maison Blanche, mais à l’exception d’une démarche en ce sens initiée par le Département de la Justice en 1962, sous le mandat de John F. Kennedy, il n’a jamais été soumis à l’obligation d’enregistrement, précisément à cause de son pouvoir. Son  budget annuel de plus de 70 millions de dollars et ses  trois cents employés lui permettent d’exercer en permanence et ouvertement des actions de lobbying jusqu’aux plus hauts niveaux du gouvernement.

En tant que représentant des intérêts d’un régime qui, à Washington, est vu comme le prête-nom du gouvernement russe à Kiev, dans le climat actuel d’hostilité à Moscou, Manafort ne saurait bénéficier de la même protection institutionnelle que des pays comme Israël et l’Arabie saoudite. L’angle d’attaque de la Russie sera certainement exploité au cours du procès, et Manafort doit s’attendre à des sanctions pénales maximales pour son manquement à l’obligation de se faire enregistrer en tant qu’agent  travaillant pour les intérêts d’un pays tiers. J’imagine que ses avocats mettront en avant l’hypocrisie et le système du deux poids deux mesures qui prévaut dans l’application du FARA (Loi sur l’Enregistrement des Agents Étrangers), par suite de la pression exercée par des groupes d’intérêts influents. Mais je sais aussi que personne ne les écoutera.

Philip M. Giraldi | 04.11.2017

Source: arretsurinfo.ch

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