Justice des vainqueurs: Accusée de crimes contre l’humanité, Simone Gbagbo comparaît une nouvelle fois devant la Justice (L’Humanité.fr)
(FILES) This file photo taken on May 9, 2016 shows Ivory Coast's former first lady Simone Gbagbo attending the opening hearing of her trial on charges of crimes against humanity for her alleged role in the 2010 electoral violence, at the courthouse of Abidjan. Nicknamed the "Iron Lady", the 66-year-old had already been sentenced to 20 years in jail last year for "attacking state authority" for her role in violence which followed elections in 2010 which her husband Laurent Gbagbo lost. The Former first Lady of Ivory-Coast is due to appear on May 31 at the courthouse of Abidjan, in a new trial that bypass the demand of the International Court of Justice in The Hague. / AFP PHOTO / ISSOUF SANOGO

Justice des vainqueurs: Accusée de crimes contre l’humanité, Simone Gbagbo comparaît une nouvelle fois devant la Justice (L’Humanité.fr)

Accusée de crimes contre l’humanité, Simone Gbagbo, l’épouse de l’ex-président ivoirien, comparaît une nouvelle fois devant la justice.

Il y a un an, à l’issue d’un procès bâclé, elle était reconnue coupable d’« atteinte à la sûreté de l’État », « participation à un mouvement insurrectionnel » et « trouble à l’ordre public ». Verdict : vingt ans de prison. Mais Simone Gbagbo n’en a pas fini avec la justice ivoirienne. L’épouse de l’ancien président Laurent Gbagbo doit comparaître encore, à partir d’aujourd’hui, devant la cour d’assises d’Abidjan pour « crimes contre l’humanité », « crimes contre les prisonniers de guerre » et « crimes contre les populations civiles ». En cause, son rôle dans la crise post-électorale de 2010-2011, qui a fait plusieurs milliers de morts, victimes des exactions des deux camps rivaux.

On se souvient de sa capture aux côtés de son mari, le 11 avril 2011, puis des images sordides de sa détention à l’hôtel du Golf, sous la garde malséante des FRCI, les soldats d’Alassane Ouattara. Désignée par les détracteurs de Laurent Gbagbo comme la figure de proue des « faucons » du régime, Simone Gbagbo a cristallisé bien des fantasmes et bien des clichés. « Messaline de la lagune Ébrié » pour les uns, « féroce épouse » et même « sorcière » pour les autres, l’ex-première dame a tenu une place à part dans le récit médiatique qui devait hâter la prise de pouvoir d’Alassane Ouattara (1) avec l’appui de Paris. « Cette image a été construite de toutes pièces. Simone Gbagbo est d’abord une syndicaliste, une militante politique, une intellectuelle qui a payé de sa liberté, sous le régime de Félix Houphouët-Boigny (1960-1993), son engagement pour la démocratie et pour l’état de droit », plaide son ancien conseiller Alain Toussaint.

Si ses partisans relativisent aujourd’hui l’influence prêtée à cette figure du Front populaire ivoirien (FPI), longtemps députée d’Abobo, cette sulfureuse réputation pèse toujours sur l’accusée. Le camp Ouattara voit en elle l’inspiratrice « d’escadrons de la mort » dédiés à l’élimination physique des opposants. Elle serait même, selon ses adversaires, derrière la disparition du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer, enlevé le 16 avril 2004 à Abidjan alors qu’il enquêtait sur des malversations dans la filière cacao. Au lendemain de l’élection présidentielle de 2010, elle aurait joué, assurent-ils, un rôle central dans une « cellule de crise » ayant planifié des exactions contre les partisans d’Alassane Ouattara. Problème, aucune preuve matérielle digne de ce nom n’a pu être produite jusqu’ici par la justice ivoirienne à l’appui de ces accusations. Au point que des organisations de défense des droits humains représentant des victimes refusent aujourd’hui de participer au procès, invoquant une enquête incomplète et des manquements à la procédure criminelle.

Dans une tribune diffusée hier, les avocats du groupe d’action judiciaire de la Fédération internationale des droits de l’homme (Fidh), du Mouvement ivoirien des droits de l’homme (Midh) et de la Ligue ivoirienne des droits de l’homme (Lidho) et de 250 parties civiles expliquent leur retrait. « Nous sommes les avocats des victimes de Simone Gbagbo et nous souhaitons que celle-ci soit jugée, mais un nouveau procès bâclé ne leur apportera ni la vérité, ni la justice qu’elles sont en droit d’attendre », écrivent-ils. Pour eux, « la volonté manifeste des autorités ivoiriennes de répondre au plus vite au mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI) à l’encontre de Mme Gbagbo » ne devrait pas « conduire à l’organisation de procès à la va-vite, ni à un morcellement des procédures judiciaires, au détriment des victimes ».

Comme son mari, actuellement jugé à La Haye, Simone Gbagbo est en effet mise en accusation par la CPI pour crimes contre l’humanité. Mais la Côte d’Ivoire refuse obstinément son transfèrement, malgré les requêtes de la justice internationale, qui juge insuffisant les progrès de l’enquête ivoirienne sur le rôle de l’accusée dans les violations des droits humains imputées au camp Gbagbo. « C’est qu’en livrant Simone Gbagbo, Alassane Ouattara braquerait le projecteur sur les crimes commis par ses FRCI pendant leur offensive de 2011. Les seigneurs de guerre du nord n’ont jusqu’ici jamais eu de comptes à rendre, ni devant la justice ivoirienne, ni devant la justice internationale », insiste Alain Toussaint. De fait, les promesses d’impartialité de l’actuel président ivoirien se sont enlisées dans les sables d’une justice des vainqueurs qui garantit l’impunité de son camp. Les « com’zones » pro-Ouattara et leurs troupes sont pourtant impliqués dans des massacres de populations civiles, comme celui de Duékoué, ville martyre de l’Ouest ivoirien. Des poursuites ont bien été engagées par une cellule spéciale d’enquête et d’instruction. Mais elles épargnent les principaux chefs de l’ex-rébellion, comme Guillaume Soro. Un temps cible d’un mandat d’amener de la justice française, le président du Parlement ivoirien reste dans le collimateur de la justice burkinabée. Il est soupçonné d’implication dans le putsch manqué du 17 septembre 2015 à Ouagadougou. Et les écoutes téléphoniques qui l’accusent laissent à penser qu’il serait derrière la liquidation d’Ibrahim Coulibaly, alias IB, chef du « commando invisible ». Un rival jugé trop encombrant, dans son propre camp.

Rosa Moussaoui

Source: L’Humanité

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