Eugène Nindorera, le chef des droit de l’homme de l’ONUCI, accuse: « il n’y a pas encore de justice équitable en Côte d’Ivoire »

Eugène Nindorera, le chef des droit de l’homme de l’ONUCI, accuse: « il n’y a pas encore de justice équitable en Côte d’Ivoire »

« Depuis trois ans, il y a un certain nombre de progrès qui ont été accomplis. Notamment la loi sur la Cour pénale internationale, le système judiciaire qui est en train de se remettre en place. On a aussi vu des progrès par rapport à des détentions au secret […], mais il faut reconnaître qu’il y a encore pas mal de pas à faire en matière de lutte contre l’impunité… »

Eugène Nindorera est le chef de la division droits de l’homme de la Mission des Nations unies en Côte d’Ivoire. Trois ans après la crise post-électorale, à l’heure où certains membres du gouvernement ivoirien n’hésitent plus à qualifier de « prisonniers politiques » les détenus proches de Laurent Gbagbo – le régime d’Alassane Ouattara est toujours accusé de pratiquer une justice partiale, où en est le respect des libertés individuelles dans cet environnement, à un peu plus d’un an de l’élection présidentielle ?

RFI : Trois ans après l’arrivée de Alassane Ouattara au pouvoir en Côte d’Ivoire, quelle est la situation des droits de l’homme ?

Eugène Nindorera : Ces trois dernières années, il y a un certain nombre de progrès qui ont été accomplis notamment la loi sur la Cour pénale internationale, le système judiciaire qui est en train de se remettre en place. On a aussi vu des progrès par rapport à des détentions au secret qui prévalaient encore il n’y a pas longtemps, mais aujourd’hui le gouvernement a pu y mettre fin. Mais il faut quand même reconnaître qu’il y a encore pas mal de pas à faire en matière de lutte contre l’impunité, surtout lorsque ce sont des FRCI [Forces républicaines de Côte d’Ivoire] qui sont impliquées. Il y a pas mal de cas où les enquêtes devraient aller plus vite pour pouvoir mettre les responsables de ces actes devant leurs responsabilités. Quand vous regardez certains faits qui sont commis par certains responsables, notamment des FRCI, par rapport à la crise, quand vous voyez tout ce qui s’est passé à Duékoué ou ailleurs, il y a des victimes qui demandent que justice soit faite. Certaines victimes ne voient pas que leurs préoccupations ont été prises en compte. Donc des cas existent. Il faut que des actions puissent être prises. C’est à ce niveau-là qu’il y a justement le défi du gouvernement. Il y a encore beaucoup à faire pour qu’on puisse réellement parler d’une justice équitable en Côte d’Ivoire.

Les partis de l’opposition notamment le Front populaire ivoirien (FPI) dénoncent régulièrement des arrestations et des détentions arbitraires. Qu’en pensez-vous ?

Il y a notamment certains services, tels que la Direction de surveillance du territoire, qui ne respectent pas les procédures au moment de l’arrestation et au niveau des gardes à vue où il y a des détentions qui sont excessivement prolongées. Et cela pose un problème d’Etat de droit. Quand je regarde aussi la situation qui prévaut dans certaines prisons, et particulièrement la prison de la Maca à Abidjan, il y a une situation là-bas qui est inquiétante : il y a un détenu qui fait tout ce qu’il veut à l’intérieur de la prison, « Yacou le Chinois », comme on le surnomme – il s’appelle Yacouba Coulibaly. C’est quelqu’un qui a le sentiment d’être au-dessus des lois et qui bénéficie de certaines protections. Il faudrait mettre fin à cette situation le plus rapidement et quels que soient les appuis qu’il a, il faut que les gens acceptent que tout doit se faire conformément à la loi.

En juillet 2012, le camp de Nahibly, près de Duékoué dans l’ouest du pays, qui abritait environ 4 500 déplacés d’ethnie considérée comme proche de Laurent Gbagbo, était détruit par la population aidée par des militaires ivoiriens et des chasseurs traditionnels dozos. Ce jour-là, plusieurs dizaines de jeunes déplacés ont disparu. Ce camp était sous la protection de l’ONU. Où en est l’enquête sur cette attaque et sur ces disparitions ?

Le dossier avance vraiment lentement. Les juges ont peur. Il y a des procureurs qui ont peur de s’en prendre à des personnes parce qu’elles sont influentes et parce qu’elles continuent à occuper des postes importants alors que peut-être ces personnes pourraient se voir retirer certaines fonctions compte tenu des choses qui leur sont reprochées.

Six cadavres de jeunes hommes ont été trouvés à quelques kilomètres de là en octobre 2012. Les lieux sont toujours gardés par des soldats de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci) parce qu’il pourrait y avoir d’autres cadavres dans les puits environnants. Vous ne trouvez pas le temps long ?

Nous avons demandé au gouvernement à plusieurs reprises de faire le nécessaire pour qu’on puisse voir s’il y a encore des corps dans les différents puits. Mais le gouvernement a un programme par rapport aux exhumations qui est un peu différent dans la mesure où il compte d’abord terminer ce qui se passe ici à Abidjan. Mais c’est sûr que c’est une situation préoccupante. C’est tout à fait anormal et c’est quelque part regrettable. Nous pensons que le gouvernement a promis de faire accélérer ces processus dans l’avenir et on va essayer d’observer cette situation.

La ville de Grabo, près de la frontière libérienne, a été la cible de deux attaques ces derniers mois. Qu’est-ce qui est à l’origine de ces violences ?

Il n’est pas établi que ces attaques aient les mêmes raisons. La dernière attaque montre bien qu’il y a des problèmes entre communautés, notamment des problèmes qui sont liés au foncier. Et c’est important que ces questions soient vraiment prises en compte. Tout en regrettant évidemment ce qui est arrivé aux forces de l’ordre qui ont été tuées, notez que les réactions doivent être proportionnées et conformes à la loi. Et dans la première attaque notamment, on a vu beaucoup de civils qui ont été torturés par les militaires. Mais fort heureusement, le commissaire du gouvernement a donné des instructions pour que des enquêtes puissent être menées et que ceux qui sont responsables de ces actes de torture soient sanctionnés conformément à la loi.

Les assises ont recommencé il y a quelques semaines après 13 ans d’interruption. Est-ce enfin l’occasion de juger des criminels ?

C’était quelque chose qui manquait pour que le système judiciaire re-fonctionne à la normale. Donc c’est une bonne chose. Mais maintenant, il y avait un tel retard qu’il y a beaucoup de dossiers et certains dossiers n’ont pas été visiblement bien préparés. Donc il faut vraiment rattraper le temps perdu. Ce qui est aussi important, c’est qu’au niveau des assises, les auteurs de viol pourront être condamnés pour viol et non plus pour attentat à la pudeur comme c’était le cas jusqu’à aujourd’hui. D’autant plus que la situation de viol est une situation très préoccupante, où il y a beaucoup de cas de viols, la grande majorité des victimes sont des mineurs et la plupart de ces cas n’arrivent même pas jusqu’au stade de la police ou même du tribunal puisqu’il y a souvent des arrangements à l’amiable entre les familles et autres qui font que ces dossiers-là ne sont pas poursuivis pénalement.

Maureen Grisot

Source: RFI

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