FCFA : Pourquoi il faut s’en défaire (Par Dr Boni Béda)

FCFA : Pourquoi il faut s’en défaire (Par Dr Boni Béda)

Le Front Populaire Ivoirien (FPI) a récemment donné sa position sur l’appartenance de la Côte d’Ivoire à la Zone franc[1]. Beaucoup de concitoyens peuvent ne pas comprendre cette position. Ce papier a pour objectif d’approfondir les raisons qui motiventla position du parti.

Le FPI parti socialiste créé par Monsieur Laurent Gbagbo, se tientau côté du peuple ivoirien et se bat pour que ce peuple quitte le sous-développement artificiellement entretenu par le colonisateur d’hier Lequel « achète » des nationaux pour soutenir son sordide plan de dépouillement de richesses de la Côte d’Ivoire,voire de tout le continent africain.

Nous réaffirmons ici et maintenant que la Côte d’Ivoire dans la quête de sa souveraineté, doit éviter d’être à la remorque d’un pays tiers qu’est qu’il soit. Ancien pays colonisateur ou super puissance. Elledoit immanquablement rechercher ses propres voies et moyens d’assurer son développement et ne craindre le gourdin de quiconque. Pour y arriver, l’Ivoirien lambda à qui l’on a imposé une pratique du franc CFA par la complicité des premières élites, sans en comprendre son sens profond, doit s’instruire et s’approprier l’idée selon laquelle l’utilisation de tout instrument d’échange doit lui procurerdésormais un essor, voire un développement assuré, certain.

Les professeurs Nicolas Agbohou, ivoirien d’origine et Kako Nubukpo, citoyen togolais,et bien d’autres éminents chercheurs africains[2]en économie ne cessent de revenir sur le sujet de la monnaie, mais le grand public tarde à s’imprégner du sens réel de leur lutte. Le peuple reste encore timoré et s’embarque péniblement dans le train de la dénonciation du franc des colonies françaises d’Afrique (FCFA), de la condamnation des pratiques en cours qui retardent le développement des pays utilisateurs de cette «pseudo-monnaie ». Selon professeur Agbohou, deux armes essentielles sont utilisées par les impérialistes français pour maintenir les peuples des anciennes colonies dans leur giron. Il s’agit de l’arme militaire et de l’arme monétaire. Vaincre ces deux armes demande d’“Opérer le déclic salvateur suivant la logique consistant à guérir le mal à sa racine ; que l’on procède soigneusement à une radicale décolonisation des esprits, des mentalités, de l’imaginaire, du savoir et de la science”pour paraphraser Roch Sosthène Nepo[3].

L’arme monétaire est le sujet qui nous préoccupe dans cet écrit. Comment est apparue la monnaie ?

Cet article après avoir présenté la naissance de prémices de monnaie en Côte d’Ivoire et le circuit dulavage de cerveau de certains cadres africains, abordera les raisons pour lesquelles la Côte d’Ivoire doit, seule ou en collaboration avec d’autres pays volontaires quitter irrémédiablement la zone franc, battre monnaie et rechercher sa souveraineté monétaire.

L’apparition de la monnaie et le désordre des colons français

Dans sa vie, tout être humain nourrit le désir d’échanger le bien dont il est propriétaire avec celui d’un autre humain afin de donner satisfaction à ses besoins du moment. Il opère mathématiquement un calcul de correspondance, d’équivalence entre le bien personnel possédé et celui qu’il désire acquérir. Convaincu qu’il ne perd rien à effectuer un échange, il s’exécute sans contrainte et donne satisfaction à son besoin. Les biens échangés sont soit matériels (par exemple des ressources minières, du bétail, du sel, des terres), soit non matériels (par exemple des services, des savoirs, des idées ou même des symboles-« les poids à peser l’or »). Ces biens peuvent être divisibles ou indivisibles et les cessions de propriété qui réalisent l’échange peuvent être immédiates ou différés selon des conditions dépendant d’évènements futurs. C’est le troc.

