Il y a 35 ans, Gbagbo écrivait au PDCI et à Houphouët

Il y a 35 ans, Gbagbo écrivait au PDCI et à Houphouët

Alors que je m’apprêtais à introduire ce dossier sur la Côte-d’Ivoire par un bref article de présentation, je reçois le no 5970 de Fraternité-Matin[1] qui publie le texte intégral d’un communiqué du comité exécutif du P.D.C.I[2]; ce communiqué se veut être une réponse à des propos contenus dans une « feuille de chou (sic), un tract, évidemment anonyme, dont le contenu, tout aussi fantaisiste que démagogique, mérite d’être dénoncé »[3]. Que dit ce tract ? Je n’en sais rien puisque je ne l’ai pas lu. Mais à dire vrai, je n’ai même pas besoin de le lire car le communiqué du P.D.C.I. est en lui-même si complet et véhicule des idées tellement caractéristiques de ce parti qu’on petit y répondre sans avoir besoin de se référer à la « feuille de chou » à laquelle il prétend répondre[4].

I. « LACHE ANONYMAT »

Parlant des auteurs des tracts, les responsables du P.D.C.I. disent qu’ils sont lâches. Ce sont des gens « qui [PAGE 9] n’ont pas le courage de se démasquer pour engager le dialogue franc et constructif, arme des forts », ou encore des « auteurs fantômes », ou enfin des gens qui font preuve d’une « sottise qui n’a de courage pour s’exprimer qu’en se dissimulant sous le lâche anonymat ». Pour préparer les esprits à recevoir ces attaques, le quotidien ivoirien a proposé à la méditation de ses lecteurs la « pensée du jour »[5] suivante :

« Je ne puis empêcher les lâches auteurs anonymes des tracts de poursuivre leurs noirs desseins. Mais rien ne nous distraira du chemin du progrès. Félix Houphouët-Boigny »[6].

L’anonymat est donc dénoncé comme une lâcheté. Or à mon avis la question qui aurait mérité une réponse préalable et claire est la suivante : pourquoi de plus en plus d’Ivoiriens choisissent-ils l’anonymat des tracts pour donner leur point de vue sur la gestion des affaires de leur propre pays ? ou plus exactement : pourquoi de plus en plus d’Ivoiriens prennent-ils la précaution de se mettre hors de portée du P.D.C.I. avant de donner leur point de vue sur nos gouvernants ? Ainsi formulée la question dépasse le simple problème des tracts incriminés. Faisons rapidement quelques rappels :

– il y a un an, j’ai publié un ouvrage dans lequel, après avoir dénoncé les méthodes de gouvernement dictatoriales du P.D.C.I. et la gestion scandaleuse du pays, je proposais une alternative démocratique[7]. Mais auparavant j’avais fui la Côte-d’Ivoire et c’est parce que je vis à l’extérieur que j’ai pu signer cet ouvrage de mon vrai nom;

– un médecin ivoirien vient de publier un excellent ouvrage critique sur la nature du pouvoir d’Houphouët; [PAGE 10] il a du utiliser un pseudonyme[8]; il publie d’ailleurs un article dans le présent dossier;

– un économiste ivoirien publie dans le présent dossier deux articles intéressants, l’un sur les effets de la zone franc dans l’économie ivoirienne, l’autre sur la dette extérieure de notre pays; il a recours lui aussi à un pseudonyme;

– un Ivoirien a déposé chez un éditeur parisien un manuscrit critique qu’il a signé de son vrai nom; mais l’auteur de cet essai vit en Europe;

– enfin beaucoup d’Ivoiriens utilisent depuis toujours des tracts, par définition anonymes, pour s’exprimer.

Tous ces exemples épars ont un lien entre eux : tous, nous nous cachons pour nous exprimer. Oui, ceux des Ivoiriens qui ont des critiques à formuler contre leurs gouvernants sont contraints de se camoufler pour s’exprimer. Les formes de camouflage sont variées (l’exil, le pseudonyme ou l’anonymat), mais l’objectif reste le même : s’exprimer sans se faire embastiller. Quand dans un pays on en arrive à une telle situation, le problème posé n’est plus celui de quelques « jaloux », de quelques énergumènes obscurs; le problème posé c’est celui de la liberté.

Je voudrais dire ici aux membres du comité exécutif du P.D.C.I. que la démocratie, ce n’est pas un bavardage oiseux sur les bienfaits d’un parti unique; la démocratie ne se mesure pas au degré de générosité d’un individu; on peut croire bien faire et se trouver néanmoins à la tête d’un système dictatorial. La démocratie se perçoit dans la vie pratique par le droit qu’a chaque citoyen à être d’accord avec ceux qui le gouvernent ou à ne l’être pas. Dans un système démocratique, les gens s’organisent dans les partis politiques de leur choix. L’existence de ces partis étant connue et reconnue de tous selon des règles de jeu établies, les opposants s’expriment ouvertement parce qu’ils savent que leurs déclarations et prises de position ne vont pas faire s’abattre sur eux la répression du pouvoir. Dans un tel système, les gens ne [PAGE 11] distribuent pas des tracts nuitamment puisque rien ne s’oppose à ce qu’ils s’expriment sur la place publique au grand jour.

