Financement et lobby: l’impact des berbères libyens sur la chute de Khadafi (2/2)

Financement et lobby: l’impact des berbères libyens sur la chute de Khadafi (2/2)

Six années avant les premières grandes protestations de février 2011, le départ de Kadhafi et une réflexion sur un futur démocratique pour la Libye se préparait déjà. Dans la première partie de cette enquête, au travers des mots de Fathi ben Khalifa, nous avons pu comprendre comment ces préparatifs étaient nés du terreau de violence entretenu par régime de Kadhafi; dont la communauté des berbères (ou amazighes) libyens était victime.

Six mois avant la révolution

Dès la publication sur Internet des premiers appels à manifester en octobre 2010, six mois avant les premiers heurts de février 2011, Fathi ben Khalifa active son réseau. Le président du Congrès mondial amazigh (berbère), organisation basée à Paris opérant un lobbying intensif auprès de grandes institutions internationales afin de promouvoir les intérêts de la communauté amazighe, contacte militants et activistes issus de la diaspora en Mauritanie, en Catalogne, aux Canaries et au Sénégal:

“Il ne se passe alors rien en Libye, mais ce qu’on voit se passer en Tunisie et en Egypte nous donne espoir et nous commençons déjà à nous organiser afin d’être prêts pour le grand jour.”

Le président du Congrès amazigh prévient également journalistes, lobbyistes et politiciens; dont les Premiers ministres du Danemark, Lars Løkke Rasmussen, et de la Slovaquie, Iveta Radičová:

“J’étais toujours à Amsterdam, c’était donc facile de tout piloter d’ici. Beaucoup de Berbères d’autres pays nous ont rejoint par la mer via la Tunisie.”

Sur le terrain, durant les heurts

Nourriture, médicaments, cartes de communication, apports financiers, munitions, soutien politique, logistique, médiatique et diplomatique: le Congrès amazigh parvient, dès la fin du mois de février 2011, à soutenir les révolutionnaires berbères combattant dans le Nord-Ouest de la Libye.

“Les armes provenaient principalement des casernes et des camions délaissés par les ‘pro-Kadhafi’ battus sur le front. Nous avons redistribué ces armes grâce à l’appui logistique de plusieurs cellules dans l’Ouest et le long de la frontière tunisienne où une importante communauté berbère était également stationnée.”

La France a également livré des armes aux Amazighs mais, selon le discours officiel, il s’agissait seulement d’une aide distribuée en juillet 2011 [1]. Or, toutes les informations récoltées auprès des brigades et des milices libyennes indiquent le contraire. Abdallah Naker, commandant de la brigade de Zintane, affirme que des livraisons en provenance du Qatar et de la France ont eu lieu à huit reprises à Zintane et au Djebel Nefoussa, dès le mois de mai:

“Dans le Nefoussa, il pleuvait des caisses qui explosaient au contact du sol. C’était n’importe quoi. Après deux jours d’échec, ils ont donc fait descendre les avions au sol. C’est le ministre de la Défense qatari qui nous informait quand et où.

C’étaient des munitions pour les kalachnikovs, des cartouches 14,5 x 114 mm, etc. Les armes plus dangereuses, les missiles GRAD, venaient par bateau de Benghazi à Tunis, puis de Tunis à chez nous.”

Un financement occulte

L’origine des financements dont ont bénéficié les combattants berbères reste très floue. Durant la révolution, de nombreuses banques, principalement à Tripoli, ont été pillées. Des pétroliers ont également livré plusieurs cargaisons d’hydrocarbures vers la Floride et la Sardaigne, au départ de la Cyrénaïque, grande région pétrolifère à l’Est de la Libye. Les avoirs libyens gelés à l’étranger ont également été utilisés comme garantie pour ouvrir des lignes de crédit en faveur des rebelles.

Il semblerait également que plusieurs milices aient bénéficié de ressources financières provenant de la “National endowment for democracy” (NED). Chaque année, ce think tank américain basé à Washington, et majoritairement financé par le département d’Etat américain, distribue des subventions pour soutenir des projets visant à encourager la démocratie dans plus de 90 pays. Dont la Libye.

De 2005 à 2011, selon ses propres rapports d’activités, la NED a subventionné plusieurs organisations libyennes à hauteur d’un million de dollars. Or, selon des chèques en notre possession, l’une des ces organisation a redistribué les fonds (en 2004 et 2005) à des activistes politiques libyens, issus ou non de la diaspora. Fathi ben Khalifa, du Congrès amazigh, insiste:

“Nous n’en faisons pas partie! Nous n’avons pas reçu un centime des étrangers. La France nous a donné des munitions, c’est vrai, mais pas d’argent. Tout provenait de la diaspora dont principalement des hommes d’affaire dont je ne tiens pas à divulguer l’identité pour des raisons évidentes de sécurité.”