Le troc, opération économique par laquelle chaque participant cède la propriété d’un bien (ou un groupe de biens) et reçoit en contrepartie un autre bien, a existé dans tous les continents. Il a existé en Afrique noire et donc sur le territoire qui va plus tard abriter la Côte d’Ivoire. Nos ancêtres en Afrique noire connaissent donc l’échange.

L’Afrique impériale précoloniale a connu la monnaie. Les peuples de l’Afrique subsaharienne, et notamment ceux qui commerçaient avec le Nord, étaient habitués aux pièces de monnaie et au système bancaire bien avant l’époque coloniale. Les Africains de cette région utilisaient des pièces d’or, d’argent et de bronze, mais aussi d’autres monnaies» (sel, fer, cuivre, élevage et esclaves) dont la plus connue est le cauri d’Afrique de l’Ouest : les cauris, petits coquillages, étaient transportables, durables, difficiles à imiter et rares en Afrique de l’Ouest. Ils ont donc été facilement acceptés dans la région comme moyen de paiement, unité de valeur et de compte.

Plus encore dans le sud forestier tropical de l’Afrique occidentale, l’orLa monnaie est connue avant l’arrivée du Blanc et l’institution de l’esclavage des Êtres noirs. L’étude dea servi d’instrument d’échange et de paiement. Le professeur Georges Niangoran-Bouah[4] (1935-2002) a beaucoup écrit sur les poids à peser l’or. Il écrit en substance : « les poids akan sont des miniatures en métal qui reproduisent l’image des principaux éléments d’une culture vivante. Ce sont des pièces d’une monnaie originale, d’une monnaie africaine. Ces poids-monnaies n’étaient pas des pièces qui circulent en paiement d’une marchandise ou d’un service, mais des étalons-prix. Ils représentent la valeur d’une certaine quantité de poudre d’or avec laquelle sera effectuée le paiement[5] ».

La monnaie est connue avant l’arrivée du Blanc sur la terre africaine et de l’institution de l’esclavage des Êtres noirs. L’étude de Ghislaine Lydon de Michigan State University, East Lansing, qui a pour titre : « Les péripéties d’une institution financière : la Banque du Sénégal, 1844-1901 » montre clairement que les Noirs connaissaient les tontines, forme de collecte de fonds puis de crédits aux personnes tierces avant l’abolition de l’esclavage et de la création des banques coloniales au milieu du XIXe siècle, motivée dit-on, par le besoin de recourir à une institution financière afin de faciliter le versement de l’indemnité après l’abolition de l’esclavage en territoire français.

L’arrivée du citoyen blanc d’outre-mer a transformé les pratiques économiques locales émergentes et l’émergence de la monnaie locale comme instrument d’échange et de paiement. Le nouvel arrivé de son Europe lointaine, a désorganisé la pratique culturale et culturelle locale ; il a traité les pratiques des peuples noirs d’utilisation de la langue française d’arriérées et leurs pratiquants de peuple barbare à émanciper.

Une des principales caractéristiques du colonialisme fut de remplacer les monnaies locales par les monnaies européennes en les imposant pour le paiement des impôts. Ceci pour permettre aux soldats, aux bureaucrates, ou aux commerçants européens de traiter en monnaie européenne. Les pièces utilisées étaient celles de la puissance coloniale ainsi que les monnaies reconnues par le commerce international.

Les Africains ont été mis devant les faits accomplis. Ils ont été désorganisés.

La désorganisation de la vie africaine par l’homme blanc français

Dans l’Afrique précoloniale des banques se sont installées, fondées sur le dos de l’esclavage, afin de convertir les billets de banque en actions bancaires. Chaque ancien propriétaire d’esclaves recevait des actions et ainsi, par le biais du prélèvement de leur indemnité, conséquence de l’abolition de l’esclavage, il devenait actionnaires des banques. Les banques coloniales créées ont commencé à frapper elles-mêmes leurs pièces, et à fabriquer des petites quantités de papier-monnaie pour pallier le manque de pièces du XIXe siècle.