Je voudrais dire aussi aux membres du comité exécutif du P.D.C.I. que ceux qui se camouflent aujourd’hui pour s’exprimer ne sont pas des lâches. Simplement ils ont de la mémoire. Quand on leur dit, en 1984, de venir « débattre franchement » au sein du parti unique, ils se souviennent. Ils se souviennent de tous les complots fictifs que le P.D.C.I. a ourdis contre ceux qui ont voulu « débattre franchement », même au sein du parti unique. Les Amadou Koné, Jean-Baptiste Mockey, Jean Konan Banny, Camille Gris, Joachim Bonny, Charles Donwahi, Germain Koffi Gadeau, etc.[9], n’est-ce pas parce qu’ils ont voulu débattre franchement » qu’ils ont été arrêtés, jetés en prison, humiliés, maltraités, bastonnés et tué en ce qui concerne Ernest Boka ? Non ! Ceux qui se camouflent aujourd’hui pour s’exprimer ne sont pas des lâches. Ils se souviennent. Je me souviens qu’en Côte-d’Ivoire il y a eu depuis l’indépendance deux individus qui ont osé signer leurs tracts de leurs vrais noms. Que leur est-il arrivé ?

– en 1967 Kragbé Gnagbé a signé des tracts de son nom. Il critiquait le P.D.C.I. et appelait à la création d’un parti d’opposition, le P.A.N.A. Qu’a été votre réponse, messieurs du P.D.C.I. ? Dans les heures qui ont suivi la parution de ces tracts, vous l’avez arrêté, emprisonné, battu, puis vous avez convoqué votre fameux Conseil national; là, messieurs, vous l’avez insulté, injurié, couvert de quolibets et de sarcasmes, allant jusqu’à le traiter de « fou bon pour un asile d’aliénés »[10];

– en 1980 Gbaï Tagro Robert, fonctionnaire au ministère du Travail, a publié des tracts signés de son nom; il voulait créer un parti d’opposition et présenter sa candidature à ce qu’il croyait être des élections présidentielles. Qu’a été votre réponse ? Dès la publication de ses tracts vous l’avez arrêté et enfermé à la prison de la Sûreté nationale; vous l’avez ensuite mis à la retraite anticipée [PAGE 12] alors qu’il n’était âgé que de trente-cinq ans. Il était encore enfermé au camp militaire de Séguéla quand j’ai fui le pays.

De tout cela les militants ivoiriens se souviennent et vous osez leur demander de sortir de l’anonymat ? Les militants ivoiriens sont courageux, mais ils ne sont pas suicidaires. Dans tous les pays du monde, quand il y a une situation de dictature (comme c’est le cas aujourd’hui en Côte-d’Ivoire), les militants cherchent et trouvent les moyens de se camoufler tout en restant en contact avec le peuple. C’est ce que nous faisons. Mais puisque le comité exécutif du P.D.C.I. semble très préoccupé par la diffusion des tracts anonymes (trois pages entières, dont la une du no 5970 de Fraternité-Matin sont consacrées à ce problème), je vais lui donner un petit conseil pratique et de bon sens. Pour l’instant encore le P.D.C.I. a entre ses mains la clef du problème : qu’il autorise, sans restrictions, les Ivoiriens à créer leurs propres partis et donc à mettre sur pied leurs organes de presse; il n’y aura plus de tracts anonymes. C’est une loi de la nature vieille comme le monde : là où règne une liberté totale, les gens n’ont pas besoin de se camoufler.

II. LES « ELECTIONS » DE 1980 ET LA COMPOSITION DU « CONSEIL NATIONAL »

Le même communiqué prétend qu’en 1980, il y a eu de très grandes élections démocratiques dans le pays et que tous ceux qui « désiraient partager les responsabilités de la gestion de la chose publique » se sont présentés devant les électeurs. A le lire il n’y a eu aucune restriction et que, librement, tous les élus ont choisi d’être les élus du P.D.C.I. :

« Aucune contrainte après leur élection[11] n’a été exercée sur les députés pour qu’ils se déclarent membres du P.D.C.I.-R.D.A. Mais parce que ce parti incarne véritablement les aspirations profondes du peuple de Côte-d’Ivoire, nous n’avons [PAGE 13] pas vu un seul affirmer qu’il avait reçu son mandat d’opposants au P.D.C.I. »[12].

Je ne m’attendais pas du tout à une argumentation aussi retorse et elle m’a laissé littéralement sans souffle. Ce n’est quand même pas parce qu’on fait de la polémique qu’on est dispensé de dire la vérité ! Quand le communiqué affirme qu’après les élections aucune contrainte n’a été exercée sur les élus, c’est que toutes les contraintes avaient déjà été exercées avant les élections. Le tri des candidats avait déjà été opéré avant les élections, de sorte que tous les candidats étaient forcément candidats du P.D.C.I. En réalité, le pouvoir n’avait pas besoin de faire des pressions sur les élus après les élections puisque la voie avait été tellement balisée que le fait même de faire acte de candidature signifiait qu’on adhérait aux idéaux du P.D.C.I. Il faut quand même rafraîchir la mémoire de ces messieurs du comité exécutif en rappelant quelques déclarations d’Houphouët avant les élections de 1980. En juin, il déclare :

« Tous ceux qui seront élus siégeront à l’Assemblée nationale en tant que députés du P.D.C.I- R.D.A. »[13].

Trois mois plus tard, Houphouët répète au congrès du P.D.C.I. :

« Ce congrès reconnaît aux militants le droit de choisir librement tous les élus, à tous les niveaux. Ce sont les élus du P.D.C.I.-R.D.A. au service du peuple et du parti qui en est l’expression »[14].

En 1980 donc, comme en 1960, comme en 1965, comme en 1970, comme en 1975, un seul parti était en lisse : le P.D.C.I. C’est ça la démocratie ? Bien sûr que non ! Avant les élections, messieurs du comité exécutif, vous avez pris soin d’écarter de la consultation ceux des Ivoiriens qui [PAGE 14] ne se reconnaissaient pas dans votre parti. C’est ça la vérité.

