Gauz, la plume aiguisée d’un ancien sans-papiers ivoirien

Gauz, la plume aiguisée d’un ancien sans-papiers ivoirien

En France, cet ancien sans-papiers ivoirien a exercé de nombreux métiers dont celui de vigile, un poste d’observation qui lui a inspiré un savoureux premier roman : « Debout-payé », une des surprises de la rentrée.

Gauz ne réalise toujours pas que son ovni littéraire, déniché par une jeune maison d’édition (1), ait réussi à se faufiler au milieu des poids-lourds de la rentrée pour atterrir sur la table de nombreux libraires qui en ont fait leur coup de cœur. « Cela fait du bien de se sentir écouté, compris », dit-il simplement.

Un succès inattendu pour un auteur au nom aussi énigmatique que le titre de son roman : Debout-payé. « Rester debout toute la journée et attendre la fin du mois pour être payé. » C’est l’histoire d’Ossiri, un étudiant ivoirien sans-papiers devenu vigile, comme son père, et qui regarde depuis son poste notre société marchande fonctionner.

Avec une finesse d’observation redoutable et un humour sarcastique, mais jamais désespéré. Ce petit roman, découpé en saynètes, offre une écriture nouvelle et audacieuse, comme on en rencontre peu, à la fois abrupte et ciselée, acerbe et chaleureuse, décapante et généreuse. À l’image de son auteur, qui parle comme il écrit, sans mâcher ses mots.

Immigrés ivoiriens

Ce métier de « debout-payé », Armand Patrick Gbaka-Brédé, alias Gauz (un nom tribal qu’il s’est attribué à l’adolescence), l’a exercé lui-même par vacations dans des magasins, après son arrivée en France en 1999. Comme bon nombre d’immigrés ivoiriens, qui passent tous par le même « réseau ».

Car les vigiles, explique-t-il, sont toujours noirs (et souvent sans papiers), « au nom du cliché du bon sauvage » : « Les Noirs sont costauds, les Noirs sont grands, les Noirs sont obéissants, les Noirs font peur. Des clichés dont tout le monde profite, les employeurs mais aussi les Noirs eux-mêmes. » Un métier éreintant… Mais aussi un poste d’observation idéal, pour regarder « cette société de vanité, où les gens consomment du superflu ».

Céline et Kourouma

« Dès le premier jour où j’ai été vigile, j’étais sûr que j’écrirais ce livre, explique-t-il. Voir sans être vu, avec l’interdiction de faire autre chose que de regarder. Je ne pouvais pas imaginer meilleur “point de vue”. » Son roman fourmille d’anecdotes glanées dans deux temples de la consommation parisiens où il a travaillé : les magasins Camaïeu de Bastille et Sephora des Champs-Élysées.

Néanmoins, il récuse le terme « d’inspiration autobiographique ». « J’ai la prétention de faire un objet littéraire, même s’il est nourri de bouts de moi », dit-il. À l’image de ces « aînés qui l’ont précédé » et lui ont donné, adolescent, le goût d’écrire : Louis-Ferdinand Céline et Ahmadou Kourouma.

Sa passion pour l’écriture, il l’a d’abord cultivée en Côte d’Ivoire. Tout en poursuivant des études de biochimie, il voyage de village en village, à la rencontre des gens. « Tu commences à écrire quand tu commences à aller vers l’autre », dit-il. Il cherche une « autre façon de raconter des histoires », écrit d’immenses lettres à ses amis français qui ont été son « premier laboratoire d’écriture ».

Revenu à Abidjan

À 28 ans, il atterrit en France. Car il a « envie d’être ailleurs », comme n’importe quel jeune de son âge, dit-il. Avec le « prétexte » de continuer à faire ses études. Mais il a du mal à avoir des papiers, jusqu’au jour où celle qui est devenue la mère de ses enfants se retrouve enceinte.

« J’ai changé brutalement de statut : le lundi j’étais sans papiers, le vendredi j’étais français. » Il ironise encore aujourd’hui sur l’absurdité de cette situation, qui le fait militer dans des associations de sans-papiers. « Ils sont là. Ils vivent comme nous, travaillent à en mourir. Ils sont juste considérés comme s’ils n’étaient pas là. »

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