Au Sénégal, la première banque coloniale a été créée en 1853. Le statut des banques coloniales était inspiré de celui de la Banque de France. Elles étaient régies par la section des finances du Ministère des colonies, par le biais d’une Commission de surveillance des banques, chargée de vérifier par enquêtes inopinées les livres de comptes et la bonne gestion de celles-ci. Les gouverneurs et contrôleurs coloniaux jouissaient aussi du pouvoir d’inspection des banques. Ces institutions étaient à caractère public ayant le droit d’émission et contrôlées par l’État français. En 1901, la Banque du Sénégal fut remplacée par la Banque d’Afrique Occidentale (BAO). Dans son désir de mieux contrôler l’économie de ses colonies où des écoles, des centres de santé et des églises ont été construits pour mieux asservir le peuple colonisé, la France décida de s’impliquer plus en profondeur en choisissant certains Noirs qu’elle envoie sur son territoire métropolitain pour apprendre la « civilisation » française.

Le professeur Niangoran-Bouah, dans sa biographie rapporte certains faits annonciateurs.

« Je suis parti à Paris dans l’espoir d’être un commis de greffe au Parquet, en préparant la capacité en droit qui permet de présenter le concours.

Nous étions de purs patriotes. Parce que tout ce que nous avions reçu comme enseignement c’était en faveur de la France. Toutes nos chansons de l’école, toutes nos récitations, nos lectures préférées étaient en faveur de la France, des héros français. C’est ce qui a fait qu’à un moment donné nous disions même que nos ancêtres étaient les Gaulois. Nous avions appris cela dans nos livres de classe : à partir de la sixième.

C’était notre rêve de devenir français, c’était le rêve de tous les Africains intellectuels de l’époque de la vieille génération, et nous les plus jeunes, on rêvait aussi d’être français, et même de modifier nos noms. Moi-même, j’avais pensé à l’époque : quand je serai français, quel nom je vais prendre ? Parce que pour avoir la nationalité française, il faut modifier le nom pour que ce nom ait une consonance française, et il y avait des inspecteurs de mœurs qui venaient vous voir manger, venaient vous voir prendre le dessert et après toutes ces visites, il y a une note qui vous permettait d’être français ou pas. Donc nous avions tous appris cela, les habitudes de vie qu’il fallait avoir pour être français.

Moi, je m’appelais Niangoran, cela veut dire le neuvième enfant d’une même femme ; alors comment Niangoran peut avoir une consonance française ? Pour ne pas me gêner dans mon action d’évolution vers la nationalité française ? Alors après avoir longtemps réfléchi, comme certains aînés avaient aussi des noms de ce genre, Œd’Alépé, ou Œd’Aby, moi je me suis dit : bon, tu te feras appeler Œnian d’Oran. Pourquoi pas Œnian d’Oran ? Cela sonne bien ; on pourra m’accepter avec ce nom pour être français un jour ».

La France a formaté, plus précisément reformaté l’homme noir qui utilise sa langue. Le Noir originaire des colonies a subi un « lavage de cerveau ». Cela lui facilite l’application sans résistance des dispositions en provenance de la France.

L’apparition du franc des colonies françaises d’Afrique et les Africains « émancipés »

Lorsqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, le général De Gaule propose d’appliquer le nazisme monétaire à toutes ses colonies, évidemment, tous les Africains « émancipés », presque tous, ont accepté de se faire harakiri pour aider au développement de la Grande France au détriment des colonies, futurs pays indépendants, issues de la conférence de Berlin de 1885.

Créé officieusement le 9 septembre 1939 en Angleterre pour servir de fonds souverains à la France occupéepar l’Allemagne hitlérienne qui se heurtait aux mesures de guerre d’inconvertibilité du franc français, le Franc des Colonies françaises d’Afrique (FCFA) a été légalement institué par décret n°45-0136 du 25 décembre 1945, signé par Charles de Gaulle (président du gouvernement provisoire), René Pleven (ministre des Finances) et Jacques Soustelle (ministre des colonies) et officialisé au lendemain de Noël, c’est-à-dire le 26 décembre 1945, journée qui marque le jour où Paris ratifie tous les accords de Bretton Woods et procède à sa première déclaration de Parité au Fonds Monétaire International (FMI).

