François Hollande en Haïti : Il veut s’acquitter d’une dette (Par Claude Ribbe)

François Hollande en Haïti : Il veut s’acquitter d’une dette (Par Claude Ribbe)

Le 12 mai 2015, pour la seconde fois dans l’histoire, un président de la République française s’est rendu en Haïti.

Dans l’absolu, c’est une bonne chose. Mais Haïti et la France ont une histoire commune extrêmement douloureuse fondée sur l’histoire de l’esclavage, qui a fait l’objet, le 10 mai 2015, d’une commémoration très appuyée en Guadeloupe, lors de l’inauguration du Memorial Acte.

Devant le président d’Haïti, le président français s’est risqué à dire qu’il allait acquitter la dette de la France. L’entourage présidentiel a ensuite précisé qu’il s’agissait d’une dette morale et non financière.

De vieilles histoires réapparaissent

En inscrivant un voyage officiel en Haïti dans le cycle des commémorations de l’esclavage, François Hollande pouvait pourtant s’attendre à voir de vieilles histoires réapparaître.

Haïti et la France, ce n’est pas seulement un million d’Africains déportés par les ports négriers français pendant un siècle (1697-1791) au rythme effréné de 10.000 par an, occasionnant cinq millions de morts en Afrique ou durant la traversée, si l’on retient l’estimation (modérée) de cinq victimes pour un captif débarqué.

Haïti et la France, ce n’est pas seulement une tentative (manquée) de rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802, au prix d’une barbarie génocidaire qui préfigurait d’autres crimes contre l’humanité, puisque – Schoelcher fut le premier à le dire – le dioxyde de soufre fut utilisé pour gazer, sur le critère de la couleur de peau, la population civile (femmes, enfants et vieillards compris) entre autres moyens d’extermination.

Haïti et la France, ce n’est pas seulement la première défaite coloniale, puisque la plus grande armée du monde, celle de Napoléon, fut décimée par des nègres révoltés le 19 novembre 1803 à Vertières.

Un coup d’État appuyé par la France

Haïti et la France, ce n’est pas seulement une tentative de reconquête en 1822, avec un débarquement qui tourna au fiasco pour l’armée française esclavagiste qui avait rêvé d’une reconquête et qui se vengea en massacrant des esclaves guadeloupéens et martiniquais.

Haïti et la France, ce n’est pas seulement un racket de 150 millions de francs or (21 milliards d’euros) imposé par la force en 1825 pour indemniser les négriers Français dépossédés de leurs esclaves et saigner le pays pendant cent ans afin qu’il ne se relève jamais.

Haïti et la France, ce n’est pas seulement un coup d’État appuyé par Dominique de Villepin et Régis Debray en 2004, parce qu’Haïti fêtait un incommodant bicentenaire et que la question de la restitution du racket et des réparations pour l’esclavage était posée par un président que Paris traita aussitôt de dictateur et qui se retrouva, nouveau Toussaint-Louverture, dans une geôle de la Françafrique avec un contrat sur la tête.

Un mépris pour le général Dumas

Haïti et la France, c’est aussi le sot mépris affiché par la classe dominante française pour l’une des plus grandes figures de notre histoire : le général Dumas, héros de la Révolution, né esclave en Haïti, victime de la politique raciste de Napoléon qui le raya des cadres et lui refusa la légion d’honneur.

Nicolas Sarkozy, lui aussi, a refusé d’attribuer au général Dumas, à titre posthume, cette récompense militaire qui lui revenait plus qu’à tout autre.

Nicolas Sarkozy a été le premier chef d’État français à venir sur les lieux de la tragédie esclavagiste et génocidaire dont Haïti fut le théâtre, sous le prétexte d’un tremblement de terre, qui, toutes comptes faits, bien qu’horrible, était mineur par rapport a tout le mal que la France avait pu faire aux Haïtiens.

Nicolas Sarkozy a réussi le tour de force de prononcer une allocution au lycée Alexandre-Dumas de Port-au-Prince sans dire un mot ni d’Alexandre Dumas, l’écrivain, ni de son père, le général Dumas.

Voici François Hollande à son tour en Haïti. Le 10 mai 2014, il avait rendu hommage au général Dumas lorsque cet hommage lui était refusé par un maire du Front National à Villers-Cotterêts.

Réparer les crimes en “monnaie de singe”

Un an plus tard, quitte à ce nous ne réparions les crimes commis par la France en Haïti qu’en “monnaie de singe”, selon l’expression à la fois malicieuse, juste et atroce d’Éric Fassin, le président de la République daignera-t-il dire un mot sur les Dumas ?

S’engagera-t-il dans le projet de centre Dumas à Paris – lieu de culture et de mémoire destiné à compenser 350 ans de négrophobie – pour lequel je me bats depuis treize ans, avec la seule consolation, après avoir essuyé tant d’incompréhension et de sarcasmes racistes, d’avoir aujourd’hui l’approbation de nombreuses associations, l’appui de la ville de Paris et, en fin de compte, le soutien du Premier ministre, Manuel Valls ?

Un centre Dumas à Paris, dans l’hôtel Gaillard, immeuble désaffecté appartenant à la banque de France (institution créée sur les fonts baptismaux de l’esclavage) ce serait, pour citer Alexandre Dumas qui réclamait déjà réparation pour son père en 1838, “une manière de montrer à la vieille Europe, si fière de son antiquité et de sa civilisation, que les Haïtiens n’ont cessé d’être français qu’après avoir payé leur part de gloire à la France”.

Claude Ribbe

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