Dans le même papier, vous osez affirmer sans vergogne :

« C’est en effet en un Conseil national ouvert à toutes les catégories sociales de la Nation[15], sans que, à aucun moment, la carte de responsables du P.D.C.I. ait même été exigée des participants… »[16].

Rappelons d’abord qu’officiellement, le Conseil national est une instance du P.D.C.I. C’est cette instance qui est théoriquement chargée de diriger ce parti dans l’intervalle des congrès. Pourquoi alors pour participer à une instance aussi élevée, il n’est pas exigé des participants la carte de responsables du parti ? Tout simplement parce que pour les dirigeants de notre pays, dès l’instant où on est Ivoirien (qu’on le soit de naissance ou d’adoption), on est automatiquement militant du P.D.C.I. Laurent Dona Fologo, membre du comité exécutif, a bien résumé cette conception du parti unique en une formule biblique :

« Au commencement était le Parti, et le Parti a engendré la Côte-d’Ivoire et le reste… »[17].

Notons au passage la prétention démesurée de ces gens à limiter la vie et l’histoire de notre pays à celles de leur parti. Cette prétention contient en germe le sectarisme et l’intolérance qui font que les opposants sont exclus de la vie nationale. D’après un tel raisonnement ceux qui sont contre le P.D.C.I. ne peuvent être que contre la Côte-d’Ivoire. C’est pourquoi régulièrement en leur trouve des parrains étrangers; hier on les désignait comme agents de la Guinée (de Sékou Touré), du Ghana (de N’Krumah), de la Chine, de l’U.R.S.S.; aujourd’hui, ils sont agents libyens ! Cette conception curieuse (et pour le moins anti-démocratique) du rapport entre le parti au pouvoir [PAGE 15] et les citoyens a plusieurs conséquences néfastes sur la vie des Ivoiriens. Je vais en montrer trois.

– Tous les citoyens ivoiriens étant considérés comme « Militants » du P.D.C.I., les dirigeants de notre pays s’octroient le droit de frapper comme « fractionnistes » tous ceux qui osent se rebeller contre l’autorité du parti”[18]. Et comme les affaires internes à un parti ne regardent pas forcément l’Etat, le P.D.C.I. se trouve fondé à incarcérer (dans des prisons appartenant pourtant à l’Etat !) et à faire bastonner des citoyens sans que la justice de l’Etat en soit saisie. Face aux citoyens démunis, le P.D.C.I. dispose donc de deux pouvoirs qu’il fait jouer séparément ou simultanément. D’un côté il y a le pouvoir discrétionnaire, arbitraire et expéditif du parti; dans ce cas, seul le chef du parti, Houphouët, tranche en s’appuyant sur sa troupe du bureau politique et du comité directeur. C’est ce pouvoir, de loin le plus important, qui a fonctionné lors du « complot du chat noir » (1959), des deux premières affaires du Sanwi (1959 et 1961), de l’affaire des tracts de Gnagbé (1967), du complot contre les enseignants en février 1982; les sentences rendues de cette manière sont évidemment sans appel; seule la « clémence du Père de la Nation » peut les réviser. De l’autre côté il y a les appareils de l’Etat : armée, police, gendarmerie, tribunaux…; souvent le P.D.C.I. fait appel à ces appareils d’Etat qu’il contrôle totalement. Dans ces cas la décision finale revient au parti, tel ou tel appareil d’Etat n’étant sollicité que pour une mission ponctuelle, pour un appui logistique pourrait-on dire. L’utilisation simultanée de ces deux pouvoirs s’est révélée efficace lors des « complots de 1963 », de la troisième affaire du Sanwi (1969), des massacres de Gagnoa (1970), des arrestations d’enseignants (1971), des multiples arrestations d’étudiants … [19].

– La seconde conséquence est que tous les citoyens ivoiriens sont soumis à un nouvel impôt de capitation : la cotisation obligatoire au parti. Cet impôt est proportionnel [PAGE 16] au revenu de chacun, mais tout le monde est frappé[20]. Et comme les dirigeants du P.D.C.I. savent que très peu de citoyens paieraient cette « cotisation » si elle était réellement volontaire, ils la retiennent à la source : quand vous recevez votre bulletin de salaire de mars, avril ou mai (c’est toujours en cette même période mais le mois précis peut varier d’une année à l’autre), vous lisez là-dessus : « cotisation-P.D.C.I. »; suit le montant de la somme qu’on vous a prélevée, somme qui est directement versée au parti par le Trésor. Dans le privé un accord a été trouvé avec les employeurs pour cette retenue à la source. A la campagne, ce sont les secrétaires généraux des sections qui sont chargés de collecter ce que les paysans appellent « l’impôt-P.D.C.I. ». Tous les Ivoiriens sont donc rançonnés par le parti d’Houphouët; mais comme cet impôt doit être officiellement considéré comme une cotisation volontaire, il n’est pas budgétisé et aucun citoyen ne sait ce que devient l’argent qu’on lui a extorqué.

– La troisième conséquence est le blocage des institutions républicaines. La Cour Suprême ? Elle existe formellement, mais elle est une chambre muette. L’Assemblée nationale ? Elle existe formellement, mais elle est une chambre d’enregistrement. Et je dis cela sans mettre en cause une seule seconde la valeur intrinsèque de mes concitoyens qui composent ces institutions. Je veux dire simplement que du fait du parti unique, la plupart des institutions de notre pays sont pratiquement devenues inutiles; toutes les grandes décisions concernant le pays se prennent en dehors d’elles, le plus souvent par un seul individu.