Comme monnaie,le FCFA est imposé aux peuples colonisés (14 pays africains) dans le but précis de contrôler toutes leurs richesses et d’utiliser leurs territoires comme débouchés des futurs produits industrielsde la France.

Charles De Gaulle, le résistant français, après avoir utilisé la force physique des Africains pour combattre le nazisme politique, utilise le nazisme monétaire dans l’intention bien mesurée d’exploiter les territoires anciennement colonisés. En effet, à sa reprise de pouvoir au début de la 5ème République française en 1958 avec le Franc des Colonies françaises d’Afrique rebaptiséFranc de la Communauté Financière d’Afrique, De Gaulle, avec le soutien indéfectible du député français Félix Houphouët-Boigny, confie en 1960la gestion les anciens territoires colonisés à la recherche de leur indépendance à son homme à tout faire, Jacques Foccart. Par la complicité de ce dernier, le général De Gaule fait signer moulttraités, accords et conventions aux présidents des «nouveaux pays africains indépendants » dans l’intention d’appliquer à la lettre la volonté du député français d’origine africaine qui, le 19 septembre 1946, lors des premières discussions sur la constitution de la communauté franco-africaine au palais BOURBON en France, a déclaré : « La France n’a aucun intérêt à nous laisser dans les bras de la misère et de la pauvreté ».

Le 28 septembre 1958, Félix Houphouët-Boigny, ministre d’État de la République française, vote la constitution de la Communauté Franco-africaine instituant une fédération entre la France et ses colonies. Pour mettre en pratique l’aide quémandée en faveur des pays africains, par décret le 4 avril 1959, la France transforme l’Institut d’Emission de l’Afrique Occidentale Française et du Togo[6] en Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO)[7] et en Banque Centrale des Etats de l’Afrique Equatoriale et du Cameroun (BCEAC)[8] et instaure quatre principes de coopération monétaire: 1-la garantie du Trésor français à la convertibilité permanente en Franc français (aujourd’hui en euros) des monnaies; 2-la fixité des parités entre le Franc français (aujourd’hui l’euro) et le franc CFA ; 3-la liberté des transferts au sein de la communauté, c’est-à-dire des pays africains vers la France, et 4-la centralisation des réserves de changeau Trésor français (compte d’opérations).

Chacune des deux banques centrales ouvre un compte d’opérations auprès du Trésor français.

Le fonctionnement de ce compte est formalisé par letraité signé le 12 mai 1962, créant l’Union Monétaire Ouest Africaine (UMOA) puis le 23 novembre 1972, la Banque des Etats de l’Afrique Centrale(BEAC) en remplacement de la BCEAC. Une convention de coopération monétaire entre les Etats membres de la BEAC et la République française est ensuite signée le 23 novembre 1972 à Brazzaville avant la signature le 16 mars 1994 à Ndjamena (Tchad) du traité instituant la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC), entré en vigueur en juin 1999.

Les différents accords de coopération prévoient l’installation par la France des bases militaires dans les pays africains pour leur sécurité (accords de défense). En contrepartie, les richesses du sol et du sous-sol de ces pays devraient prioritairement servir à l’entretien de ces militaires prédisposés à la défense des pays africains. En outre, le commerce extérieur de ces pays ex-colonies est prioritairement orienté vers la France. Et pour en faciliter la tâche, ces pays doivent utiliser le franc des Colonies françaises d’Afrique qui devient à partir de 1960 pour les pays de l’Afrique de l’ouest le ‘’franc de la Communauté française d’Afrique’’ et à partir de 1972 pour les pays de l’Afrique Centrale le ‘Franc de la Coopération Financière en Afrique Centrale’’ avec la même parité de 1 nouveau franc français (FRF) pour 50 francs CFA (FCFA) jusqu’à la dévaluation unilatérale française de janvier 1994.

