Frondes sociales et militaires fragilisent le pouvoir ivoirien (Par Fanny Pigeaud)

Frondes sociales et militaires fragilisent le pouvoir ivoirien (Par Fanny Pigeaud)

La Côte d’Ivoire vit depuis début janvier au rythme de frondes sociales et militaires, conséquences directes de la manière dont le président Alassane Ouattara est arrivé à la tête du pays en 2011 et dont il gouverne depuis.

La prédiction de certains analystes selon laquelle le second mandat du président ivoirien Alassane Ouattara, commencé fin 2015, serait mouvementé semble être en train de se réaliser : la Côte d’Ivoire vit depuis début janvier au rythme de manifestations de militaires et de grèves diverses, donnant l’impression d’une grande fragilité.

La mutinerie d’une partie de l’armée, les 6 et 7 janvier 2016, a été le point de départ de cette situation troublée. La promesse de Ouattara de verser 12 millions de FCFA (18 000 euros) à 8 400 soldats mutins, dont une bonne moitié avant le 5 février, a donné des idées à d’autres « corps habillés » : policiers, pompiers, gendarmes, gardes pénitentiaires se sont depuis fait entendre dans différentes parties du pays pour réclamer des subsides, certains n’hésitant pas à tirer des coups de feu en l’air et à « réquisitionner » des biens privés.

Lundi 23, des gendarmes ont stoppé la circulation pendant deux heures à l’une des entrées d’Abidjan, tandis que d’autres avaient quelques jours plus tôt bloqué le port. Il y a même eu des affrontements entre militaires à Yamoussoukro, qui ont fait quatre morts. Des soldats ont en outre volé des armes sans qu’on sache ce qu’ils en ont fait ensuite. Au sein des grandes institutions internationales représentées à Abidjan, les consignes de sécurité se sont multipliées.

À cette ambiance de western s’est ajoutée, le 9 janvier, une grève des fonctionnaires qui protestent, entre autres, contre la baisse de leurs retraites. Bien suivi dans le secteur de l’éducation, le mouvement, toujours en cours, a entraîné la fermeture de nombreux établissements publics, mais aussi des réactions parfois violentes d’élèves, sortis dans les rues de certaines villes pour réclamer la reprise des cours. Ce n’est pas tout : des paysans ont manifesté à Adzopé (sud) contre la fermeture des écoles et « la mévente de leurs stocks de café-cacao », selon l’agence de presse Alerte info. Depuis novembre, les autorités de la filière cacao, dont la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial, ont en effet bloqué les achats de fèves, les prix mondiaux ayant chuté.

Comme le disent les Ivoiriens, « le pays est mélangé ». Mais si cette poussée de fièvre a, dans un premier temps surpris, elle était prévisible. Elle ressemble même à un retour de boomerang : les événements de ces dernières semaines sont, en grande partie, la conséquence du choix du président français Nicolas Sarkozy et de ses alliés d’installer Ouattara au pouvoir par la force des armes, après l’élection présidentielle contestée qui l’avait opposé à Laurent Gbagbo en novembre 2010.

Les mutins d’aujourd’hui sont en effet les ex-rebelles des Forces nouvelles qui ont fait la guerre en 2011, pour le compte de Ouattara, contre l’armée régulière de l’époque, les Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (FANCI), défendant alors Gbagbo. Créées au début des années 2000, au Burkina Faso, par d’anciens sous-officiers ivoiriens proches de Ouattara, les Forces nouvelles s’étaient considérablement réarmées les mois précédant la présidentielle de 2010 – en dépit d’un embargo sur les armes imposé par les Nations unies. Elles avaient ensuite recruté des dizaines de milliers d’hommes dans le nord du pays et les États voisins, avec l’aide de puissances étrangères.

D’après plusieurs témoignages, ces nouveaux combattants s’étaient vu promettre 5 millions de francs CFA (7 600 euros), une maison et leur intégration dans l’armée régulière, une fois que Ouattara serait parvenu au pouvoir. Ce sont ces récompenses financières qu’ont réclamées les mutins les 6 et 7 janvier derniers.

En 2011, ces soldats ou mercenaires enrôlés par les Forces nouvelles (plus de 70 000 hommes, selon certaines sources) s’étaient pourtant montrés particulièrement incompétents face aux FANCI. C’est donc l’armée française qui avait fait le vrai « travail » : se servant de la rébellion comme paravent, c’est elle qui a défait, en avril 2011, les FANCI. Mais comme elle a opéré de manière illégale, la victoire a été officiellement attribuée aux Forces nouvelles.