III. DEVELOPPEMENT DE LA PRESSE ET L’IVOIRISATION DES CADRES

Le communiqué du comité exécutif du P.D.C.I. note l’effort accompli par le pouvoir en ce qui concerne les moyens d’information : [PAGE 17]

« L’effort accompli durant les deux dernières décennies fait de la Côte-d’Ivoire l’un des pays africains les mieux équipés en matière de moyens de communication de masse : la station d’Akakro, deux chaînes de Radio, deux chaînes de Télé, le quotidien Fraternité-Matin, organe d’information moderne tirant à 92 000 exemplaires très largement diffusé, de nombreux périodiques, mettent les Ivoiriens en contact avec le monde »[21].

Toutes les informations contenues dans cet extrait sont exactes. Le mensonge se trouve dans le non-dit, dans les silences. Est-ce qu’il existe en Côte-d’Ivoire un seul organe d’information susceptible de ne pas être d’accord avec le pouvoir ? En d’autres termes, est-ce que la liberté d’information existe dans notre pays ? Non. D’ailleurs si une telle liberté existait le P.D.C.I. ne répondrait pas à de « lâches tracts anonymes » pour la bonne raison qu’il n’y aurait pas de « lâches tracts anonymes ». En Côte-d’Ivoire les organes d’information gérés par l’Etat (radio et télévision sont entièrement aux mains du P.D.C.I. du fait de la pratique du parti unique; quant à la presse écrite ce n’est guère différent : le directeur général du quotidien Fraternité-Matin est Amadou Thiam, ministre de l’Information, membre du comité directeur du P.D.C.I.; le même Amadou Thiam est également directeur de publication de Ivoire-Dimanche (ou I.D.), hebdomadaire se consacrant largement aux loisirs (sports, musique … ); quant à l’hebdomadaire politique Fraternité-Hebdo, son directeur politique s’appelle Félix Houphouët-Boigny, président du parti, chef de l’Etat. La liberté d’information n’existe pas en Côte-d’Ivoire, tout simplement parce que la liberté politique n’y existe pas. Nous publions d’ailleurs dans le présent dossier le compte rendu presque intégral d’un débat organisé par le Press Club[22]; au cours de ce débat, Jean Konan Banny, ministre de la Défense, membre du comité exécutif du P.D.C.I., a été très clair sur la conception que le pouvoir se fait de la liberté de l’information : [PAGE 18]

« Je ne crois pas que le P.D.C.I. puisse se permettre d’instaurer une presse qui ne serait pas sa presse, ni donner droit de cité de manière totale, ni donner des moyens d’épanouissement, et au mobile de la liberté de la presse, donner aussi les moyens pour se détruire comme s’il y avait une espèce de masochisme. Car je ne crois pas qu’un pays puisse le faire; je ne crois pas qu’un parti, où que ce soit, l’ait jamais fait. »

Une telle déclaration n’est plus surprenante en Côte d’Ivoire, puisqu’elle n’est pas nouvelle. Ce qui est surprenant par contre, c’est qu’après avoir fait de telles déclarations, le P.D.C.I. s’étonne qu’il y ait des tracts dans la rue. Nous ne demandons pas au P.D.C.I. de mettre à notre disposition ses propres journaux; non, nous ne lui demandons pas d’être masochiste. Nous voulons créer nos propres partis politiques et, partant, nos propres organes d’information. En un mot nous voulons, dans notre propre pays, la liberté d’être, de penser et de dire. C’est tout. Tant que le P.D.C.I. campera sur des positions aussi arriérées, les militants de la liberté continueront d’utiliser toutes les formes de camouflage à leur disposition.

Dans un autre passage du communiqué, il est question « d’une ivoirisation effective et de qualité »[23]. Je voudrais m’arrêter un instant sur cette notion. Il y a vingt-quatre ans que l’indépendance de la Côte-d’Ivoire a été proclamée. Depuis ce temps, le directeur de cabinet du président de la République est un Français, Guy Nairay, administrateur colonial. Le secrétaire général du gouvernement ivoirien est un Français, Alain Belkiri, etc. Comment, dans un pays indépendant, peut-on laisser des étrangers à des postes aussi névralgiques ? Des étrangers qui sont placés à des postes tels qu’ils sont mieux informés de la marche des affaires du pays que les ministres eux-mêmes. On ne va quand même pas nous faire croire que c’est ça la coopération franco-africaine ! En tout cas voici ce qu’écrit Marcel Amondji à propos de Guy Nairay :

« … En d’autres termes, la véritable question est : va-t-on en finir avec ces Français qui, depuis [PAGE 19] si longtemps logés en son sein même, dominent l’Etat ivoirien sans avoir de compte à rendre à la nation ivoirienne ?

Depuis plus de vingt ans le directeur du cabinet du président de la République est un ancien administrateur des Colonies, Guy Nairay, un Français d’origine antillaise qui exerçait, dit-on, à Gagnoa à l’époque du péchoutage ( … )

Guy Nairay aurait été donné à F. Houphouët après son retournement. Est-ce lui cet « administrateur de la France d’Outre-Mer dûment désigné par le chef du territoire »[24] dont Siriex parle sans le nommer ? On ne sait, car la biographie du dernier gouverneur de la Côte-d’Ivoire est aussi secrète que la date de naissance d’une coquette. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que c’est lui qui a rempli cette fonction tout au long des années décisives de la mise en place des mécanismes du pouvoir personnel.