La France importe de l’Afrique noire les ressources alimentaires, minières et minérales. En lieu et place d’un paiement en numéraire, elle fait enregistrer les biens reçus dans un livre, les comptes des opérations, détenu par le Trésor français qui en a la gestion exclusive. De 1945 à 1973, les Français ont dûment reçu les biens de l’Afriquesans « débourser un seul sou ». Toutes les ressources en devise engrangées par ces pays sont irrémédiablement déposées au Trésor français qui décide de ce qu’elle doit rétrocéder aux pays offreurs. Dans sa « grande magnanimité », la France accepte de concéder à partir de 1973 à ces pays nains, 65% des ressources issues de leur commerce extérieur. Enfin en 2005, elle consent libérer jusqu’à 50% des gains extérieurs réalisés sur les ventes à l’extérieur de ces pays.

Toutes ces retenues s’expliquent, dit-on par la garantie à la convertibilité fixe du franc CFA par rapport au franc français puis depuis le 1er janvier 1999 par rapport à l’Euro. Pour que la parité avec l’euro soit assurée, les pays de la zone Franc sont aujourd’hui dans l’obligation de contrôler scrupuleusement la hausse des prix. Le taux d’inflation ne doit pas dépasser les 2%. Par conséquent, les banques d’Afrique, qui sont pourtant en surliquidité, sont obligées de limiter les prêts aux entreprises. Il y a moins d’investissements et donc moins d’infrastructures, et en conséquence le développement ne peut pas vraiment être au rendez-vous.Une aubaine pour la France pour y transférer toute sorte de produits prohibés ou en mal de débouchés. En témoigne le programme de l’école télévisuelle imposé à la Côte d’Ivoire pour liquider le surplus de postes téléviseurs noirs et blancs fabriqués en surnombre dans les années 70[9] par la France.

Le commerce extérieur des pays signataires des accords de défense doit prioritairement se faire avec la France, comme il est dit. C’est lorsque la France est saturée qu’elle peut autoriser les pays de la Zone franc à vendre leurs produits à d’autres pays indiqués par elle. Même le commerce extérieur interrégional bat de l’aile. Il est connu que les exportations de la zone UEMOA[10] vers la zone CEMAC ne dépassent pas les 2 % et les exportations des pays de la zone CEMAC vers les zones de l’UEMOA ne dépassent pas les 3 %. Dans les pays de l’UEMOA, les échanges entre pays membres ne dépassent pas 15% de leur commerce total et dans la CEMAC, ces échanges sont moins de 10%.

En matière de développement, sur les 14 pays africains qui utilisent le franc CFA, dix, soit près des trois quarts, sont classés comme «pays moins avancés» (PMA) par les Nations-Unies. Leurs indicateurs de développement sont parmi les plus bas du monde, selon le Programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD). Aucun des 14 pays qui utilisent le franc CFA ne font partie du « Top 10 africain » en termes de compétitivité économique. Pire encore, ces 14 pays figurent sur la liste des 35 pays pauvres très endettés (PPTE).

Le franc CFA joue un grand rôle dans cette catastrophe.

N’est-il pas temps de se poser la question de savoir pourquoi pour la même monnaie, le sens du sigle CFA change-t-il continuellement ? Pourquoi, une monnaie qui est créée pour les pays africains francophones en vue de leur développement, la grande magnanimité des français a-t-elle voulu interdire la convertibilité du franc CFA entre les banques installées dans la même sphère économique ? Pourquoi donc a-t-on besoin de passer par le truchement d’une monnaie étrangère, donc d’une autre devise avant d’acquérir du franc CFA lorsque l’on se déplace par exemple du Burkina Faso au Gabon ? Comment peut-on accepter de confier son porte-monnaie, pour parler vulgairement, à une tierce personne et espérer subvenir à tous ses besoins ? Nous comprenons bien que cette monnaie n’est pas créée pour faciliter la vie aux Africains. Le franc CFA ne simplifie pas la tâche aux Africains. N’est-il pas possible d’essayer une autre thérapie que de s’accommoder avec la France ou les pays européens ?

Les pays africains doivent courageusement prendre leur destin en main. La Côte d’Ivoire seule, si aucun pays de la zone franc ne le souhaite, doit prendre ses responsabilités et battre monnaie pour rechercher sa souveraineté.

