« Gérer un bizi à Abidjan, ça veut dire qu’on va gagner de l’argent grâce au sexe »

« Gérer un bizi à Abidjan, ça veut dire qu’on va gagner de l’argent grâce au sexe »

Abidjan underground (3/6). Laurine, Ivoirienne de 22 ans, est serveuse dans un bar. Pour joindre les deux bouts, elle séduit les clients.

Elles sont serveuses, hôtesses ou réceptionnistes. Elles n’avaient aucune intention de tomber dans la prostitution. Mais pour survivre à un niveau de vie de plus en plus élevé à Abidjan, ces jeunes Ivoiriennes se sont transformées en « géreuz de bizi », une activité parallèle qui consiste à se faire passer pour une fille ordinaire avant de se muer progressivement en escort-girl.

Le phénomène est récent. Dans la Côte d’Ivoire post-coloniale, les Ghanéennes, surnommées les « Toutou », ont longtemps eu le monopole sur le commerce du sexe. Mais depuis les années 2000, les prostituées ivoiriennes arrivent en tête, suivies par les Nigérianes. La raison de ce retournement : l’accroissement de la pauvreté en Côte d’Ivoire, où près de la moitié de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté, avec un chômage autour de 25 % et un salaire moyen ne dépassant pas 100 euros par mois.

A 22 ans, Laurine envisage son avenir avec anxiété. Coiffeuse depuis ses 17 ans, cette Ivoirienne issue d’un milieu défavorisé s’est depuis peu reconvertie en « géreuz de bizi », une nouvelle forme de prostitution déguisée.

Que veut dire « géreuz de bizi » ?

Laurine En nouchi, notre langage de rue, « bizi » veut dire business. Les « géreuz de bizi » sont celles qui vont gérer un business, c’est une manière de dire qu’on va gagner de l’argent grâce au sexe.

Qui sont ces filles ?

Plutôt des jeunes, comme moi. Elles ont des petits boulots ou sont étudiantes. Parfois elles ne trouvent pas de vrai travail alors qu’elles ont fait des études ! Et puis la vie est trop chère à Abidjan. Alors, gérer un bizi permet de joindre les deux bouts.

Le phénomène est-il nouveau ?

Des filles qui couchent avec des hommes pour de l’argent sans être des prostituées, ça ne date sûrement pas d’hier. Mais il y en a tellement maintenant à Abidjan qu’on leur a donné un nom dans le milieu.

Tu ne te considères pas comme une prostituée ?

Non ! Je ne suis pas une de ces filles qui font le trottoir.

Que fais-tu alors ?

Je suis serveuse dans un bar à Marcory depuis six mois. Là-bas, toutes les filles gèrent du bizi. Elles sont jolies avec leurs minijupes et leurs robes moulantes. C’est le patron qui veut ça. Il nous a demandé de séduire les hommes qui viennent boire un verre, comme si de rien n’était. En fin de soirée, on rentre avec eux ou on va à l’hôtel. Juste avant de passer à l’acte, on demande l’argent.

Combien ?

Entre 20 000 et 40 000 francs CFA [de 30 à 60 euros], selon le client. Le patron prend une commission.

Ça ne se passe que dans les bars ?

Non, il y a aussi beaucoup de réceptionnistes et d’hôtesses qui font ça à Abidjan. Surtout dans les hôtels, les grands hôtels. Je connais aussi des filles qui sont à leur compte. Elles vont s’asseoir aux terrasses de café en attendant qu’un homme vienne. Puis elles trouvent une excuse pour lui parler et lui donnent leur numéro. Il ne sait pas qu’elles veulent de l’argent, mais il est déjà piégé.

Qui sont les clients ?

Il y a de tout, on les appelle « les pigeons ». Les meilleurs, ce sont les expatriés ou les hommes d’affaires. Ils payent bien.

Sont-ils faciles à convaincre ?

Il faut beaucoup de patience et de discrétion. Mais maintenant, c’est plus facile d’attraper des clients. Tout le monde sait qu’à Abidjan, on peut coucher avec une serveuse. Dans le bar où je travaille, il y a des habitués. Des hommes mariés, la plupart du temps. Par exemple, le patron d’une grande banque ivoirienne, un Blanc, a sa propre table et ses deux serveuses attitrées.

Que faisais-tu avant ?

J’étais coiffeuse pendant près de cinq ans. Il y a un an, mon frère a eu un accident de voiture. Il est resté paralysé des jambes. Les médecins disent qu’avec de la rééducation, il pourra de nouveau marcher. Mais ça coûte cher. On m’a dit que les serveuses qui géraient du « bizi » gagnaient bien leur vie.

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