Une campagne médiatique bien orchestrée

Combattant et ami de Fathi Ben Khalifa, Fathi Youssef est originaire de Jadou, à Adrar n Infusen, bastion amazigh de l’Ouest libyen. Dés le début de la révolution, il tente de rejoindre le président du Congrès présent à Amsterdam:

“Mon visa n’a jamais été délivré. J’ai donc tenté de faire tout ce que je pouvais à partir d’ici. J’étais en contact avec Omar Khattaly.”

Omar Khattaly est le porte-parole du “Libyan working group”, un groupe de lobbying amazigh établi aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Belgique et aux Pays-Bas. Ce dernier met Fathi Youssef en relation avec les télévisions américaines et européennes jusqu’au mois de mars.

“Je faisais des interviews par Skype avec les médias étrangers: j’ai donné des interviews aux Américains de CBS, aux Anglais de la BBC, aux Hollandais et à des journaux français dont je ne me souviens plus le nom. J’informais également l’Otan et les Etats-Unis. J’avais différents portables: ceux pour les journalistes, ceux pour les politiciens et pour l’Otan, etc.

J’entretenais également des correspondances régulières avec Stephen Harper, le Premier ministre canadien via Mohamed Madghis, un autre berbère basé au Canada. Lorsque les communications ont été coupées et que les journalistes ont commencé à venir sur place, j’étais chargé de les accueillir, de les informer et de les accompagner au front jusqu’au mois d’août.”

Cet ami canadien, Mohamed Madghis, finit aussi par rejoindre Benghazi au 7e jour de la révolution. Doctorant en langues modernes, il réalise quant à lui de nombreux reportages pour les médias étrangers avant de créer sa propre chaine de télévision spécialement destinée à couvrir la révolution. Il accompagnera ensuite Moustafa Abdeljalil, le chef du Conseil national de transition (CNT) – organe diplomatique et politique des rebelles durant la révolution – comme traducteur-interprète lors des déplacements de la délégation libyenne à l’étranger, en France, à Bruxelles et en Italie:

“C’est à ce moment-là que j’ai rencontré des représentants de l’Otan avec qui nous mettions en place l’aspect militaire de l’intervention et avec qui nous avons négocié différentes livraisons d’armes.

C’est à ce moment-là également que nous avons pérennisé les premiers contacts avec les combattants du Djebal Nefoussa, dont Fathi Youssef.”

A présent, une représentation politique limitée

Très actif en Libye avant et pendant la révolution, le Congrès amazigh ne s’est toutefois pas doté d’un parti politique contrairement aux autres organisations d’opposition. Fathi ben Khalifa:

“Nous avons certes des représentants d’origine berbère au Congrès général national (CGN), tel que le président Nouri Bousahmein, mais nous n’avons pas de soutien politique pour autant. C’est peut-être une erreur mais nous ne voulons pas créer un nouveau parti politique qui pourrait déstabiliser encore plus la Libye.

Nous voulons juste faire reconnaître nos droits en tant qu’êtres humains, notre culture et notre langue; promouvoir le droit de nos femmes à accéder à l’éducation ainsi qu’à des postes à responsabilité. Nous n’hésiterons pas à combattre la charia importée des pays arabes comme le Qatar ou l’Arabie Saoudite qui empêche à nos filles de fréquenter les écoles. Nous sommes musulmans, mais pas de cette façon.”

Aujourd’hui, Fathi ben Khalifa est toujours réfugié aux Pays-Bas. Depuis quatre mois, une fatwa (qui a décrété “licite” son assassinat) se propage sur les réseaux sociaux.

Source: apache.be

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[1] La diaspora amazighe en France: Selon les conclusions d’un colloque “Pour une histoire sociale du berbère en France”, sous la direction de Salem Chaker tenu en octobre 2004 à l’Institut national des langues et civilisations orientales: “On peut raisonnablement estimer la proportion de berbérophones à 35 % de l’ensemble de la population originaire d’Afrique du Nord établie en France.

Si l’on retient une fourchette de 4 à 5 millions de personnes d’origine maghrébine, on aboutit à un total de 1,5 à 2 millions de berbérophones en France. Ce qui fait probablement de la France, le pays qui accueille la plus importante part de l’immigration berbère dans le monde.”

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