De la souveraineté monétaire

La création d’une monnaie nationale est la clef du développement d’une économie. En créant la monnaie pour la prêter aux particuliers et aux entreprises, la banque centrale et/ou l’état suscite le développement économique par la consommation et par l’investissement. La monnaie est une base fondamentale pour le développement économique et social d’un pays, si l’on ne contrôle pas la monnaie, c’est une partie du développement qui échappe au contrôle du pays.

Si les pays africains de la zone franc veulent se développer à l’instar des tigres d’Asie, ils doivent retrouver le contrôle de leur monnaie et s’en servir pour leur développement.

Les états membres de l’UEMOA et de la CEMAC ne peuvent pas mener une politique monétaire parce qu’ils sont pris dans l’engrenage du franc CFA et du Trésor Français. La BCEAO et la BEAC sont des succursales de la Banque de France qui a sur les gouvernements le pouvoir de contrôler l’exécution du budget, les plans de développement, les modalités de financement en vigueur, jusqu’au point d’apprécier l’opportunité de l’investissement dans les entreprises.

Le Trésor Français opère dans les états membres de l’UEMOA et de la BEAC à travers les banques coloniales. En Côte d’Ivoire par exemple, la SGBCIet la BICICI jouent pleinement le rôle des banques de France. Elles sont gérées de l’extérieur avec des méthodes de management et riskanalysis français. Ces banques adorent prêter aux fonctionnaires ivoiriens (avance sur salaire, prêts scolaires, etc.) qui consomment les produits importés de la France. En général, ces banques refusent de prêter aux opérateurs et aux agriculteurs sous prétexte qu’ils n’offrent pas de garanties. Les banques commerciales locales tout comme les soi-disant banques d’émission travaillent pour la France. Il n’existe pas dans les pays de la zone le niveau primaire de la souveraineté monétaire.

De façon générale, on considère comme constituant le niveau primaire de la souveraineté monétaire les quatre éléments suivants : 1- La présence d’une autorité qui s’affirme souveraine en matière monétaire dans un espace donné ; 2- La définition par cette autorité d’une unité de compte, au sens de l’établissement de son nom ainsi que de sa « valeur », ou de sa base un, sur un quelconque critère ; 3- La possibilité de prélèvement par cette autorité d’un revenu de souveraineté, le seigneuriage[11], ce qui passe par la définition d’un ensemble de moyens de paiement dont l’émission est plus ou moins contrôlée et dont l’usage en paiement auprès des institutions de l’autorité souveraine est garanti. 4- L’établissement et la diffusion d’une symbolique monétaire constituant les marques de la souveraineté[12].

Jérôme Blanc du Centre Auguste et Léon Walras indique dans son livre écrit suite au Colloque tenu sur « Du franc à l’euro : changements et continuité de la monnaie »[13] que pour pouvoir considérer qu’une autorité est souveraine en matière monétaire, il faut qu’elle ait à disposition un ensemble diversifié et complet d’instruments de politique monétaire, qu’elle verrouille les flux monétaires avec l’extérieur, qu’elle interdise la circulation de monnaies étrangères, etc.

La souveraineté monétaire s’identifie ainsi à un double niveau. Elle est le résultat de la déclaration de souveraineté d’une autorité se donnant la prérogative exclusive de définir l’unité de compte, de définir le revenu de souveraineté qu’elle souhaite prélever et de définir les marques de la souveraineté. Sur ces bases, « la souveraineté monétaire apparaît comme une capacité : elle est une capacité à maîtriser l’émission monétaire, une capacité à maîtriser la valeur externe de la monnaie, une capacité à maîtriser le champ des pratiques monétaires internes, une capacité à maîtriser les flux externes ». Cette « capacité à » correspond à un principe de souveraineté.

Dans son ouvrage : La face cachée du franc CFA, Cheickna Bounajim Cissé cite Éric Essono Tsimi[14] pour lequel « la France est juge et partie du franc CFA, c’est la Banque de France qui a le privilège exclusif de la conception et de la production de cette monnaie, c’est donc abusif si la BEAC et la BCEAO sont considérées comme des instituts d’émission, ils ne font que distribuer du papier[15] ».