Une fois investi président, Ouattara n’a eu d’autre choix que de laisser les rebelles gérer le secteur sécuritaire : il leur a donné les commandes de l’armée régulière, rebaptisée Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), et des forces de sécurité en général. Les chefs des Forces nouvelles, souvent illettrés, se sont ainsi retrouvés officiers supérieurs et placés à de hauts postes de commandement, sans en avoir les capacités et encore moins l’éthique.

De même, au moins 20 000 de leurs hommes, sans formation de base, ont été intégrés au sein de l’armée et des autres forces de sécurité, comme la police (beaucoup n’ont cependant pas été incorporés, mais gravitent quand même autour de l’armée depuis : alors que le budget de l’armée est prévu pour 25 000 hommes, il en nourrit par conséquent deux fois plus, d’après un rapport de l’Institut français des relations internationales).

Fin 2011, l’armée était dans un tel état que l’ONU et la France ont dû assurer une sorte de service après-vente : l’ONU a tenté d’aider les ex-rebelles devenus FRCI « à changer de comportement et à mieux comprendre les droits de l’homme et le droit international humanitaire », alors qu’ils commettaient chaque jour de graves crimes. De son côté, l’armée française, qui a une importante base à Abidjan, a essayé de leur inculquer le métier de soldat et a dispensé des « cours d’état-major » aux ex-chefs de guerre, désormais commandants militaires. « On ne leur apprend pas le maniement de la kalachnikov, mais, entre autres, l’éthique du soldat », a expliqué en 2012 un officier français. En contentant les anciens rebelles, Ouattara s’est mis à dos les citoyens ordinaires

Cela n’a pas été suffisant pour mettre à niveau cette nouvelle armée, qui a encore changé de nom il y a quelques semaines pour devenir les Forces armées de Côte d’Ivoire (FACI) : elle souffre d’une multitude de maux. Elle reste ainsi très fragmentée, avec d’un côté les ex-éléments des FANCI et de l’autre les ex-rebelles. Les premiers, en général bien formés, sont toujours soupçonnés par le pouvoir politique d’être restés favorables à Gbagbo. Pour cette raison, ils ont pour beaucoup été désarmés et marginalisés – estimant leur vie menacée, plusieurs d’entre eux continuent de déserter et de quitter le pays.

Les anciens combattants des Forces nouvelles, eux, se montrent pour la plupart indisciplinés et incompétents, mais bénéficient de nombreux avantages. Des bataillons spéciaux, très bien équipés, ont été créés pour eux. Beaucoup ont été promus abusivement, comme le note l’économiste Mamadou Koulibaly, ancien président de l’Assemblée nationale sous Gbagbo et actuel président du parti d’opposition Lider : « Tous ces soldats intégrés dans l’armée vont bénéficier, après une mutinerie en 2014-2015, de promotions à des grades au-dessus de leurs compétences », détaille-t-il dans un récent texte.

En 2013, une loi de programmation militaire a relevé, tout en évoquant de « graves dysfonctionnements », « des effectifs pléthoriques et vieillissants », ainsi qu’un « sur-encadrement en sous-officiers », ces derniers étant en plus « insuffisamment qualifiés » : on dénombrait alors 1 152 officiers, 6 222 sous-officiers et 17 626 militaires de rang. Aujourd’hui, c’est pire : il y a 1 300 officiers, 15 000 sous-officiers et 7 500 militaires de rang. Dans une armée dite « moderne », on compte normalement un sous-officier pour quatre militaires de rang.

Le tableau ne serait pas complet si on ne précisait pas que les anciens commandants de la rébellion, occupant depuis 2011 des postes importants au sein des FACI, ont gardé leurs milices personnelles, ont leurs propres stocks d’armes, ne répondent pas forcément à leur hiérarchie et continuent à mener les activités illicites qui les ont enrichis lorsqu’ils régnaient sur le nord de la Côte d’Ivoire entre 2002 et 2011.

En 2014, un rapport de l’ONU a ainsi accusé le numéro deux de la Garde républicaine de l’époque, Issiaka Ouattara, surnommé « Wattao », d’être impliqué dans un trafic d’or et de diamants. Cuisinier au sein des FANCI, avec le grade de caporal, avant de devenir rebelle, Wattao est aujourd’hui lieutenant-colonel.

