Il est trop tôt pour jubiler

Il est trop tôt pour jubiler

Contrairement à Charles Blé Goudé qui n’a pas tardé à prendre la parole pour remercier les Ivoiriens et Africains qui se sont battus pour qu’il sorte de l’enfer de la Haye, Laurent Gbagbo est toujours muet, en tout cas dans l’impossibilté de s’adresser à ses nombreux partisans et sympathisants. Et pourtant, certains compatriotes, donnant l’impression d’être les meilleurs interprètes des textes juridiques, soutiennent mordicus que l’ancien président peut désormais s’exprimer partout, y compris en Belgique, le pays qui l’héberge depuis février 2019. Or, selon des sources bien introduites à Bruxelles, Laurent Gbagbo ne pourra parler que si la Belgique le permet car il est soumis à une obligation de réserve qui émane, non pas de la Cour pénale internationale (CPI), mais de l’État belge. Et, même là, on peut se demander si des mains obscures ne se cachent pas derrière les autorités belges. Bref, le droit à la parole dont jouirait l’ancien président ivoirien après la décision rendue par la CPI le 28 mai 2020 n’est donc pas si évident que cela. Son retour en Côte d’Ivoire pose-t-il moins de problèmes ? Les mêmes “spécialistes” du droit estiment que Laurent Gbagbo n’a pas besoin de la permission de Ouattara pour rentrer à Abidjan. L’article 12 de la Constitution du 1er août 2000, sur lequel ils s’appuient à juste titre et qui refuse qu’un Ivoirien soit contraint à l’exil, est-il pour autant imparable ? Notre réponse est “non” car Ouattara n’a jamais respecté la constitution ivoirienne, a toujours agi comme bon lui semble et nous n’avons aucune garantie qu’il fera aujourd’hui ce qu’il n’a pas fait hier. Par conséquent, penser que Gbagbo pourrait se passer du feu vert de Ouattara pour retourner dans son pays, c’est non seulement voir les choses d’une manière simpliste mais oublier ce qui arriva à Guillaume Soro le 23 décembre 2019. Le fait que l’avion de ce dernier se soit posé à Accra et non à Abidjan montre que l’on peut bien décoller de Paris ou de Bruxelles et ne pas être en mesure d’atterrir à l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny.

Hubert Oulaye, qui est agrégé de droit public, confiait, le 31 mai 2019 à la résidence d’Abou Drahamane Sangaré, qu’il fallait l’accord de la CPI et d’Alassane Ouattara pour que Laurent Gbagbo puisse rentrer au pays. L’ancien ministre de la Fonction publique ne disait pas l’accord de la CPI ou d’Alassane Ouattara mais l’accord de la CPI et d’Alassane Ouattara.

Le 28 mai 2020, la CPI a joué sa partition en affirmant que Gbagbo peut maintenant aller où il veut et il est indiscutable que l’ex-numéro un ivoirien voudra retourner dans son pays mais qu’en est-il de Dramane qui l’a déporté ? Donnera-t-il son accord pour le retour de Gbagbo en Côte d’Ivoire ? Lèvera-t-il la condamnation de 20 ans suspendue comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des deux acquittés ? En un mot, Ouattara, qui connaît des défections dans son RHDP fantoche et dont le Premier ministre est mal en point en ce moment, laissera-t-il l’ancien président retourner dans un pays où sa popularité est restée intacte ?

Poser toutes ces questions, ce n’est ni être un rabat-joie, ni apporter de l’eau au moulin du RDR qui pensait en 2011 que Gbagbo ne sortirait jamais de la CPI mais attirer notre attention sur le fait que le combat n’est pas terminé et qu’il serait plus sage d’attendre le jour où Laurent Gbagbo foulera à nouveau le sol ivoirien pour nous réjouir et sabler le champagne au son du zouglou, de l’aloukou ou du gbégbé.

Le 15 janvier 2019, lorsque Laurent Gbagbo fut acquitté, cet acquittement procura une grande joie à tous ceux qui avaient toujours pensé que cet homme n’avait fait que défendre son peuple et que ce n’était pas lui qui méritait d’être derrière les barreaux. La joie déboucha sur des danses et des beuveries un peu partout dans le pays et dans la diaspora parce que beaucoup croyaient qu’il rentrerait dans son pays dans les semaines à venir. Malheureusement, les semaines se transformèrent en mois parce que ni la France ni Ouattara n’avaient intérêt à ce que Gbagbo rentre triomphalement chez lui. Il eût fallu agir à ce moment-la, faire parler la rue, pour obliger la France et la CPI à libérer complètement Laurent Gbagbo. Hélas, nous ne fîmes rien et notre inaction à Abidjan fit croire que nous prenions notre parti de cette grave injustice qui consiste à accorder une liberté sous conditions à un acquitté. Voilà où nous conduisirent notre manque de retenue et notre propension à festoyer là où la prudence et la lucidité devaient être de mise. C’est pour nous éviter semblable désillusion que je nous conseille d’avoir l’euphorie et le triomphe modestes. Par ailleurs, comme la France ne fait jamais rien pour rien, je me dis que Macron et sa bande pourraient avoir demandé à la CPI de supprimer certaines conditions injustement attachées à l’acquittement du 15 juin 2019 pour atteindre un triple objectif : 1) faire oublier le mépris avec lequel les souverainistes africains accueillirent la fin symbolique du franc CFA; 2) contenter et attendrir un peu les Africains qui ne décolèrent pas contre eux depuis quelque temps et 3) montrer qu’ils ne sont pas si inhumains et qu’ils peuvent continuer à travailler avec nous et chez nous.

Au total, je ne vois pas la décision prise par la CPI le 28 mai comme une victoire mais comme un nouveau déni de justice à un homme à qui on a perdu inutilement 9 années. Et ce déni de justice devrait nous mettre en colère et nous pousser à mener des actions sur le terrain contre ceux qui jouent avec nos nerfs et utilisent toutes sortes de subterfuges pour permettre à Ouattara d’achever son second frauduleux mandat à la tête de notre pays.

Le Congolais Henri Lopes disait que “l’Afrique, à force de rire et de danser, s’était laissée surprendre par les peuples les plus austères, qu’elle en avait été déportée et asservie” (cf. sa nouvelle “Tribaliques”). Gardons-nous de rire et de danser trop vite car ceux qui ont pris Laurent Gbagbo en otage ont plus d’un coup tordu dans leur sac !

Jean-Claude DJEREKE

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