Le point crucial pour empêcher qu’un pays soit contrôlé par les banquiers internationaux est l’émission d’une monnaie nationale. Aucun pays ne peut prétendre être souverain s’il n’émet pas sa propre monnaie, sans intérêt et sans dette. Celui qui contrôle l’émission de la monnaie d’une nation finit par contrôler toutes les politiques de cette nation, attend-on dire souvent. Meyer Amschel Rothschild, fondateur de la plus grande dynastie bancaire en Europe: s’extasie en ces termes : «Permettez-moi d’émettre la monnaie d’une nation, et je me fiche de qui fait ses lois.» et l’économiste français Jacques Rueff d’ajouter : « Croyez-moi, aujourd’hui comme hier, le sort de l’homme se joue sur la monnaie ». Les chercheurs canadiens font remarquer fort à propos : « On aimerait faire croire aux Canadiens que ce serait une bonne chose pour le Canada d’abandonner le dollar canadien pour la monnaie américaine – tout comme les pays membres de la communauté européenne ont abandonné leurs monnaies nationales pour l’Euro – mais ce serait alors la fin de la souveraineté du Canada, et l’application des principes du Crédit Social serait rendue pratiquement impossible.

La Côte d’Ivoire veut se développer alors qu’elle contrôle son développement en battant monnaie.

En guise de conclusion : « Nous sommes encore trop attachés à la puissance coloniale. Il faut couper le cordon ombilical », a déclaré le président Alpha Condé, le mercredi 29 mars 2017, à Abidjan, à l’occasion de la Conférence internationale sur l’émergence de l’Afrique. Le président guinéen a également fustigé la relation qu’entretiennent l’Union européenne et l’Union africaine, en invitant les Africains à se faire « davantage confiance ». Sans confiance en soi, il sera suicidaire de conduire un peuple.

Lorsqu’on regarde les cartes de la pauvreté dans le monde, on constate que, hormis des pays tels que le Vietnam et l’Algérie qui les ont chassés de chez eux, les ex colonies françaises sont les plus pauvres du monde. Dans les Caraïbes, Haïti, la seule ex colonie française, est le symbole de la misère et vient très loin derrière tous les autres (PIB par habitant U$1300, 2ème Jamaïque U$9000, 3èmeRépublique Dominicaine U$9,600).

La « prospère » Côte d’Ivoire de Dramane Ouattara, dépasse à peine Haïti et est 4 fois plus pauvre que la Jamaïque, considérée comme très pauvre dans les Caraïbes). En Afrique, seuls des pays en état de conflit permanent comme la Somalie, le Sud Soudan ou le Liberia sont comparables aux pays francophones (parmi les 5 plus pauvres pays d’Afrique, 4 sont des pays francophones, le seul non francophone, le Liberia a eu plus d’une décennie de conflit, suivi d’Ebola).

Comme le dit FrédéricoMayor : « notre éducation pour l’avenir doit se reposer sur quatre piliers fondamentaux : 1- apprendre à connaître, 2- apprendre à faire, 3- apprendre à être, 4- apprendre à vivre ensemble ». Quelle merveille et quelle solution que d’apprendre à vivre ensemble, s’écrit James Flamel K. Kossivi dans son ouvrage : l’effondrement des zones CFA et l’avènement de la monnaie africaine, éditions HAHO, 2005, page 23. C’est le vivre ensemble qui nous interpelle aujourd’hui pour créer une monnaie personnelle ou collective afin de connaître le développement économique, social et culturel réel, débarrassé de toute compromission, de toute servitude.

La France est pour ses ex-colonies, un véritable Cancer dont il faut se débarrasser pour survivre.

Abidjan, le 6 avril 2017

Dr Boni Béda 

[1]Voir LA VOIE ORIGINALE, samedi 4 & dimanche 5 février 2017, N°84

[2]Le camerounais Martial Ze Belinga, économiste et sociologue rédacteur en chef du site Afrikara.com. Il a publié en 2012 In-Dépendances, discours sur le colonialisme après la colonie.

L’agrégé en économie Kako Nubukpo,macroéconomiste et chef de service au siège de la BCEAO à Dakar entre 2000 et 2003 est l’un des auteurs de Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ?,

Bruno Tinel maître de conférences à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne est notamment l’auteur de Dette publique, sortir du catastrophisme. Et enfin l’économiste sénégalais Demba Moussa Dembelé, auteur de l’article Le franc CFA en sursisparu dans la Monde diplomatique en juillet 2010.