A la fin des années soixante, pendant le “grand dialogue”, un citoyen téméraire fit une suggestion remarquée : puisqu’il est question d’ivoirisation, dit-il en substance, pourquoi le chef de l’Etat n’en donnerait-il pas l’exemple en ivoirisant son propre entourage ? Toute la Côte-d’Ivoire comprit qu’il visait Guy Nairay. La question n’eut pas de réponse ni de conséquence connues. Le gouverneur est toujours là. Sa position est apparemment si solide que les ivoirisateurs officiels se gardent bien maintenant d’inclure son poste et sa fonction parmi leurs objectifs »[25].

C’est ça « l’ivoirisation effective et de qualité » ? La base militaire française qui est tapie entre l’aéroport et le canal menant au port, c’est ça « l’ivoirisation effective et de qualité » ? Tous ces Français qui peuplent les ministères, qui sont en charge des dossiers les plus sensibles du pays et dont beaucoup « travaillent » plus pour [PAGE 20] la France que pour la Côte-d’Ivoire, c’est ça « l’ivoirisation effective et de qualité » ? Nous souhaitons la coopération avec les pays technologiquement plus avancés que nous. Mais la coopération à la Belkiri et à la Nairay nous dépersonnalise et nous déresponsabilise. Nous la récusons.

IV. DES CHIFFRES ? DES CHIFFRES

Le communiqué du P.D.C.I. fait une très large place aux chiffres. Pour bien montrer que l’endettement de la Côte-d’Ivoire a servi au développement du pays et non pas à alimenter des comptes en banque à l’étranger, les membres du comité exécutif publient un tableau qui essaie de montrer la ventilation, par secteurs d’activités, de la dette publique entre 1968 et 1984. Mais avant ce tableau, ils y vont de leurs fanfaronnades habituelles. Nous apprenons par exemple que sous la direction du P.D.C.I., la Côte-d’Ivoire a fait des « progrès remarquables » :

– le produit intérieur brut est passé de 140,7 milliards (1960) à 2 578 milliards (1980);

– le produit intérieur brut par habitant de 38 100 F CFA (1960) à 270 000 F CFA (1980);

– le budget spécial d’investissement est passé de 44,297 milliards (1974) à 257 milliards (1978);

– la Côte-d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao, le troisième producteur mondial et le premier producteur africain de café; le premier producteur africain d’huile de palme…

Que de chiffres ! Que de victoires ! Tous les secteurs y passent : le nombre de logements construits, de puits forés, de médecins formés, de lits d’hôpitaux, d’enfants scolarisés, de stades construits, de kilomètres de routes bitumées, etc.[26].

Tous ces chiffres sont déversés de façon suffisamment calculée pour faire comprendre au citoyen ivoirien que si la Côte-d’Ivoire n’est pas un paradis, il peut néanmoins [PAGE 21] s’estimer heureux parce que le P.D.C.I. fait mieux que les dirigeants de la plupart des autres pays africains. Cette arrière-pensée est d’ailleurs explicitement formulée :

« Les Ivoiriens savent que de 4 450 lits en 1960, la capacité hospitalière est passée à 8 790 lits, et ce ne sont pas les frères des pays étrangers qui nous contrediraient, eux qui très souvent nous demandent de recevoir et traiter leurs malades gravement atteints dans nos Centres hospitaliers de Cocody et de Treichville »[27].

Que de statistiques donc ! Puisque le P.D.C.I. aime les chiffres, nous en citerons qui n’ont pas l’habitude d’être brandis. Et puisque ce parti adore les comparaisons avec les autres pays africains, nous en ferons quelques-unes.

Mais avant de parler chiffres, je dois dire que le débat politique d’aujourd’hui tel que le conçoivent les responsables du P.D.C.I. me semble malsain. Quel est le problème ? L’existence de tracts anonymes dans un pays, quel que soit le contenu de ces tracts, pose à la communauté nationale et aux responsables politiques un problème et un seul : celui de la liberté. Liberté sous toutes ses formes : d’association, de réunion, d’information, etc. Ces libertés dites élémentaires, nous croyions que les peuples africains sous domination française les avaient conquises à l’époque coloniale; et c’est l’exercice, même imparfait, de ces libertés qui a permis la naissance et le développement de partis tels que le P.D.C.I. Or curieusement les indépendances les ont supprimées au lieu de les approfondir. C’est là un grave problème qui se pose à la conscience de tous les peuples africains. Devant une telle question, dramatique et incontournable, une question qui conditionne la manière dont l’Afrique va aborder les défis du siècle à venir, les dirigeants du P.D.C.I. utilisent une esquive devenue malhabile : nous avons obtenu des résultats positifs sur les plans économique et social, disent-ils en substance, nous sommes donc fondés à empêcher l’émergence d’autres courants politiques. [PAGE 22]

Quand l’on met ainsi en rapport le problème de la liberté des gens avec des statistiques, on en arrive à des interrogations cocasses… ou tragiques. C’est selon.

– Est-ce que le multipartisme empêcherait notre pays d’être premier producteur mondial de cacao, troisième producteur mondial et premier producteur africain de café ?

– Est-ce que le multipartisme empêcherait notre pays de construire 50 000 logements économiques et de forer 8 000 puits ?

– Est-ce que le multipartisme empêcherait notre pays de former des médecins, des cadres ? de construire des écoles, des dispensaires ?

– Est-ce que le multipartisme empêcherait notre pays de construire des routes et de les bitumer ? de construire des stades, etc. ?

