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Françafrique: La raison d’Etat

L’ancien ambassadeur Maurice Delauney, mort en décembre 2009, avait derrière lui une très longue carrière d’administrateur colonial et de diplomate. Il fut l’exécuteur en chef de la politique secrète de la France en Afrique. « J’étais entièrement dévoué à monsieur Foccart », racontait-il avec respect. Même le général de Gaulle, qui ne prenait pas de gants avec ses collaborateurs, n’appelait jamais autrement son secrétaire général pour les affaires africaines et malgaches.

Il est vrai que Jacques Foccart avait un statut particulier. Le confident du président, le stratège au courant des affaires les plus secrètes, était un électron libre. « Notre politique était très claire. C’était la défense des régimes en place », dit Maurice Robert, recruté par le Sdece (Service de Documentation extérieur et de Contre- Espionnage) après s’être illustré dans les commandos en Indochine. Foccart, qui avait la haute main sur les services du contre-espionnage, lui attribua le département Afrique.

Sa première mission ne fut pourtant pas de soutenir un gouvernement, mais de le renverser. La Guinée se rapprochait un peu trop de Moscou au goût de la France, gendarme idéologique du continent en ces années de guerre froide. De la fausse monnaie fut imprimée pour ruiner l’économie locale, des opposants au régime furent entraînés et armés pour créer un climat d’insécurité. De plus en plus paranoïaque, Sékou Touré resta cependant au pouvoir.

Au Cameroun, la cellule africaine passa à la vitesse supérieure. Lorsque ce pays accéda à l’indépendance, Maurice Delauney fut chargé de sélectionner le futur président Un tripatouillage électoral mit en selle Ahmadou Ahidjo, aussitôt dénoncé comme une marionnette par le principal parti d’opposition, l’Union des Populations du Cameroun, d’obédience marxiste. Son chef, un médecin nommé Félix Moumié, devint l’homme à abattre. Il fut empoisonné par un agent des services français dans un restaurant de Genève.

Si le général de Gaulle tenait tant à ce que des présidents serviables se maintiennent au pouvoir, c’est parce que l’autonomie énergétique de la France en dépendait. Depuis que l’indépendance algérienne avait coupé la route du Sahara, Elf Aquitaine devait s’approvisionner ailleurs. En 1961, le Gabon était un pays de forestiers lorsque Léon M’Ba devint président de la République. On avait commencé trois ans plus tôt à extraire du pétrole, et tout le monde savait que la production irait croissante. Le ministère des Affaires étrangères, qui ne pouvait rien refuser à Foccart, envoya un haut fonctionnaire pour encadrer le dirigeant gabonais.

Jacques Pigot devint si incontournable que même les ministres devaient passer par son bureau pour obtenir une audience présidentielle. Grâce à ces coopérants, placés à tous les niveaux et dans tous les secteurs, le « Monsieur Afrique » de De Gaulle, puis de Pompidou, disposait d’un réseau d’informateurs de premier ordre. Les complices sans états d’âme du pillage de leur pays par des compagnies étrangères étaient surveillés de près.

La santé de Léon M’Ba se détériorant, l’Elysée le flanqua d’un vice-président destiné à lui succéder : Albert (pas encore Omar) Bongo. Quatre décennies plus tard, Ali Bongo, adoubé par la France, s’installera dans le fauteuil paternel à l’issue d’élections truquées. Les bonnes habitudes ne se perdent pas même si les génocides des Grands Lacs et l’implosion sanglante de la Côte d’Ivoire ont précipité le déclin de ce réseau mystérieux et protéiforme.

Ce documentaire fourmille de personnages qui ont eu des vies mouvementées : barbouzes, pétroliers, noueurs d’intrigues, serviteurs de la France dans ses oeuvres les plus machiavéliques. La guerre du Biafra, financée par les compagnies pétrolières, pendant laquelle l’ambassadeur de France au Gabon, Maurice Delauney, se transforma en marchand d’armes, ne fut pas une page glorieuse. Ni le putsch manqué du mercenaire Bob Denard contre le marxiste -léniniste béninois Mathieu Kérékou. Ni le renversement de Bokassa par le président Giscard d’Estaing, son « cher parent » venu si souvent chasser en Centrafrique.

Le ci-devant empereur se vengea en révélant l’affaire des diamants. L’arrivée de la gauche aux affaires suscita beaucoup d’espoirs mais François Mitterrand, à part nommer son fils, Jean-Christophe alias « Papa m’a dit », conseiller pour les Affaires africaines, ne changea pas grand-chose à la politique antérieure. Dès son entrée à Matignon, en 1986, le Premier ministre Chirac rappela le féticheur de l’Elysée. Mais Jacques Foccart avait pris de l’âge, et le temps des relations privilégiées avec l’Afrique s’achevait.

Source: Le Nouvel Observateur

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