[3]Cadre béninois dirigeant en mobilité internationale, spécialiste en management des organisations et en ingénierie des compétences. En marge de ses occupations professionnelles stricto sensu, il s’intéresse à l’animation du débat citoyen et sociétal, avec une préférence pour les questions touchant au leadership et à la gouvernance) dans son pays, le Bénin, en Afrique et dans le monde.

[4]Georges Niangoran-Bouah nous a quittés le 26 mars 2002, et a été inhumé le 26 octobre 2002, père fondateur de la Drummologie

[5]G.NiangoranBouah , L ‘univers Akan des poids à peser l’ort. 1 : Les poids non figuratifs, NEA/MLB, Abidjan, 311 p., t. 2 : Les poids figuratifs. Compte rendu Denyse de Saivre, in Journal des africanistes. Année 1985. Volume 55, Numéro 1, pp 307-308

[6] Créé le 20 janvier 1955 et siégeant au 128 fbg Saint-Honoré Paris 8e.

[7]La Côte d’Ivoire, le Dahomey (Bénin), la Haute Volta (Burkina Faso), la Mauritanie, le Niger et le Sénégal, Etats nouvellement indépendants d’Afrique occidentale, s’associent au sein de la BCEAO pour gérer leur monnaie commune, le franc CFA (Franc de la Communauté Financière Africaine).

[8]Le Cameroun, la République Centrafricaine, le Congo, le Gabon et le Tchad créent la Banque Centrale des Etats de l’Afrique Equatoriale et du Cameroun (BCEAC). Elle a pour mission de gérer l’émission du franc CFA (Coopération Financière en Afrique centrale) dont la parité avec le franc français est identique à la monnaie ouest-africaine.

[9] J.P. Pauvert : Le programme de l’école télévisuelle en Côte d’Ivoire (1968-1981) : Guide de lecture de la documentation. Acteurs, chronologie, Thématique. UNESCO-Institut international de planification de l’éducation. Paris, décembre 1990

[10] Le 10 janvier 1994, l’UMOA est devenu Union Economique et Monétaire Ouest Africaine.

[11]Le seigneuriage est l’avantage financier direct qui découle, pour l’émetteur, de l’émission d’une monnaie. Dans le cas de la monnaie fiduciaire, émise seulement par les banques centrales, il est égal au montant émis, moins ses coûts de fabrication, de mise en circulation et d’entretien (remplacement des espèces usagées). S’ajoutent à ce revenu les intérêts de refinancement du système bancaire par l’institut d’émission.

Dans le cas de la monnaie scripturale, ce sont les banques de second rang (banques commerciales) qui, ayant seules le privilège d’émettre cette monnaie sous forme de crédits, bénéficient de l’avantage financier du seigneuriage. Il est égal à la différence entre le coût de la gestion des comptes chèques et le taux d’intérêt de refinancement auprès de la banque centrale.

[12]Franc CFA : Une monnaie aux principes de fonctionnement contestés PAR MAYS MOUISSI · 25 MAI 2015).

[13]Principe et exercice de la souveraineté monétaire. le cas de l’exclusivité monétaire nationale,

[14]Éric Essono Tsimi est un écrivain et éditorialiste né à Monatélé, ville située à une soixantaine de kilomètres de Yaoundé, au Cameroun.Polémiste et chroniqueur, il s’est illustré par des prises de position publiques sur une grande variété de sujets, surtout la corruption, les questions identitaires et migratoires et les communications interculturelles.

[15]Le papier utilisé pour la fabrication des billets de banque est un papier spécial, à base de fibres de coton à 100 %, Cependant, contrairement à ce que l’on pourrait croire, les billets de banque ne sont pas faits en papier. Ils sont réalisés en pâte de coton. Les euros sont 100% coton tandis que les dollars sont faits à 75% de coton et 25% de lin ; ce qui leur donne un toucher plus doux. » soutiennent les spécialistes.

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