“Ce sont des êtres humains. Aujourd’hui, ils nous regardent. Ils sont à la croisée des chemins. Mais nous ne savons pas vraiment ce qu’ils souhaitent”, confie Ajai Saxena, le secrétaire de l’Andaman Adim Janjati Vikas Samiti, le bureau de protection des autochtones de l’île.

Ce n’est qu’en 1998 que les Jarawa ont commencé à s’aventurer hors de la jungle. Deux ans auparavant, un jeune homme nommé Enmai s’était cassé la jambe au cours d’un raid contre un hameau situé à la limite de la réserve. Il avait été conduit à l’hôpital pour être soigné, puis, de retour parmi les siens, s’était mis à parler avec enthousiasme du monde extérieur. Cela a suffi pour convaincre certains de renoncer à l’hostilité traditionnelle vis-à-vis des étrangers. Certains se sont mis à considérer la route comme un nouveau terrain de prospection, un endroit où l’on pouvait facilement trouver de bonnes choses à manger. Ce n’est pas tout ce qu’ils ont trouvé. Comme nombre de tribus totalement isolées, les Jarawa sont vulnérables aux maladies inhabituelles. Ils ont commencé à attraper la rougeole, les oreillons et même le paludisme, contre lequel ils semblaient être immunisés auparavant. Certains se sont aussi mis à adopter les vices des étrangers : tabac, alcool et bétel (un stimulant léger).

Pour les autorités responsables de la protection des Jarawa, la seule solution est de tenir ceux-ci à l’écart des étrangers le plus longtemps possible. “La coexistence forcée serait un génocide”, déclare Anstice Justin, qui dirige l’antenne locale de l’Anthropological Survey of India [organisme dépendant du ministère de la Culture qui étudie les populations de l’Inde]. Il rappelle le cas d’Enmai : devenu une petite célébrité après ses aventures, le jeune homme a fini par cesser de sortir de la jungle. “Les Jarawa sont profondément convaincus qu’il n’est pas bon d’avoir des contacts avec les étrangers”, confirme Justin.

En 2007, le gouvernement a établi une zone tampon autour de la réserve dans l’espoir de protéger la tribu du monde extérieur, en particulier d’une station balnéaire de luxe que le tour-opérateur Barefoot India était en train de construire à la limite de la réserve. Barefoot India a aussitôt engagé des avocats pour attaquer la décision. L’affaire est actuellement examinée par la Cour suprême et la station balnéaire est à l’abandon. Mais les safaris continuent, à raison de huit par jour, et la police reconnaît son impuissance à empêcher tout contact entre les Jarawa et les touristes.

Les Jarawa sont extrêmement vulnérables à lexploitation par les étrangers Inde: Le Safari Humain sur les îles Andaman. Les touristes leur jettent des bananes, comme à des animaux

“Le système n’est pas parfait mais nous faisons des efforts”, déclare SB Tyagi, le commissaire de l’île d’Andaman du Sud. “Dès que nous apprenons qu’un agent s’est mal conduit, nous traitons l’affaire. Il a pu y avoir des incidents où nos agents ont fait preuve de négligence et nous avons pris des mesures”, assure-t-il. Il évoque le cas d’un policier qui a été sanctionné pour avoir laissé deux chauffeurs emmener des jeunes filles jarawa dans la jungle. “Qui sait ce qu’ils voulaient. Certains ne peuvent s’empêcher de considérer les femmes jarawa comme des objets sexuels.” En guise de punition, le policier en question a vu la promotion qu’il attendait retardée de six mois.

Pour Survival International, l’organisation qui lutte pour les droits des peuples indigènes et fait campagne pour les Jarawa depuis vingt ans, la situation actuelle est précaire. “Ils pourraient très facilement être décimés ou réduits à l’état de dépendance, comme c’est arrivé à tant d’autres tribus dans le monde”, déclare Sophie Grig, porte-parole de l’organisation. La fermeture de la route permettrait au moins à la tribu de décider si elle veut ou non avoir des contacts avec les étrangers.Tout le monde n’est pas de cet avis. Pour le député local, il est vain d’essayer de garder les Jarawa à l’écart. En revanche, s’il y a une chose que tout le monde souhaite, c’est leur éviter le sort qu’ont connu les Grands Andamanais, qui vivaient jadis dans les environs de Port Blair. De 10 000 personnes à la fin du XVIIIe siècle, leur population est passée à une cinquantaine de personnes aujourd’hui. Ils sont sur le point de disparaître. “Ils ont perdu goût à la vie, explique Denis Giles. Le gouvernement leur a donné des logements, des biens matériels, des emplois, mais ils se sont mis à boire et à mendier. Ils ont perdu leur estime d’eux-mêmes, leur langue et leur culture. Il est facile pour les responsables politiques de prôner l’intégration. C’est une tout autre chose de la mettre en pratique.”

Gethin Chamberlain

Source: Courrier international

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