Haro sur le messager mais pas sur le scandale dénoncé

Haro sur le messager mais pas sur le scandale dénoncé

Tout comme au moment de l’affaire des diamants de Giscard ou de celle de l’évasion fiscale de Cahuzac, les détournements de fonds publics savamment organisés par Fillon suscitent, chez ses affidés, les mêmes réactions étranges. C’est le messager qui est en cause et non pas le scandale qu’il dénonce!

Depuis que Le Canard Enchaîné a révélé que l’épouse et les enfants de François Fillon ont perçu indûment des indemnités colossales  sur fonds publics ne correspondant à aucun travail effectif, les partisans — de moins en moins nombreux — du candidat de la droite à l’élection présidentielle et les laquais de l’information ont tous opté pour le même système de défense qui consiste à faire taire ou discréditer le messager, sans jamais répondre à la question de fond posé par le message. Les journalistes qui font leur travail d’enquête normalement pour que vive la démocratie et pour que vivent les faits sont ainsi insultés, vilipendés, hués et menacés, mais les questions qu’ils ont soulevées demeurent sans réponse.

Lorsque le procès d’Alfred Dreyfus commença le 19 décembre 1894, le président du tribunal répéta inlassablement, chaque fois qu’une question embarrassante était posée, cette phrase laconique et hermétique, passée à la postérité : « La question ne sera pas posée ! ». C’est la même réaction à la fois épidermique et inconcevable de la part des défenseurs de l’indéfendable Fillon, lesquels poussent leur pitoyable raisonnement jusqu’aux limites extrêmes de la cohérence : le scandale n’est pas le scandale lui-même, mais le fait de le révéler. Ruth Elkrief a tracé la voie (voir un précédent billet) en qualifiant les faits et la vérité d’une enquête de « poison lent qui influe sur l’élection ». En d’autres termes ces journalistes qui font correctement leur travail et leur métier sont des empêcheurs de tourner en rond et gênent the specialized class, la classe spécialisée, telle qu’elle a été définie par Noam Chomsky, dans la perpétuation des petits arrangement entre amis.

Cela a été dit et redit, mais malheureusement il faut le répéter, comme le faisait autrefois le répétiteur pour faire admettre et comprendre son message pédagogique, cette nouvelle triste affaire alliée à ce mépris total de la vérité, des citoyens et de la démocratie n’aurait pas duré plus de trois jours dans une démocratie parlementaire du nord de l’Europe, au terme duquel l’élu incriminé aurait dû se retirer et disparaître en emportant normalement sa honte, mais pas dans la république bananière qu’est devenue la France depuis de très nombreuses années. Face à des agissements aussi consternants, il faut laisser la parole à Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, p-121 :

« Il existe un fait d’évidence qui semble tout à fait moral, c’est qu’un homme est toujours la proie de ses vérités. Une fois reconnues, il ne saurait s’en détacher. Il faut bien payer un peu. Un homme devenu conscient de l’absurde lui est lié à jamais. Un homme sans espoir et conscient de l’être n’appartient plus à l’avenir. »

Par Jean-Louis Legalery

Source: mediapart.fr

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