Enfin, il y a un autre détail important à prendre en compte. Encore peu connu du grand public, il pourrait avoir un lien avec la chronologie des récents soulèvements : après être resté longtemps apathique, le bureau du procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a ouvert il y a quelques semaines des enquêtes sur les massacres commis en 2011 par les Forces nouvelles à Duékoué (ouest) et dans la commune de Yopougon, au nord d’Abidjan.

Selon des informations obtenues par Mediapart, les noms de plusieurs ex-chefs rebelles et actuels commandants des FACI, qui ont supervisé ces tueries à grande échelle, ont été cités lors des entretiens qu’ont eus les enquêteurs de la CPI avec des rescapés et témoins. Celui du secrétaire général des Forces nouvelles et ministre de la défense de Ouattara en 2011, Guillaume Soro, reconduit à la présidence de l’Assemblée nationale au lendemain de la mutinerie des 6 et 7 janvier derniers, a été lui aussi plusieurs fois évoqué.

Le 17 janvier, le gouvernement a implicitement reconnu que les FACI étaient un problème en affirmant que Ouattara voulait « construire des forces républicaines, au service de la nation ». Si le président s’est appliqué ces derniers jours à limoger plusieurs hauts gradés, dont les chefs de la gendarmerie, de la police et le chef d’état-major des armées, il n’a cependant sanctionné aucun des mutins, a au contraire promu, ce 26 janvier, plusieurs des ex-commandants des Forces nouvelles (Wattao est devenu numéro un de la Garde républicaine), alors qu’ils sont pour la plupart fortement soupçonnés de crimes de guerre, et n’a donc rien changé sur le fond. Par conséquent, l’armée demeure « une bombe à retardement », comme le souligne un bon connaisseur des forces de sécurité.

En contentant une fois de plus, et comme il l’a toujours fait, les anciens rebelles (et plus particulièrement le noyau dur des Forces nouvelles), Ouattara s’est en revanche mis à dos les citoyens ordinaires, choqués de le voir céder au chantage des armes et outrés par la somme de 12 millions de FCFA (18 000 euros) qu’il a octroyée aux mutins, alors que le salaire minimum est de 60 000 FCFA (91 euros) et que le salaire habituel des militaires fait d’eux des privilégiés. L’affaire passe d’autant plus mal que près de la moitié des Ivoiriens vit avec moins de 1,90 dollar par jour et que le pays est classé, sur l’Indice de développement humain, 172e sur 187 États.

Cette pauvreté constitue d’ailleurs elle aussi une bombe à retardement pour Ouattara, tant elle contraste avec le taux de croissance élevé du pays (8,5 % en 2016) : les Ivoiriens voient bien que ce n’est pas à eux que profite cette bonne santé économique, régulièrement célébrée par les partenaires étrangers de la Côte d’Ivoire. « La structure de l’économie est telle qu’il n’y a pas de croissance inclusive : les multinationales qui ont les gros contrats et les groupes qui contrôlent l’économie ont un effet d’aspirateur, en rapatriant à l’étranger les ressources tirées de la croissance, au lieu de réinvestir localement pour créer un cercle vertueux de création d’emplois », confirme un économiste.

Beaucoup de ceux qui ont soutenu Ouattara se disent déçus. Ils accusent l’ancien directeur adjoint du Fonds monétaire international chargé de l’Afrique d’avoir, entre autres, une gestion patrimoniale de l’État et d’avoir donné de nombreux marchés de gré à gré à des membres de sa famille et à des multinationales amies.

« Force est de reconnaître qu’un malaise social persiste au sein de la population », n’ont pu que constater les évêques ivoiriens dans une déclaration publiée le 22 janvier. « Des sentiments de frustration et de révolte habitent encore les cœurs de nombre d’Ivoiriens », ont-ils ajouté, demandant aux gouvernants de faire des efforts « en vue de la redistribution des fruits de la croissance ». Ils ont aussi rappelé que beaucoup de leurs concitoyens vivent toujours en exil depuis 2011 et que d’autres sont « encore injustement détenus en prison » – le pays compte plusieurs centaines de prisonniers politiques.

Le 18 janvier, alors que le pouvoir de Ouattara semblait être en train de sérieusement vaciller, certains de ses anciens alliés se voyaient déjà lui demander de démissionner et traçaient les contours d’une période de « transition ».

Fanny Pigeaud

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