Evidemment non. Alors ? Alors cessons de jouer avec la vie de tout un pays, de tout un peuple. La démocratie n’est pas un remède miracle. Elle ne résoudra pas miraculeusement tous nos problèmes. C’est par notre travail, notre effort continu et notre ténacité que nous viendrons à bout du mal-développement qui est notre problème essentiel. La démocratie, ce n’est pas une fée. Mais en donnant la parole à tout le monde, en responsabilisant le citoyen, en créant des contre-pouvoirs, en mettant sur pied des structures pour contrôler ceux qui gèrent nos biens communs, la démocratie donnera à la Côte-d’Ivoire un souffle et un dynamisme qu’il n’a pas eus depuis l’indépendance, Non, la liberté des citoyens n’est pas une entrave au progrès économique de leur pays. Non, la liberté des citoyens n’est pas une entrave à la mise en place de grandes politiques en matière économique, sociale et culturelle. Je dis, avec force et depuis toujours, que notre pays doit pouvoir compter sur le bouillonnement des idées de tous ses enfants. Je dis que les Ivoiriens doivent pouvoir faire toutes sortes de propositions pour que le pays puisse s’en sortir. Des propositions, nous en avons, mes camarades et moi, et nous ne demandons qu’à les exposer devant le pays. Or, hélas, l’histoire de la Côte-d’Ivoire nous enseigne que ce n’est pas au sein du P.D.C.I., parti unique, que nous pouvons susciter le [PAGE 23] foisonnement d’idées que nous appelons de tous nos vœux.

Maintenant nous allons revenir aux chiffres dont le P.D.C.I. est si fier.

a) Au niveau de la santé. Nos dirigeants doivent tempérer un peu leur triomphalisme. La population ivoirienne est passée, nous dit le communiqué du P.D.C.I., de 3 865 000 âmes en 1960 à 9 millions d’âmes en 1984; elle a donc été multipliée par 2,33 en vingt-quatre ans. Le seul progrès que nous pouvons considérer comme significatif dans les chiffres que nous livre ce communiqué, c’est celui de la formation des cadres supérieurs de la santé (médecins, pharmaciens et dentistes) dont le nombre est multiplié par 5,45 (de 95 au 1960 à 518 en 1980); le nombre des cadres subalternes de la santé (agents paramédicaux) suit sensiblement, l’évolution de la population puisqu’il augmente d’environ 2,4 (de 1400 en 1960 à 3 464 en 1980). Donc nous prenons acte du fait qu’il y a eu un effort pour former les cadres supérieurs de la santé. Mais en même temps nous avons une estimation chiffrée de la dégradation des structures d’accueil au niveau de la santé. Le P.D.C.I. se vante d’avoir fait passer le nombre de lits dans les hôpitaux de 4 450 en 1960 à 8 790 en 1984. Quand nous faisons le rapport entre ces chiffres et ceux de la population, nous constatons que :

– en 1960, il y avait un lit pour 868 personnes dans les hôpitaux ;

– en 1984, il y a un lit pour 1024 personnes.

Ce ne sont pas là des chiffres dont un parti au pouvoir depuis 1957 doit être fier. Et il ne s’agit que de lits !

Quand on songe que dans les hôpitaux il n’y a plus ni nivaquine, ni couveuses, ni gants pour les praticiens…

b) Puisque le P.D.C.I. se vante tellement de faire mieux que les autres pays africains, empruntons à Mlle Françoise Donant un tableau extrait d’une étude qu’elle a réalisée pour le compte du ministère français de la Coopération [PAGE 24] et du Développement[28]; elle y montre l’évolution du S.M.I.G.[29] sur vingt ans dans dix pays africains :

EVOLUTION DU S.M.I.G. EN VALEUR REELLE
(base 100 en 1980), F CFA/horaire

 

Première remarque : il est faux d’affirmer de façon péremptoire, comme le font si souvent les responsables du P.D.C.I., qu’à partir du legs colonial, les dirigeants ivoiriens ont toujours fait mieux que les dirigeants des autres pays africains pour le bien-être de la population. Si en 1960 le S.M.I.G. horaire était plus élevé en Côte-d’Ivoire que dans les neuf autres pays figurant sur ce tableau, vingt ans après il n’en est plus de même : en valeur réelle il est plus élevé, en 1980, au Congo et au Gabon que chez nous. Mais surtout quand on observe l’évolution sur vingt ans, la Côte-d’Ivoire fait partie des trois pays où les bas salaires reculent de façon nette (- 30 % au Bénin, – 12 % en Côte-d’Ivoire, – 18 % en [PAGE 25] Mauritanie, encore que pour ce dernier pays, il faut être très prudent car l’évolution ne porte que sur onze ans); le S.M.I.G. se maintient à peu près au Togo avec cependant une tendance à la dégradation (- 0,8 %); partout ailleurs, il augmente : Sénégal, Haute-Volta, République Centrafricaine, Congo, Gabon, Niger.

Seconde remarque : il est vrai que certains pays où le S.M.I.G. a augmenté de façon appréciable avaient des ressources minières importantes : le pétrole au Gabon et au Congo, l’uranium au Niger. Mais le Sénégal et la Haute-Volta (l’actuel Burkina Faso) sont deux pays plus pauvres que la Côte-d’Ivoire et cependant les bas salaires y ont progressé (+ 11 % au Sénégal, + 33,6 % en Haute Volta). Il s’agit là de deux pays où le pouvoir politique s’est accommodé de syndicats assez puissants et relativement indépendants. Quand les travailleurs peuvent s’organiser avec un minimum de liberté, ils savent défendre leurs intérêts. J’observe que dans les pays où le S.M.I.G. a baissé, les syndicats sont en général inféodés aux partis uniques au pouvoir.

c) A plusieurs reprises, j’ai dit et écrit tout le mal que je pensais du « Code des Investissements privés en Côte-d’Ivoire » et du système injuste d’exonération qu’il établissait. Dans mon dernier essai, parmi les huit mesures que j’énumérais pour relancer notre industrie, je proposais d’abroger cette loi de 1959 et de lui substituer une autre[30]. Je publie ici un tableau dans lequel Françoise Donant évalueles pertes subies par les Etats africains – et singulièrement par la Côte-d’Ivoire – du fait de ces exonérations inutiles[31] : [PAGE 26]

MOINS-VALUES FISCALES DUES A L’EXONERATION
DES BENEFICES EN 1977
(milliard de F CFA courants)

 

Ce tableau se passe de commentaires. Notons seulement que vers la fin des années 1970, certains membres hauts placés du P.D.C.I. s’étaient mis à dénoncer, en cachette d’abord, en public ensuite, le caractère ruineux de ce contrat léonin. Pas plus que nous, ils n’avaient été entendus. Aujourd’hui, la crise aidant, il paraît qu’ils sont écoutés et que le pouvoir prépare un autre Code d’Investissement. Attendons pour voir.

On peut concéder au P.D.C.I. que les dirigeants ivoiriens font parfois mieux que ceux des autres pays africains, surtout en matière de surfacturations et de pots de vin. On se souvient des 34 milliards de F CFA de surfacturation pour la construction des complexes sucriers; aujourd’hui ils font mieux : [PAGE 27]

« D’erreurs de conception générale des installations, en difficultés dans la réalisation des fondations, le coût global du complexe d’hydrocraquage de la Société ivoirienne de raffinage (S.I.R.) aurait triplé d’environ 80 milliards, prévus initialement, à plus de 250 milliards F CFA »[32].

Erreurs de conception comme l’assure le journal spécialisé ? Détournement de fonds ou surfacturations volontaires ? On ne le saura sans doute jamais. De toutes les façons, les dirigeants de notre pays n’ont pas de comptes à nous rendre puisqu’il n’existe en Côte-d’Ivoire ni garde-fous, ni contre-pouvoirs.

Habitués à régner sans contrôles et sans garde-fous, les dirigeants ivoiriens ne gouvernent même plus : ils organisent la gabegie. Il n’est pas supportable qu’à l’heure où les hôpitaux de Côte-d’Ivoire manquent de tout (nivaquine, coton, alcool … ), alors qu’il n’existe pour tout le pays qu’un seul centre pour prématurés qui n’a même pas plus de dix couveuses, que ce centre n’est même pas une réalisation du gouvernement, mais un don d’une organisation charitable, il n’est pas supportable qu’à cette heure-là le grand rêve d’Houphouët-Boigny soit de construire des palais luxueux pour ressembler aux Français et aux Soviétiques, hypothéquant ainsi les revenus pétroliers à venir. Cet homme déclarait en effet le lundi 16 novembre 1981 à un Conseil national du P.D.C.I. :

« Vous avez vu à la télévision la réception qui nous a été offerte à la Galerie des Glaces construite sous Louis XIV. A cette époque, les révolutionnaires avaient critiqué les rois. Mais tous les Français sont fiers aujourd’hui d’avoir un château de Versailles, d’avoir le Grand et le Petit Trianon, d’avoir le Palais du Luxembourg, le Quai d’Orsay, les Tuileries. Et les Russes ont le plus beau palais du Monde, le Kremlin. Ils sont fiers de recevoir dans ce palais, ainsi que dans les belles villes situées au bord de la mer Noire. [PAGE 28]

Cessons donc de parler. Nos détracteurs veulent toujours nous voir habiter dans les paillotes. Que Dieu nous aide à avoir notre part de pétrole avant que je ne vous quitte; je donnerai à la Côte d’Ivoire un palais dont elle sera fière, un palais dont nos arrière-petits-fils seront fiers »[33].

Sont-ce là des propos raisonnables dans la bouche d’un chef d’Etat dont le pays est endetté jusqu’au cou ? Il est vrai que cet homme n’a pas craint de déclarer publiquement qu’il avait plusieurs milliards dans ses comptes en Suisse. Il est vrai aussi qu’il a déclaré que cet argent était le « sien » et non celui du pays.[34] Voire ! C’est vrai, le phénomène est devenu banal : plus un pays du Tiers-Monde s’appauvrit et s’enfonce dans un endettement important, plus ses dirigeants comptent parmi les personnes les plus riches du monde !

V. « LA REUSSITE DU P.C.D.I. GENE »

Reste un point qui mérite réponse. Les responsables du P.D.C.I. affirment qu’ils ont tous les Ivoiriens derrière eux, et que s’ils sont les seuls à diriger le pays depuis toujours, c’est parce que « les cultivateurs, les ouvriers, les vrais intellectuels qui n’ont pas, eux, la mémoire courte, en ont ainsi décidé ». Non seulement le P.D.C.I. a tout le monde derrière lui, mais il travaille tellement bien pour le peuple ivoirien que ceux qui osent se plaindre, ce sont des « jaloux et des incapables » que la réussite du P.D.C.I. gêne.

Si je voulais me placer sur le plan de la polémique, je me contenterais de poser à nos gouvernants une seule question : pourquoi un parti qui suscite une telle adhésion populaire peut-il avoir peur du multipartisme ? Ce doit être là aussi un des aspects du « miracle ivoirien »…

Non, nous ne pouvons rester sur le terrain de la polémique [PAGE 29] parce qu’il y a des enjeux importants. Pouvons-nous construire dans la Côte-d’Ivoire post-coloniale un Etat moderne ? Pouvons-nous assurer nous-mêmes le fonctionnement de cet Etat et en garantir la stabilité ? Pouvons-nous créer une nation ? un sentiment national ? une solidarité nationale qui ne se résume pas en quelques actions ponctuelles et démagogiques ? Ce sont là des questions qui interpellent aujourd’hui tous les Ivoiriens. Mes camarades et moi répondons qu’il est possible de construire un Etat moderne et une nation souveraine. Sur tous ces sujets, nous avons des propositions précises à formuler. Mais nous pensons que la condition indispensable pour entreprendre toute œuvre sérieuse de construction nationale, c’est la liberté des gens. Et cette liberté, nous la concevons sous la forme du multipartisme. C’est pourquoi nous nous déclarons favorables à tout processus devant conduire à la convocation d’une assemblée constituante responsable, chargée de doter le pays d’une véritable constitution à la hauteur de ces ambitions, d’une constitution qui éloigne à jamais le spectre d’une dictature personnelle.

Nous voulons construire un Etat stable; il y a stabilité lorsqu’un Etat est capable – les règles du jeu ayant été au préalable définies – de régénérer ses institutions sans courir le risque de disparaître; il y a stabilité lorsque des hommes peuvent perdre le pouvoir sans être tués, et lorsque d’autres hommes peuvent accéder au pouvoir sans tuer.

Nous tenons un discours modéré et responsable car nous savons que dans nos propositions se trouvent les chemins de l’avenir. Mais si les dirigeants actuels s’obstinent à obstruer les voies de la démocratie, ils devront comprendre que cette situation de blocage ne peut pas durer éternellement et, qu’un jour, il faudra que chacun en tire les conséquences. Toutes les conséquences.

Laurent GBAGBO

Source: limpartial.net


[1] Fraternité-Matin : Quotidien unique d’information en Côte-d’Ivoire.

[2] P.D.C.I. : Parti démocratique de Côte-d’Ivoire, parti unique.

[3] Fraternité-Matin, mercredi 5, jeudi 6 septembre 1984, p. 1.

[4] La rumeur publique raconte d’ailleurs que dans la course à la succession d’Houphouët certains ministres, désireux de critiquer l’action de certains de leurs collègues, ont recruté dans leurs cabinets des agents spécialement chargés de rédiger des tracts et de les répandre nuitamment. Serait-ce une nouvelle phase du « dialogue à l’ivoirienne » ?

[5] Chaque jour, en effet, la radio, la télévision et Fraternité Matin proposent à la méditation du peuple une phrase extraite d’un discours du « Guide Eclairé »; c’est ce qu’on appelle « la pensée du jour ».

[6] Fraternité-Matin, mercredi 5, jeudi 6 septembre 1984, p. 1.

[7] L. Gbagbo, Côte-d’Ivoire, pour une alternative démocratique, L’Harmattan, Paris, 1983.

[8] Marcel Amondji, Félix Houphouët et la Côte d’Ivoire, Karthala, Paris, 1984.

[9] Dans le présent dossier, nous publions la liste complète de tous les condamnés des complots de 1963.

[10] Fraternité-Matin. no 920 du vendredi 22 décembre 1967.

[11] Souligné par moi, L.G.

[12] Fraternité-Matin, no 5970, p. 18.

[13] Fraternité-Matin, vendredi 13 juin 1980, p. 19.

[14] VIIe congrès du P.D.C.I., Ed. Fraternité-Hebdo, Abidjan, 1980, p. 118.

[15] Souligné dans le texte d’origine.

[16] Fraternité-Matin,no 5970, p. 19.

[17] Fraternité-Hebdo, no 1233 du jeudi 16 décembre 1982, p. 18.

[18] Voir l’intervention de Joseph Coffi au Conseil national de mars 1982, Fraternité-Hebdo du 5 mars 1982, p. 2.

[19] Pour toutes ces affaires, voir Côte d’Ivoire, pour une alternative démocratique.

[20] Je percevais un salaire mensuel brut de 350 000 F CFA, le P.D.C.I. me prélevait 35 000 F par an, soit un dixième de mon salaire d’un mois.

[21] Fraternité-Matin, no 5970, p. 18.

[22] C’est un club créé par les journalistes ivoiriens.

[23] Fraternité-Matin, no 5970, p. 18; souligné dans le texte.

[24] Siriex, Houphouët-Boigny, l’homme de la paix, p. 148.

[25] Marcel Amondji, Félix Houphouët et la Côte-d’Ivoire, pp. 201 et 202.

[26] Fraternité-Matin, no 5970, pp. 18 et 19.

[27] Idem, p. 18.

[28] Ministère des Relations extérieures, ministère de la Coopération et du Développement, Evolution de la fiscalité dans pays d’Afrique noire francophone, Etudes et documents, no, 48, juillet 1982, p. 169.

[29] S.M.I.G. : Salaire minimum interprofessionnel garanti.

[30] Côte-d’Ivoire, pour une alternative démocratique, p. 166.

[31] F. Donant, Evolution de la fiscalité dans treize pays d’Afrique noire francophone, p. 233.

[32] Afrique : Mines et Energies, 21 juillet 1984.

[33] Fraternité-Matin, mardi 17 novembre 1991, p. 8.

[34] Nous reproduisons dans le présent dossier, la déclaration intégrale d’Houphouët-Boigny sur sa fortune.

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